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Appartient au dossier : Dans la bulle de Posy Simmonds

Dans la bulle de Posy Simmonds #2 : la littérature

Les œuvres de Posy Simmonds sont traversées de références littéraires, quand elles ne sont pas directement adaptées de romans. L’autrice et dessinatrice est familière de cet univers, elle qui a suivi des études de littérature, longtemps contribué au supplément littéraire du Guardian, et dont le travail est exposé à la Bibliothèque publique d’information de novembre 2023 à mars 2024.

À Stonefield, les écrivains en résidence prennent un verre dans le jardin. Soudain, Tamara apparaît, débardeur et en short, pieds nus dans l'herbe. Nick Hardiman s'en va discrètement, tandis qu'elle le regarde. Glenn Larson s'en rend compte, tout en étant fasciné lui-même par la jeune femme.
Posy Simmonds, Tamara Drewe (2007) © Denoël Graphic

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De ses années de lycéenne en pension, puis d’étudiante à la Sorbonne, Posy Simmonds tire un intérêt prononcé pour la littérature. Ce goût du texte est sensible dans ses romans graphiques, qui mélangent dessins foisonnant de dialogues et blocs de texte aux graphies étudiées. Elle parsème également ses œuvres de références littéraires, au point d’adapter des récits de Gustave Flaubert, Thomas Hardy et Charles Dickens.

Transpositions contemporaines

« J’ai lu Madame Bovary – en français – pour la première fois vers quinze ans », explique Posy Simmonds. Gemma Bovery (1999) en est une adaptation libre, qui transpose la trame narrative de nos jours. Le roman de Gustave Flaubert est cité par Joubert, voisin de Gemma et narrateur principal, dès que les Bovery emménagent en Normandie : « Madame Bovary est notre voisine !!! Sans blague ! », rapporte-t-il à son épouse. Joubert poursuivra les parallèles entre le roman et la vie de ses voisin·es, jusqu’à s’inquiéter de la fin tragique qui attendrait Gemma. Pour interrompre la liaison adultère de celle-ci, il lui envoie anonymement un extrait du roman ; et c’est en le voyant réagir devant un exemplaire du livre que la jeune femme découvre la manœuvre. En explicitant continuellement les liens narratifs entre Madame Bovary et son adaptation, Posy Simmonds revendique la modernité de son récit, décale le ton avec humour, et assume les libertés prises avec l’intrigue.

L’histoire de Tamara Drewe (2007) est, elle, adaptée de Loin de la foule déchaînée (1874), de Thomas Hardy. Les deux récits se situent dans un décor semblable : le Wessex imaginaire de Hardy est inspiré de son Dorset natal, région où se déroule Tamara Drewe. Les personnages principaux se ressemblent : une jeune héroïne, belle et indépendante, et trois hommes autour d’elle. Tous·tes sont obsédé·es par la célébrité, et séparé·es par un fossé social. En même temps, l’intrigue de Tamara Drewe est d’une grande actualité, s’appuyant notamment sur la presse people, des échanges de courriels et le désœuvrement de la jeunesse rurale.

Quant à Cassandra Darke (2018), il est inspiré d’Un chant de Noël (1843), de Charles Dickens, qui raconte la rédemption de Scrooge, un avare peu sympathique. Posy Simmonds avait déjà adapté ce classique en 1987 dans The Guardian, et illustré dans le même journal, en 2008, un poème de Carol Ann Duffy qui s’en inspire, Mrs Scrooge. Avec Cassandra Darke, Posy Simmonds s’éloigne du récit initial : « J’ai emprunté certaines humeurs et motifs du livre, mais en les gardant en arrière-plan », explique-t-elle. Cassandra est physiquement inspirée de la Mrs Scrooge dessinée en 2008. Comme le Scrooge de Dickens, elle est pingre et solitaire, aime le froid hivernal, déteste Noël, et rencontre un fantôme rédempteur. Les histoires se passent à Londres et le sous-sol de Cassandra, comme la cave de Scrooge, y joue un rôle déterminant. Les deux récits comportent en outre une dimension sociale, évoquant la stratification d’une société fondée sur les privilèges. Cependant, les ressorts narratifs du roman graphique sont, une fois encore, ancrés dans le monde contemporain, racontant par exemple le sort funeste d’une prostituée clandestine.

Dans un cocktail littéraire, deux lapins discutent, un verre de vin à la main. Le premier demande : « Et comment avez-vous démarré dans l'édition jeunesse ? ». Le second lui répond : « Oh, c'est de famille… Mon grand-père bossait chez Beatrix Potter… ».
Posy Simmonds, Literary Life (2014) © Denoël Graphic

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Immersions littéraires

Cassandra Darke se déroule dans le milieu de l’art, mais Posy Simmonds situe plus volontiers ses intrigues parmi des passionné·es de livres. Joubert, le boulanger de Gemma Bovery, a travaillé dans l’édition et reste rédacteur d’une revue, cela justifiant un goût des lettres, une imagination et un romantisme qui le poussent à établir un parallèle entre le destin des Bovary et celui des Bovery. Ainsi, la ville de naissance de Gemma, Reading, lui évoque La Ballade de la geôle de Reading d’Oscar Wilde (1898). Lorsque Charlie lui raconte sa rencontre avec Gemma, alors grippée, Joubert se la représente en « dame aux camélias », héroïne tuberculeuse d’Alexandre Dumas fils (1848). Gemma, de son côté, écrit dans son journal que, dans son appartement londonien, « Tiny Tim se serait senti chez lui ». La référence à cet enfant pauvre et malade du Chant de Noël suggère le goût de Gemma pour la littérature, le romanesque et le délabrement, qui présideront à son destin.

Posy Simmonds manie ces références avec aisance, elle qui a publié des chroniques pour le supplément littéraire du Guardian entre 2002 et 2005. Dans cette Literary Life, se trouvent des personnages drôles et récurrents qui raillent le processus créatif des artistes, et proposent une satire sociale de la vie des libraires et des écrivain·es. Posy Simmonds y égrène les références à la littérature classique (Marcel Proust, John Keats, Lewis Carroll…) et les clins d’œil graphiques (Beatrix Potter, Sempé, Édouard Manet…), autant qu’elle évoque la littérature, la bande dessinée et le cinéma populaires. Elle tourne ainsi en dérision un monde de l’édition autocentré, la marchandisation de la culture ou la division genrée de la société.

Tamara Drewe concentre ces critiques. L’histoire se déroule dans une résidence pour écrivain·es dirigée par Beth, qui gère en outre la carrière de son mari Nick Hardiman, auteur à succès. Tamara Drewe, autrice d’un billet hebdomadaire dans un journal, rêve de publier un roman, et la question du statut de l’écrivain·e est au cœur du récit. Tamara se rapproche de Nick en partie pour bénéficier de ses conseils et de sa réussite. Le dénouement de l’intrigue repose sur une querelle entre Nick et Glen Larson, universitaire qui ne supporte pas la condescendance du célèbre écrivain. En même temps, Tamara Drewe est parsemé de références aux journaux et à la presse people, comme un contrepoint populaire et sans filtre au monde ouaté dans lequel évoluent ces (aspirant·es) écrivain·es.

Lorsque Posy Simmonds fut intronisée à la Royal Society of Literature en 2004, elle choisit, pour signer le registre, la plume de Dickens. Les références littéraires constituent de fait l’armature et le sel de ses récits, mais Posy Simmonds prend aussi de la distance avec cet univers. En confrontant la littérature à la culture populaire et à d’âpres réalités sociales, elle s’en sert comme d’une toile pour dépeindre les travers de nos sociétés contemporaines.

Publié le 13/11/2023 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

Madame Bovary

Gustave Flaubert
Gallimard, 2004 [1857 pour la première édition]

Dans ce vaste roman, précurseur du réalisme, Gustave Flaubert racontre l’histoire d’Emma Bovary, une jeune femme insatisfaite de sa vie de province et de son mariage avec Charles Bovary, un médecin de campagne. Essayant d’éviter l’ennui, la banalité et la médiocrité de la vie provinciale, Emma se perd dans des illusions romantiques et des liaisons extraconjugales. Cependant, ses actions ont des conséquences désastreuses pour les autres et pour elle-même.

À la Bpi, niveau 3, 840″18″ FLAU 4 MA

Loin de la foule déchaînée

Thomas Hardy
Archipoche, 2017

Dans le Wessex, Bathsheba Everdene est une femme intelligente, indépendante, belle et de bonne éducation qui, après avoir hérité de son oncle, doit gérer une importante exploitation agricole ainsi que trois prétendants : le jeune paysan Gabriel Oak, le propriétaire William Boldwood et le sergent Francis Troy. © Électre 2017

À la Bpi, niveau 3, 820″19″ HARD 4 FA et sur Bibliovox

Un chant de Noël

Charles Dickens
Domaine public, 1843

Ce premier conte écrit par Dickens, également connu sous les titres de Cantique de Noël, Chanson de Noël et Conte de Noël, raconte l’histoire d’un vieil homme londonien, Ebenezer Scrooge. Riche, avare et misanthrope, il déteste Noël. Le soir du réveillon, trois esprits viennent lui montrer des Noëls passés, présents et futurs. Bouleversé par ce que lui ont montré les fantômes, il promet d’être plus généreux, notamment avec son employé, Bob Cratchit.

À la Bpi, sur Bibliovox

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