L’aiguille à l’œuvre
Dans les musées, de nombreuses expositions fleurissent autour de l’art contemporain textile. Avec leurs sculptures de tissus, leurs cordes tissées ou leurs trames monumentales, Magadalena Abakanowiz, Sheila Hicks ou encore Olga de Amaral ont récemment bénéficié de rétrospectives sur leur travail et leurs expérimentations autour du fil.

Depuis le 19e siècle, plusieurs mouvements érudits européens se tournent vers des pratiques vernaculaires textiles comme Arts & Crafts en Angleterre ou bien le Bauhaus en Allemagne, ouvrant ainsi des possibilités techniques et inventives en lien avec les autres formes d’art. Pour la commissaire d’expositions Eva Barois De Caevel, « le textile porte en lui de brouiller les catégories artistiques », il rejoue des techniques, entre en discussion avec les autres médiums et nous permet aujourd’hui d’extraire de cette profusion de pratiques quelques exemples.
Un lieu à soi
Dans la pratique du textile, les questions du lieu de création, du choix des matériaux et de la technique sont centrales. Hessie, artiste d’origine caribéenne, revendique d’avoir choisi la broderie, « activité de femmes », « archaïque et anonyme », car elle pouvait la pratiquer dans sa cuisine. Faisant partie du courant Les Nouvelles Pénélopes, elle se réapproprie un espace domestique féminin pour mieux le dénoncer et le subvertir. Sur des toiles, elle brode une mystérieuse calligraphie, silencieuse, et à destination d’un monde en souffrance. Aiguilles, fil, boutons, les matériaux qu’elle emploie sont ordinaires, tout comme le sont ceux de Ghada Amer, artiste d’origine égyptienne vivant à New York. Brodant, à partir d’images de revues, des figures féminines, elle explore la construction, point par point, du rôle de la femme et de l’amour dans les sociétés contemporaines. Ses broderies souvent érotiques dénoncent les lois répressives contre le corps des femmes, ou toutes attitudes moralisatrices.
Travailler en atelier depuis le Sud global
L’art textile est aussi un art d’atelier, un espace de création en commun. L’artiste malien Abdoulaye Konaté se sert du bazin, tissu damassé utilisé lors de fêtes et cérémonies. Dans ses tapisseries, il représente des scènes illustrant le fanatisme et la violence du monde contemporain, mais aussi des récits locaux comme le Calao, oiseau protecteur dans la tradition Bambara. Son travail a un réel ancrage social et collectif. L’artiste travaille avec de nombreuses personnes au sein de son atelier tout en les formant aux motifs et couleurs de la culture malienne. Ibrahim Mahama réutilise, quant à lui, des sacs de jute servant à l’exportation du cacao au Ghana. Il recouvre des bâtiments de sacs recyclés qu’il nomme « détritus du colonialisme », pour souligner de manière monumentale les rapports de pouvoirs inégaux entre les pays du Nord et du Sud global dans la production industrielle, précisent Anne-Marie Minella et Jean-Yves Bosseur dans Les Artistes et le Textile (2024). Les œuvres textiles, créées dans le studio qu’il a fondé, deviennent aussi un espace de dénonciation sociale.
De même, Sara Ouhaddou fait le choix de retourner au Maroc, pays d’origine de ses parents, pour créer, avec des femmes, des œuvres autour des trousseaux de mariage. En reprenant des motifs traditionnels mais en en changeant les matériaux, elle invite à une réflexion collective sur le trousseau ainsi que sur les compétences en design que le tissage nécessite.
Assembler pour se rassembler
Les Arpilleras et les Gee’s bend, deux communautés de femmes, l’une chilienne, l’autre du sud des États-Unis, emploient le patchwork, quilting en anglais, pour lutter contre l’oppression et les injustices. Réalisées à partir de chutes de textiles ou de vêtements recyclés, ces couvertures racontent des histoires de luttes et de résistance. Pratiquées dans des ateliers collectifs ou dans leurs propres maisons, ces créations artisanales et populaires s’imposent désormais comme de véritables gestes artistiques. Certaines ont été exposées à la Biennale de Venise en 2024.
Des pratiques vernaculaires
Nombre d’artistes contemporain·es sont habité·es par leurs histoires familiales ou leur culture locale et les convoquent dans leurs œuvres. Otobong Nkanga, artiste nigériane, s’intéresse au textile grâce à sa mère et à des tisseuses Yorubas, avec qui elle apprend les origines des tissus et comment les teindre. À son arrivée en Europe, elle découvre la tapisserie flamande et française, ainsi que les manufactures anciennes. Ses œuvres racontent, selon ses mots, « l’histoire du monde et des gens qui la portent », l’exploitation du corps des femmes noires ou bien des ressources naturelles (Carolyn Christov-Bakargiev, Otobong Nkanga, 2023). Elle fait produire ses tapisseries aux Pays-Bas, dans un espace d’expérimentations avec des artisan·es spécialisé·es.
De la même manière, Kimsooja se tourne vers l’espace domestique et vernaculaire en utilisant des couvre-lits de mariage, des bottaris, tissus coréens employés comme baluchons. Métaphores de l’exil et du nomadisme, ils sont utilisés lors de performances où l’artiste parcourt des kilomètres, dans un camion rempli de ces paquets colorés. Militante, son œuvre interroge la condition humaine tout en abordant des questions liées à l’esthétique, la politique et l’environnement.
Les frontières poreuses de l’art contemporain textile et de la mode, tous deux sous l’égide du luxe, reflètent aujourd’hui une attention portée à l’art du fil et du travail manuel. Raphaël Barontini, soutenu par des maisons de couture, crée des vêtements portés lors de performances autour du carnaval ou de la parade, ensuite exposés dans des musées. Le textile est dès lors un art vivant, faisant évoluer les thèmes et les motifs que les artistes contemporain·es ne cessent de réinventer.
Sur des propositions d’Eva Barois De Caevel, conservatrice au Service de la création contemporaine et prospective au Mnam du Centre Pompidou
Publié le 01/06/2026 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
Les Artistes et le Textile
Anne-Marie Minella
Les Presses du Réel, 2024
« Depuis le début du 21e siècle, le fil fait un retour en force dans le domaine de l’art contemporain. Il est présent dans les grandes manifestations internationales, des foires lui sont dédiées sur tout le continent américain, en Europe aussi bien qu’en Asie. Pourtant, l’art textile est subversif : il remet en cause la séparation entre beaux-arts, arts appliqués et design, entre tradition et modernité. Il met en valeur les cultures “périphériques” dans lesquelles il a toute sa place, traversant les domaines “féminin” et “masculin”, il brouille les genres. Cet ouvrage évoque nombre d’artistes qui se sont emparé·es de ce médium depuis la fin du 19e siècle, de manière innovante et singulière et dresse aussi, à travers une sélection d’artistes contemporain·es à travers le monde, le portrait de celles et ceux qui l’ont choisi pour accompagner leur démarche politique, économique, sociale ou écologique. » (Quatrième de couverture)
À la Bpi, 704-95 MIN
Otobong Nkanga: When Looking Across the Sea, Do You Dream? Of Cords Curling Around Mountains
Carolyn Christov-Bakargiev
Skira, 2023
Publié à l’occasion de deux expositions, ce catalogue présente les œuvres de l’artiste nigériane Otobong Nkanga, qui abordent des questions liées à la crise écologique et environnementale ainsi que l’histoire du colonialisme et ses répercussions sociales sur le tissu social et les nouvelles formes d’art. © Électre 2023
À la Bpi, 70″20″ NKAN 2
Le Fil dans l'art contemporain. 125 artistes au cœur de la création
Charlotte Vannier
Pyramyd éditions, 2025
Présentation de 125 artistes du monde entier, qui utilisent les techniques traditionnelles de la broderie, du tricot ou de la tapisserie pour réaliser des oeuvres marquantes, colorées et sensibles.
À la Bpi, 704-95 VAN
« L’art textile. Le medium au prisme du genre », Luise Wangler, 23 janvier 2005 | AWARE Centre Pompidou
Un article qui introduit l’histoire de l’art textile et met en lumière la démarche d’artistes femmes œuvrant pour la revalorisation du textile dans le monde de l’art et questionnant la séparation entre la création d’œuvres artistiques et la production d’objets ethnologiques. Des fiches pour chacune de ces artistes.
L'Art du fil : dans la création contemporaine
Marie-Madeleine Massé
Alternatives, 2020
Un état des lieux sur l’art du fil, qu’il soit textile, de métal ou végétal. L’autrice présente cet acte technique et ses artistes emblématiques. © Électre 2020
À la Bpi, 704-95 MAS
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