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Analyse

La nouvelle société du coût marginal zéro : une utopie ?

Il y a quelques mois, l’économiste Jeremy Rifkin générait un véritable buzz médiatique avec la sortie de son livre « la nouvelle société du coût marginal zéro ». Dans ce livre, l’économiste annonçait l’avènement d’une nouvelle société d’abondance induite par la révolution technologique, dont le nouvel Internet des objets et l’impression 3D constitueraient des moteurs privilégiés. 
D’après Rifkin, ces nouvelles technologies permettraient de produire énergie et biens manufacturés en abondance à un coût marginal proche de zéro, remettant en cause le modèle du capitalisme au profit d’une communauté de prossomateurs (consommateurs et producteurs).
 
Conte de fées technologique ou réelle perspective d’avenir ? Nous nous proposons ici d'apporter quelques éclairages sur cette nouvelle société du coût marginal zéro.

Qu'entend-on tout d'abord par « Coût marginal zéro » ?

Le coût marginal zéro

En micro-économie, on définit le coût marginal de production comme étant le coût supplémentaire induit par la dernière unité produite. (définition wikipedia)
 
Graphique de la courbe du coût marginal
Courbe du coût marginal – Domaine Public – Wikimedia
Le coût marginal est souvent modélisé par une courbe parabolique. La courbe est dans un premier temps descendante à mesure des unités produites, puis ascendante, ce qui s’explique traditionnellement par la nécessité d’augmenter les facteurs de production (embauche de personnel, achat d'une machine supplémentaire par exemple).

En réalité, dans beaucoup de processus de production industrielle, le coût marginal est stable, voire diminue à mesure des unités produites. Le producteur a donc intérêt à augmenter sa production, puisqu'il encaisse à chaque unité supplémentaire vendue une marge bénéficiaire positive, voire croissante. 
 
Depuis Adam Smith, qui dès la fin du 18ème siècle prônait la division du travail, en passant par la mécanisation de la chaîne de production d’Henry Ford, la réduction de ce coût marginal a été au cœur des préoccupations des capitaines d’industrie capitalistes qui tentaient de maximiser le profit et les rendements en rationalisant et en modernisant le processus de production.
 
Photographie d'une chaîne d'assemblage Ford
Une ligne d’assemblage Ford en 1913, Highland Park, Michigan, Domaine Public via Wikimedia Commons

 
Mais pour Rifkin, ce qui a fait l'essence même du capitalisme va se retourner contre lui. Dans l’hypothèse où la technologie permettrait une « productivité extrême » rapprochant le coût marginal de production de zéro, et dans le contexte d’une « concurrence acharnée » entre entreprises obligeant les entreprises à vendre à un prix au niveau du coût marginal, la mise en vente des nouvelles unités produites se ferait à un prix quasi nul. Ainsi, le profit qui fait vivre le capitalisme se tarirait.
 
Sans perspective de profits, permettant de couvrir les coût fixes, l’initiative privée capitaliste disparaîtrait au profit d’un nouveau système d’organisation : les communs, dont la motivation ne serait plus le profit mais l’envie « d’améliorer le bien-être social de l’humanité ».
 

Internet, la e-société du coût marginal zéro

Sur Internet, et plus largement dans les industries numériques, l’avènement de la société du coût marginal zéro a déjà eu lieu. La dématérialisation de l’information et donc, la possibilité de la reproduire et de la distribuer à un coût marginal proche de zéro, a profondément  bouleversé le modèle économique de ces industries. L’émergence d’une offre alternative gratuite par des prosommateurs de contenus et d’information (wikipedia, youtube, etc.) ont obligé les acteurs traditionnels à s’aligner en proposant une offre gratuite.
 
L’idée d’une économie de la gratuité sur Internet a été théorisée dès 2009 par Chris Anderson, ex-rédacteur en chef du magazine Wired, dans un livre Free ! Entrez dans l’économie du gratuit. Dans ce livre, Anderson explique qu’avec Internet et le développement des technologies, le coût marginal des industries numériques tombe mécaniquement à zéro.
 
"Si c’est numérique, tôt ou tard ce sera gratuit. Sur un marché concurrentiel, les prix chutent jusqu’au coût marginal. L’Internet est le marché le plus concurrentiel que le monde ait jamais vu, et le coût marginal des technologies qu’il utilise -traitement, bande passante, stockage- se rapproche constamment de zéro. Le gratuit devient, non seulement une option, mais un aboutissement inévitable. Les bits veulent être gratuits."
                                                                                                                                                                                          Chris Anderson, Free ! Entrez dans l'économie du gratuit

Pour Anderson, le nouveau paradigme du gratuit ne signifie pas pour autant la disparition d’un modèle économique viable, mais pour Rifkin, le pronostic est plus tranché. L’auteur de la nouvelle société du coût marginal zéro prédit à terme la disparition des acteurs économiques traditionnels du secteur et le remplacement du modèle capitaliste par un modèle collaboratif basé sur l’échange.
 

L’Internet des objets : quand les bits pilotent les atomes

Selon Jeremy Rifkin, le coût marginal zéro dépasserait largement les frontières du monde numérique. A la manière de ce qui s’est produit pour les industries numériques, le coût marginal zéro se propagerait selon lui à des secteurs ancrés dans le monde physique. Comme pour l’information hier, nous deviendrions demain des prossomateurs d’énergie et de biens, fédérés au sein de communs collaboratifs.
 
A l’origine de ce changement de paradigme, l'avènement d'une infrastructure intelligente qui agirait comme un gigantesque système nerveux global renseigné par des capteurs de plus en plus nombreux permettant de mesurer en temps réel, énergie, flux, températures, ou niveau de matières premières : l’Internet des objets.
 
Premier secteur économique concerné par le coût marginal zéro, l’énergie. Pour Jeremy Rifkin, le développement des énergies renouvelables pilotées par un "Internet de l’énergie" devrait permettre à terme de bénéficier d’une énergie abondante et donc gratuite.
Avec les éoliennes et les panneaux solaires qui équiperont la plupart des bâtiments, chaque unité de consommation deviendrait également productrice d’énergie. Cette production d’électricité atomisée serait échangée et distribuée via cet Internet de l’énergie.
 
Shéma de l'internet de l'énergie
Image extraite de la vidéo "La Troisième révolution industrielle en Nord-Pas de Calais"

La révolution de l’énergie serait déjà en marche. En Allemagne, en 2013  23% de l'énergie était d'origine renouvelable. En France, la région Nord-Pas-de-Calais a commandé à l’économiste un plan de développement consacré aux énergies renouvelables (production, stockage, distribution…) une étude d'une centaine de pages qui devrait permettre d'initier la « Troisième révolution industrielle » en Nord-Pas-de-Calais.
 

La révolution sera « 3D imprimée »

La prédiction la plus spectaculaire de Rifkin concerne l'industrie. Grâce aux imprimantes 3D, nous passerions d'après lui d’ « une production de masse à une production par les masses ».
 
Avec les imprimantes 3D, il est déjà possible de produire et reproduire à un coût marginal faible et constant des objets dessinés et conçus sur des logiciels open source par des créateurs passionnés répartis aux quatre coins du monde.
De nouveaux sites Internet, tels Thingiverse préfigurent le modèle productif collaboratif et atomisé à venir. Ces sites proposent une multitude d’objets à télécharger et imprimables en 3D, aujourd’hui, en se rendant dans un Fablab et demain, chez soi sur son imprimante 3D privée ou dans l’une des nombreuses micro-unités de production qui couvriront le territoire.
 
Si l’impression 3D n’en est encore qu’à ses balbutiements, certaines réalisations spectaculaires citées par Rifkin laisseraient présager due l'ampleur du potentiel de cette technologie : des imprimantes 3D géantes capables d'imprimer des maisons en béton ou cette voiture canadienne nommée Urbee par exemple dont les parties orange ont été imprimées en 3D.
Photographie d'une voiture imprimée en 3D
Urbee by Brent Toderash, CC BY-NC-SA 2.0, Flickr, 2011

 
Jérémy Rifkin a même prédit dans une interview accordée aux Inrockuptibles, que l’on pourrait un jour  imprimer des smartphones en 3D.
 

Un « conte de fées High Tech » ?

Si la thèse de Jérémy Rifkin a été accueillie et relayée avec beaucoup d’enthousiasme par la plupart des journalistes, celle-ci a fait également l’objet de nombreuses critiques.
 
Rifkin, le premier, pointe les limites de son anticipation. Pour que cette nouvelle société voie le jour, il est indispensable selon lui que l’infrastructure intelligente qui l’anime soit communaliste et ouverte. Cet idéal paraît difficilement atteignable au regard des forces qui sévissent déjà sur Internet. Certes, il existe des communs ouverts tels que Wikipedia, mais la majeure partie des réseaux est d’abord la propriété de géants de l’Internet, Google et Facebook par exemple.
 
De plus, l’idée d’une hyper-abondance matérielle et énergétique paraît totalement utopiste à certains économistes.
Certes, le vent et le soleil sont des ressources énergétiques inépuisables, mais « les panneaux photovoltaïques, les éoliennes, et les réseaux intelligents nécessaires pour capter cette énergie, exigent des matériaux, des métaux et des terres rares qui sont et seront chers »  explique l’économiste Jean Gadrey, collaborateur au magazine Alternatives économiques, dans un article de blog ironiquement intitulé « Jérémy Rifkin, l’Internet des objets, et la société des Barbapapas »
 
Dans ce même article, Jean Gadrey questionne le véritable impact des imprimantes 3D sur la production de biens, n’hésitant pas à qualifier la thèse de Jérémy Rifkin de « Conte de fées High Tech ».
Selon l’économiste, « la part de la consommation de biens susceptibles d’être fabriqués avec des imprimantes 3D » représenterait « moins de 10% de la consommation effective des Français aujourd’hui ».
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