Du fil rouge aux messages brodés
Le fil et l’aiguille créent une filiation invisible entre les femmes. Audrey Demarre, éditrice, autrice et brodeuse, explique comment, autrefois emblèmes féminins renvoyant à la sphère domestique, ils sont devenus des instruments de mémoire, de transmission et d’expression au service de la liberté et de la création.
J’ai l’habitude de dire que j’ai tiré le fil par hasard, et pourtant mon prénom, « Audrey », est suivi de trois autres — ceux de mes deux grand-mères, Cécile et Corentine, et de mon arrière-grand-mère Irma. Des brodeuses et des couturières dont j’ai finalement décidé qu’elles m’avaient montré la voie. À dire vrai, je ne vois pas d’autre explication à l’évidence avec laquelle je me suis approprié l’aiguille, sur le tard, après des années passées à travailler comme éditrice, tournant d’abord ostensiblement le dos à la technique. Sans jamais recevoir de formation et sans gestes transmis, j’ai appris seule, portée par cette filiation invisible, l’aiguille en héritage.

Un fil rouge entre les générations de femmes
Rien de très étonnant quand on sait que l’école enseignait autrefois aux petites filles ces gestes au même titre que la lecture et l’écriture. Cet apprentissage culminait dans la « marquette » : un concentré de points et de techniques au fil rouge, un abécédaire joignant leur prénom à la date de l’exécution. La fin de l’enfance, en lettres de sang — la symbolique n’échappe à personne. Puis, pas le temps d’épiloguer : l’oisiveté n’était pas une option pour les jeunes filles. Il fallait déjà préparer le trousseau une fois le point de marque fraîchement acquis.
« Aujourd’hui, avec le fil et l’aiguille, elles choisissent de faire passer des idées, de dénoncer, de raconter et d’ouvrir les yeux. »
Pourquoi chercher plus loin le rapport qu’entretiennent les femmes au fil ? Il a été leur plus fidèle compagnonnage : la liberté qui pointait au bout du dédale ou leur camisole (c’est selon). Le fil est empreint de leur imagination infinie autant qu’il est lesté de leurs souffrances et quiconque s’en empare aujourd’hui doit composer avec cet héritage ambivalent. L’aiguille, cette « petite épée » est une arme dangereuse, prompte à pénétrer les tissus, piquer et blesser mais, aussi affutée soit-elle, elle est également un outil qui répare. Un moyen de transformer l’intime en message collectif. Sa simplicité et sa matérialité la rendent accessible : on peut broder partout. Le geste devient un espace pour explorer, dénoncer, réparer et raconter ce qui est parfois caché, violent ou secret. L’aiguille brode, détricote ; elle fait exister la voix des femmes de manière tangible et incarnée. Pour ma part, cette mémoire féminine, ce fil invisible reliant passé et présent, m’oblige à transmettre et célébrer celles qui ont pavé le chemin, souvent dans l’ombre et le silence. Celles qui, paradoxalement et à force de virtuosité, finissaient par se fondre dans les tissus et effacer toute trace de leur présence.
Du silence des mains à la voix des femmes
Au-delà même des sujets militants dont la broderie s’empare aujourd’hui, choisir le fil, c’est donc déjà faire entendre la voix des femmes depuis ce territoire longtemps assigné : celui des mains, tenu à distance du monde de l’esprit. Le fil et l’aiguille y étaient tolérés comme des occupations inoffensives, à l’opposé des activités jugées politiques ou productrices de pensée. Il fallait occuper le temps — le passer, comme on dit — et, ce faisant, réparer silencieusement ses ravages. Broder c’est aussi rendre hommage à celles qui n’auraient jamais pensé « faire œuvre », tant cette reconnaissance n’était pas attachée au fil qu’elles maniaient chaque jour.
L’engouement actuel pour celles que l’on n’hésite plus à qualifier d’artistes et qui trouvent leur place dans les institutions n’est pas un hasard. Le mouvement #MeToo n’y est pas étranger, mais son essor tient probablement aussi à la durabilité qu’incarne la broderie. Réparer, prolonger la vie d’un vêtement, créer avec des outils simples et accessibles : autant de gestes qui relèvent d’une éthique écologique et d’une économie de moyens.
On peut imaginer par ailleurs que, dans un monde qui tend à se dissoudre dans la digitalisation et l’automatisation, le geste patient, minutieux et incarné de la broderie répond à un besoin vital de matérialité, de lenteur et de sens. Il devient un contrepoint à l’uniformisation globale de nos existences, une manière tangible de se reconnecter au réel. J’en suis venue à cette conclusion en constatant la nostalgie et le pouvoir de consolation que les travaux de fil semblent porter en eux.
Un mode d’expression artistique
Lorsque j’ai interviewé des artistes pour mon livre (Broderies. Anthologie curieuse, 2024), j’ai constaté que beaucoup étaient autodidactes, comme moi. Contrairement aux femmes qui nous ont précédées, elles inventent leurs propres méthodes, échappant aux cadres stricts que l’on imposait autrefois aux petites filles. Aujourd’hui, la broderie incarne cette idée d’indépendance : chaque artiste invente, expérimente, défie les règles et clame sa liberté par le geste de l’aiguille. Elle n’est plus seulement décorative, elle devient un outil pour raconter, revendiquer et réinventer. Elle permet aux femmes de s’approprier le monde et de laisser leur marque — de se broder un nom, leur nom, comme le rappelait Carole Martinez dans la préface de mon livre.
Ce qui me touche tout particulièrement, c’est en fait le retournement symbolique de cette pratique longtemps imposée pour limiter les femmes. Aujourd’hui, avec le fil et l’aiguille, elles choisissent de faire passer des idées, de dénoncer, de raconter et d’ouvrir les yeux.
Alors brodeuses, artistes ou artisanes ? Je choisis simplement le mot « brodeuses ». Ces catégories ont participé à la lenteur de la reconnaissance des femmes, confinant les pratiques de fil aux arts décoratifs. Aujourd’hui, je m’en tiens à ce mot, comme un geste de clarté, d’indépendance et de fidélité à ce qu’elles sont vraiment.

Publié le 28/04/2026 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin :
Broderies. Anthologie curieuse
Audrey Demarre
Éditions de la Martinière, 2024
Au 21e siècle, dans un grand mouvement de retour au concret, des brodeuses et brodeurs du monde entier réinventent la discipline. L’auteure propose le portait d’une cinquantaine d’entre eux. ©Électre 2024
À la Bpi, 743.5 DEM
L’expression de la violence dans la broderie contemporaine
Léonie Lauvaux
Les Cahiers de l'École du Louvre, 2020
Longtemps reléguée au rang de pratique occupationnelle, la broderie est de plus en plus plébiscitée par les artistes. Quittant son caractère décoratif, elle est qualifiée de « subversive » lorsque mise au service d’un discours féminin dénonçant la domination masculine. La couleur rouge, couleur de la violence et du sang, traditionnellement utilisée dans les abécédaires classiques et la pratique du marquage du trousseau, a été interrogée par de nombreuses artistes. La violence systémique, physique ou morale, faite aux femmes, est dénoncée par les artistes à grand recours de fil rouge. La broderie subversive contemporaine se drape d’un pouvoir discursif et permet l’écriture d’une histoire des femmes par les femmes, de l’émergence d’un matrimoine, d’un discours œuvrant à la visibilité des femmes dans la société et les institutions.
Broderie féministe. De filles en aiguille
Tobie Nathan
Philosophie Magazine, 2023
Activité traditionnellement dévolue à des femmes au foyer, la broderie revit depuis qu’elle est subvertie par le féminisme. Mais pourquoi cette parole libérée – et souvent crue – passe-t-elle par l’intermédiaire d’un canevas ?
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