Analyse

“Un espace hurlant” : la littérature américaine après le 11 septembre 2001

Les attentats du 11 septembre 2001 et l’effondrement du World Trade Center ont profondément marqué les sphères politique, sociale et culturelle de ce début de siècle. A l’occasion du dixième anniversaire de l’événement qui est parfois considéré comme un mythe d’origine du 21e siècle, penchons-nous sur la manière dont les écrivains américains en ont exploré les retentissements, à travers des fictions intimes ou mettant en scène la société américaine face à ses démons.

Photo du World Trade Center
World Trade Center fog, par Beija. (Source : Flickr. CC BY-SA 2.0)

Les romans du 11 Septembre, décrivant le vide physique et moral laissé par l’effondrement des tours, nous en font voir et vivre le traumatisme humain.

« Nous sommes toujours le 11 Septembre, explique l’écrivain anglais Martin Amis. Ce jour continue, avec son mystère, son instabilité, sa dynamique effroyable. N’espérons pas en prendre toute l’exacte mesure. »

Comment écrire après la catastrophe ? – “I have nothing to say”

Public Domain: World Trade Center Memorial by Denise Gould (DOD)

Se faisant écho de la fameuse question de Hölderlin à l’aube des temps modernes, « A quoi bon les poètes en un temps de détresse ? », un grand nombre d’auteurs américains ont d’abord réagi à la catastrophe du 11 septembre par un constat de l’échec du langage, voire de l’absurdité de leur métier. “I have nothing to say” (“Je n’ai rien à dire”), a ainsi commenté Toni Morrison, dont l’expression est devenue une sorte de refrain pour d’autres écrivains comme W.S. Merwin ou Suheir Hammad. La dénomination même de l’attentat en termes vagues (“the thing”“the event”“9/11”“September 11”) est une mesure de l’impuissance du langage.

Les attentats ont cristallisé chez les auteurs américains un paradoxe sous-jacent à l’écriture depuis l’époque romantique : la vocalisation du silence, la narration d’une histoire qui ne peut mais doit être racontée afin d’accomplir le processus de catharsis, d’expiation et de remémoration.

La question de la représentation : “It’s like it’s always happening”

Les événements du 11 septembre sont liés de manière inextricable à leur représentation visuelle. Dans les jours qui ont suivi, les médias ont diffusé de manière répétitive des images fixes et filmées de l’événement, un événement vécu presque en temps réel par des centaines de millions de téléspectateurs. La répétition discontinue des images télévisées fait dire à l’un des personnages du dramaturge Craig Wright dans sa pièce Recent Tragic Events :

« I don’t even know when “now” is anymore! It’s like it’s always happening! » («Je ne sais même plus ce que signifie “maintenant” ! On dirait que cela se produit sans arrêt ! »).

Les tours constituaient une empreinte indélébile sur l’horizon de Manhattan. La représentation des attentats s’est cristallisée en une série d’icônes : l’homme qui tombe, le nuage de débris, l’explosion de l’avion dans la tour – autant d’images qui traversent les représentations du 11 septembre, y compris en littérature. Tous les récits post-Twin Towers sont hantés par la même image, parfois subliminale : la photo d’Associated Press montrant un homme qui tombe de la tour nord du World Trade Center. Extrêmement fort et incroyablement près, de Jonathan Safran Foer, se ferme sur un diaporama inversé de cette image. Se référant à la tradition américaine d’identification de la crise à une chute de l’innocence à l’expérience, les auteurs Cormac McCarthy (La route) et Paul Auster (Seul dans le noir) élaborent des fictions dystopiques qui plongent l’Amérique dans un chaos apocalyptique.


Mémoire collective, mémoire intime

Photo de Ground Zero
Ground Zero, par Lalla Ali (Source : Flickr. CC BY-ND)

Dans son essai consacré aux attentats du 11 septembre “Les ruines du futur“, écrit quelques mois après l’événement, Don DeLillo en appelait à la construction d’une mémoire collective de la part de ses concitoyens et de ses confrères écrivains. Dix ans après, pourtant, c’est en majorité sur le registre de l’intime que se sont exprimés les auteurs américains lorsqu’ils ont abordé le sujet des attentats. Réaction à l’impudique « guerre contre la terreur » dans laquelle s’est lancé le gouvernement américain ? Du côté du roman, la grande crise est déplacée dans la sphère privée, les auteurs préférant se concentrer sur les conséquences individuelles de l’événement. La dimension historique ou géopolitique est, elle, laissée de côté au profit d’une littérature axée sur le ressenti émotionnel. Les thèmes convoqués touchent à la perte, au non-sens de la vie, à la superficialité matérialiste, ou encore aux valeurs mystiques et métaphysiques qui réinventent la tragédie de l’intime, comme si le deuil, la perte et la mélancolie ne pouvaient se dire que sur le mode mineur. Ainsi, les romans L’homme qui tombe, de Don DeLillo et Exit le fantôme, de Philip Roth, décrivent comment l’Histoire majuscule se reflète dans les vies minuscules des New-Yorkais : ces récits mettent en scène des quadragénaires aisés, englués dans le quotidien et le mensonge et dont les identités se perdent dans les ruines de Ground Zero.

Ces personnages ont également tendance à trouver refuge dans un semblant d’ordre relevant du passé et dans les symboles matériels de la sécurité de l’Amérique forteresse. Ainsi, le père et le fils qui arpentent La route de Cormac McCarthy s’accrochent désespérément à un caddie de supermarché qui contient tout ce qu’ils possèdent et savourent une canette de Coca-Cola, parce qu’il n’y en aura “jamais d’autres à boire”. Dans le roman polyphonique Et que le monde poursuive sa course folle, de Colum McCann, le personnage de Claire, qui a perdu son fils, Joshua, au Vietnam, tente de communiquer avec celui-ci à travers son réfrigérateur :

“C’était comme si le courant électrique la propulsait vers lui. Elle regardait n’importe quel appareil – télévision, radio, le rasoir de Salomon – et elle partait là-bas, à cheval sur le voltage. Surtout le frigidaire. (…) Elle avait collé la photo de Joshua au milieu de la porte. Adossée au frigo, elle lui parlait.”

Les héros de Joseph O’Neill (Netherland) et de Don De Lillo (L’homme qui tombe), se réfugient, eux, dans le sport ou dans le jeu pour trouver un sens à leur vie : cricket ou poker, la futilité et le hasard semblent être les seuls gouvernails envisageables.…

Dans son essai “Les ruines du futur” (novembre 2001), Don DeLillo écrit :

“Il y a quelque chose de vide dans le ciel. L’écrivain cherche à donner mémoire, tendresse et sens à tout cet espace hurlant”.

Le roman post-Twin Towers est quasiment devenu un genre littéraire à part entière, témoignant du traumatisme identitaire, de l’égarement et de la remise en question provoqués par ce cataclysme.

Publié le 12/09/2014 - CC BY-NC-SA 4.0

Sélection de références

Et que le vaste monde poursuive sa course folle

Et que le vaste monde poursuive sa course folle

McCann, Colum
Belfond, 2009

Le roman restitue l’effervescence qui régnait à New York dans les années 1970 : scène artistique débridée, libération des moeurs, controverse autour de la guerre du Vietnam, contestation politique, quartiers de non-droit, etc. Plusieurs voix d’y rencontrent, plusieurs destins traversés tous ensemble par un événement : l’exploit fou du funambule Philippe Petit qui, en 1974, franchit le vide séparant les deux tours du World Trade Center en équilibre sur un fil. La photo insérée au milieu du livre est une métaphore de l’abîme qui traverse le roman : Philippe Petit, en équilibre au-dessus du vide, et au-dessus de lui encore, un avion de ligne qui semble voler droit vers les tours…

A la Bpi, niveau 3, 820.1 MCCA.C 4 LE

Exit le fantôme

Exit le fantôme

Roth, Philip
Gallimard, 2009

Nathan Zuckerman, écrivain et double de P. Roth, vit désormais reclus au fin fond de la campagne, non par choix, mais à cause de l’humiliation d’une faiblesse nouvelle : il souffre d’incontinence urinaire. L’espoir, à la suite d’une opération, d’être un jour débarrassé de son mal lui donne l’élan pour faire un échange de logements et partir pour New York : il ne comprend rien à cette ville qui fait semblant de ne pas avoir de passé.

A la Bpi, niveau 3, 821 ROTH 4 EX

Extrêmement fort et incroyablement près

Foer, Jonathan Safran
Éd. de l'Olivier, 2006

Oskar Schell a 9 ans. C’est un enfant surdoué, ultrasensible et à l’inventivité presque maladive. Un an après le décès de son père dans les attentats du 11 septembre, Oskar trouve une clé. Persuadé qu’elle lui permettra d’élucider le mystère de la disparition de son père, il part à la recherche de la serrure qui lui correspond. Sa quête le mènera aux quatre coins de New York.

A la Bpi, niveau 3, 821 FOER 4 EX

La belle vie

McInerney, Jay
Ed. de l'Olivier, 2007

Corrine et Russell ont deux enfants et vivent dans un loft à Tribeca dans l’atmosphère très particulière de l’après-11 septembre 2001. Corrine fait du bénévolat à Ground Zero et y rencontre Luke avec lequel elle vit une passion qui va tout balayer sur son passage. Mais un jour, les habitudes et les convenances reprennent le dessus.

A la Bpi, niveau 3, 821 MCIN 4 GO

La route

McCarthy, Cormac
Ed. de l'Olivier, 2008

Dans le monde dévasté de l’apocalypse, un jeune homme et son père errent sur une route, affrontant le froid, la pluie, la neige, fuyant toute présence humaine. En un voyage crépusculaire, poussant leur chariot rempli d’objets hétéroclites, ils marchent vers la mer.

A la Bpi, niveau 3, 821 MCCA.C 4 RO

Le crépuscule des superhéros

Eisenberg, Deborah
Éd. de l'Olivier, 2009

Nathaniel, dessinateur de comics, s’installe dans un loft à Manhattan, sans savoir qu’il a une vue directe sur la prochaine attaque des Twin Towers. Kate part en week-end en Italie en compagnie d’Harry, un homme séduisant. La présence d’une jeune fille frivole entrave ses projets. Cette série de nouvelles offre une vision inédite de l’Amérique de l’après 11 septembre. Voir aussi l’entretien accordé par l’auteure au magazine Transfuge (n°26, janvier 2009) : “Deborah Eisenberg, Un écrivain new-yorkais en colère”.

A la Bpi, niveau 3, 821 EISE 4 TW 

Les enfants de l'empereur

Messud, Claire
Gallimard, 2008

Une réception un peu snob à Sidney, où un romancier assez médiocre et son épouse ont convié des intellectuels branchés. Ce petit groupe se retrouve à New York, cette fois dans l’orbite d’un certain Murray, célèbre journaliste qui a été de tous les combats des années 1960-1970. Mais à force de se fréquenter, les uns et les autres découvrent les vraies personnalités de chacun.

A la Bpi, niveau 3, 821 MESS 4 EM

L'homme qui tombe

DeLillo, Don
Actes Sud, 2008

Affrontant, avec les seules armes de son art, un monde en morceaux dont la représentation s’est perdue avec les attentats du 11 septembre, Don DeLillo donne à voir les rapports brisés de la belle machine humaine, psychisme, langage et corps impuissant confondus. Un voyage au coeur de l’ADN de l’histoire commune de l’homme.

A la Bpi, niveau 3, 821 DELI 4 FA

Netherland

O'Neill, Joseph
Ed. de l'Olivier, 2009

En 2006, le corps de Chuck est retrouvé au fond d’un canal à New York. A Londres, Hans van den Broek, banquier hollandais, se souvient de l’amitié qui les a réunis quelques années plus tôt : au lendemain du 11 septembre, perdu dans Manhattan, sa famille l’ayant quitté, il rencontre Chuck, sorte de marginal aux goûts de luxe. Hans ne connaîtra sa véritable identité que bien plus tard.

A la Bpi, niveau 3, 821 ONEI.J 4 NE

New York n°2

Hunt, Laird
Actes Sud, 2010

Au lendemain du 11 septembre, Henry, psychiquement fracassé par les événements, tombe entre les mains d’une organisation criminelle très particulière. Un roman noir décalé, en forme de subtile discussion du corps complexe et monstrueux que forme une réalité mise en pièces par un traumatisme.

A la Bpi, niveau 3, 821 HUNT 4 EX

Seul dans le noir

Auster, Paul
Actes Sud, 2009

Contraint à l’immobilité par un accident de voiture, August Bill trouve refuge contre les souvenirs qui l’assaillent en s’imaginant un monde où l’Amérique ne serait pas en guerre contre l’Irak mais contre elle-même, dans une guerre civile des plus dévastatrices. Jusqu’à ce que monde réel et monde imaginaire s’interpénètrent pour se lire l’un l’autre…

A la Bpi, niveau 3, 821 AUST 4 MA

Terroriste

Updike, John
Ed. du Seuil, 2008

Dans une Amérique post-11 septembre, Ahmad Mulloy, un jeune lycéen doué vivant à New Prospect (New Jersey), une bourgade pauvre et morne proche de l’opulente Manhattan, bascule dans l’islamisme, manipulé par l’imam local et par un mystérieux marchand de meubles libanais. Seul Jack Levi, un conseiller d’orientation juive athée, repère le garçon et pousse sa mère à l’inscrire à l’université.

A la Bpi, niveau 3, 821 UPDI 4 TE

The sorrows of an American

Hustvedt, Siri
Henry Holt & Co, 2008

De retour à New York après l’enterrement de leur père, Erik Davidsen et sa soeur Inga découvrent que celui-ci aurait été jadis impliqué dans une mort mystérieuse. Un roman sur le non-dit et l’inconscient d’une Amérique déchirée entre l’apparente infaillibilité de ses mythologies fondatrices et la profondeur du désarroi venue les fissurer depuis le 11 septembre.

A la Bpi, niveau 3, 821 HUST 4 SO

Un désordre américain

Kalfus, Ken
Plon, 2006

Le 11 septembre 2001, lorsque les Twin Towers s’écroulent, Marshall et Joyce pensent chacun que l’autre est mort. Il n’en est rien. C’est le début d’une guerre cruelle entre eux qui les mène au divorce.

A la Bpi, niveau 3, 821 KALF 4 DI

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