Interview

Appartient au dossier : Voyager autrement

« Pour profiter de la beauté du monde, nous contribuons à le détruire »
Entretien avec Bernard Schéou, spécialiste du tourisme

Géographie

Portrait de Bernard Schéou
Bernard Schéou -Copyright The One thing project | www.theonething-project.com

Le tourisme international a pris de l’ampleur au cours des vingtième et vingt-et-unième siècles. Mais, avec les préoccupations environnementales, des questions apparaissent sur la pollution que génèrent les voyages lointains. Le tourisme peut-il se renouveler ? Comment reconsidérer cette manière de découvrir le monde ?

Dans le cadre de la rencontre Voyager autrement, à la Bpi le 21 juin, le sociologue Bernard Schéou, spécialiste du tourisme, répond aux questions de Balises.

Quand est né le tourisme, et plus particulièrement le tourisme de masse ?

Il n’y a pas de réponse simple à la question de savoir quand est né le tourisme. Ce qui est sûr, c’est que si les mots « tourisme » et « touriste » datent de la fin du 18ᵉ siècle, les pratiques qu’ils recouvrent les précèdent de beaucoup. L’homme a toujours été mobile, dès son apparition, et capable de se déplacer sur de longues distances à la recherche de meilleures conditions de vie, de lieux plus giboyeux, ou nomadisant en adéquation avec les conditions géographiques et climatiques. 

On sait qu’à l’antiquité, en particulier chez les Grecs et chez les Romains, existaient déjà la plupart des éléments qui composent le tourisme d’aujourd’hui : les stations balnéaires, les stations thermales, les résidences secondaires, l’hôtellerie et la restauration avec un système de classement, l’attrait de sites naturels et culturels, les spectacles théâtraux et sportifs, etc. 

Mais les historiens considèrent que c’est à la fin du 17ᵉ siècle et au 18ᵉ siècle que le tourisme moderne est né. Il est inventé, en grande partie, par les aristocrates britanniques qui effectuent alors un « Grand Tour » sur le continent pendant six mois à deux ans, en portant un regard touristique sur des espaces considérés auparavant comme sans intérêt particulier, et même comme dangereux ou repoussants. À partir de 1740, le littoral ou la montagne deviennent attirants et fréquentés, tout d’abord comme décors pour la vie mondaine des rentiers, puis pour des pratiques de loisir et de sport. 

Si la mise en place des congés payés par le Front Populaire en 1936, permet l’émergence d’un tourisme populaire de masse, c’est plutôt à partir des années cinquante que les loisirs et les vacances deviennent des biens de consommation de masse. Leur mode est renforcée par l’influence de la presse, la croissance économique des « Trente Glorieuses » et l’allongement des congés annuels. Du côté de l’offre, l’industrialisation de la production touristique, des transports et de l’hôtellerie, à travers la standardisation et la concentration de ces secteurs a aussi joué un rôle dans l’avènement du tourisme de masse en permettant une production massive, la réduction des coûts de production et des prix de vente. 

Mais il est important de rappeler que, malgré cette massification du tourisme, au moins un quart de la population française ne part pas en vacances, et ce, généralement pour des raisons financières. La proportion des exclus du tourisme est plus importante encore, si l’on considère l’ensemble de la population mondiale.

Touristes sur une plage
Photo by Devon Daniel on Unsplash – CC0

À quel besoin le tourisme répond-il dans nos sociétés ?

Les vacances et le tourisme permettent la reconstitution de la force de travail et sont nécessaires au fonctionnement du système capitaliste. Dans un article récent, avec Alain Girard, un collègue, nous employons l’expression proposée par le philosophe allemand, Hartmut Rosa d’« oasis de décélération » pour désigner la fonction qu’assure le tourisme. Le tourisme permet à des sujets compressés par le monde du travail rationalisé de se ressourcer pour revenir performants et productifs au travail. C’est d’autant plus intéressant pour le système que ce besoin de réparation des malaises générés par le travail permet en plus de développer un marché profitable.

À un niveau individuel, cela peut remplir une fonction différente, inconsciente ou inavouée, qui est de nourrir nos égos. Depuis sa naissance, l’un des principaux moteurs de l’évolution du tourisme repose sur une combinaison mêlée de distinction et d’imitation : on imite autrui, tout en se distinguant ; on essaye de se distinguer, tout en imitant. D’ailleurs, de tout temps, le tourisme a eu recours à des influenceurs pour assurer le succès des destinations. Cela existait déjà au 18ᵉ dès les premières stations créées : ceux qui en étaient à l’origine essayaient de s’assurer le concours de personnalités de l’époque pour en faire un lieu à la mode. Les influenceurs ne sont donc pas apparus avec les réseaux sociaux. 

Bien sûr, le tourisme peut répondre aussi à nombre d’autres besoins comme la découverte d’autres cultures, d’autres lieux, voire de soi-même. Il permet de nouer des relations sociales avec des amis ou de les maintenir avec la famille.

Quelles sont les formes de tourisme problématiques ? Quelles en sont les nuisances ou les effets positifs ?

Il me semble qu’il est difficile de parler de formes problématiques dans le sens où il n’y a pas de formes touristiques qui soient problématiques par essence. Adopter une approche manichéenne qui opposerait artificiellement un tourisme durable forcément positif et un tourisme de masse obligatoirement porteur de tous les maux, serait une erreur, car nous sommes dans une réalité entremêlée. Par exemple, pour élaborer des voyages équitables, il faut utiliser des infrastructures de transport mises en place dans le cadre du tourisme de masse. Il me semble donc que ce serait délicat de généraliser. Il faut analyser tout tourisme proposé en fonction des caractéristiques précises de la destination concernée, de sa géographie, de son histoire, de ses habitants, des touristes qui s’y rendent.

Pour autant, on peut évoquer certaines nuisances récurrentes du tourisme. Avant la pandémie, il a beaucoup été question de « surtourisme » pour désigner la surfréquentation touristique de villes comme Venise (30 millions de visiteurs en 2019 pour 55000 habitants), Dubrovnik, Barcelone ou Amsterdam. Dans ces villes, la fréquentation touristique est porteuse de nuisances pour les habitants : impossibilité de se loger en raison de la transformation des logements en hébergements touristiques, disparition de services et des commerces de proximité au profit de boutiques de souvenirs, saturation des transports, accumulation de déchets… Quel peut-être l’intérêt de visiter un lieu vidé de ses habitants et de la vie qu’ils apportent pour finalement ne croiser que des touristes ? Cela a amené beaucoup de destinations à prendre des mesures destinées à limiter le nombre d’hébergements touristiques, voire à mettre en place des quotas de fréquentation (Dubrovnik) ou à changer complètement leur stratégie d’attractivité pour la rééquilibrer en faveur des habitants (Amsterdam).

Mais s’il est un effet négatif permanent et généralisable lié à l’activité touristique, en ces temps d’urgence climatique, ce sont les émissions de gaz à effet de serre découlant de la mobilité touristique. Toutes les études indépendantes montrent que les solutions technologiques envisageables ne pourront jamais permettre de répondre à la demande croissance de déplacements touristiques en avion.

Touristes sur un ponton à Venis
Photo d’Aleks Marinkovic sur Unsplash – CC0

Comment expliquer les nouvelles aspirations à un tourisme durable et à un tourisme éthique ?

Je pense qu’il est important de signaler que ces aspirations existent de longue date, et qu’elles n’ont rien de nouveau. La critique du tourisme fait elle-même partie de l’imaginaire touristique depuis toujours, et elle permet d’étendre continuellement le marché du tourisme. Ainsi, si chaque année, nous sont présentées les dernières tendances du marché du tourisme, c’est beaucoup plus un jeu formel, médiatique et commercial, dont le but est de promouvoir la dernière mode touristique. Les propositions sont généralement sans fondement sérieux en termes d’études.

Pour être plus concret, et vous montrer qu’il y a beaucoup plus d’éléments de continuité que de changement, il suffit d’examiner les dires des touristes. Avec mon collègue Alain Girard, il y a dix ans, nous avions été surpris par la lecture d’un article d’Olivier Burgelin intitulé « le tourisme jugé » et publié en 1967 : les réponses des touristes qu’il avait interrogés étaient similaires à celles que nous avions obtenues en 2010. On retrouve précisément en 1967 et en 2010, le même mépris à l’égard du tourisme de masse et la même motivation principale : nouer une relation authentique avec le lieu et ses habitants.

De la même manière, le numéro de mai 2007 de Newsweek titrait en une « Pourquoi bouger moins et voir plus est le nouveau mantra du voyageur d’aujourd’hui ? ». Ce que disaient les touristes de 1967 et de 2010, tout comme ce qu’on peut lire dans le Newsweek de 2007, reste présenté aujourd’hui comme l’avenir du tourisme post-pandémie ou la dernière tendance à la mode. C’est pourtant quelque chose qui fait partie de l’imaginaire touristique depuis plus de 50 ans.

Que serait un tourisme réellement responsable ?

Au vu des enjeux du réchauffement climatique actuels, si nous devions envisager un tourisme réellement responsable, je dirais qu’il faudrait limiter fortement les émissions de gaz à effets de serre dans le secteur du tourisme, et par conséquent, se poser la question d’un rationnement conséquent et équitable des transports touristiques émetteurs de CO2. C’est le grand paradoxe actuel du tourisme : pour profiter de la beauté et de la diversité du monde en le parcourant, nous contribuons à le détruire. Être responsable, n’est-ce pas alors de sacrifier ses vacances pour préserver le monde ? Donc, cela supposerait de limiter la distance cumulée de ses déplacements touristiques, partir moins loin, moins souvent et plus longtemps, ne faire que plus rarement un voyage lointain, et y rester longtemps. 

Dans un livre de 1987, l’auteur suisse Jost Krippendorf, véritable précurseur, esquisse un programme complet de transformation du tourisme afin de le rendre plus humain. C’est peu dire qu’il n’a pas été beaucoup entendu ni suivi. Il y prône un tourisme doux, qu’il définit comme un tourisme dont les finalités ne sont ni économiques, ni techniques, mais humaines, sociales et environnementales. Ce tourisme doux vise l’épanouissement individuel et social, sans impacts négatifs environnementaux. Jost Krippendorf propose notamment de s’interroger sur les raisons qui nous poussent à partir et propose, déjà, de s’essayer à un tourisme de proximité, de choisir d’aller visiter sa propre ville, ou la ville voisine ou les alentours plutôt que d’aller à l’autre bout du monde.

Pour beaucoup, un tourisme doux est inconcevable, parce qu’il constituerait pour eux une régression, un retour en arrière et non pas un progrès. Il faut dire que toute l’action de l’homme depuis la révolution industrielle a pour but de rendre le monde contrôlable et disponible afin qu’il puisse le consommer. C’est logique qu’il lui soit difficile d’envisager un autre mode de production que celui-là même qui rend le monde consommable et nous permet de satisfaire notre désir de le consommer.

Le slow tourism ou le tourisme de proximité ouvrent-ils à de nouvelles et véritables formes de rencontre et de découvertes ?

Pour qu’il y ait rencontres et découvertes véritables, il n’y a pas de secret, cela passe par de l’attention, aux autres, à l’ailleurs et de la disponibilité d’esprit ; et oui, cela suppose de disposer de temps, et surtout de temps continu, sans être interrompu sans cesse par les notifications de son portable. Le tourisme lent (ou slow tourism), théorisé il y a une vingtaine d’années, passe par le fait de prendre son temps pour s’imprégner du lieu visité, et aussi d’accepter de ne pas remplir son séjour par un programme optimisé de visites pour laisser de la place à la rencontre et la découverte. À notre époque, qui est marquée par une accélération croissante, où l’instantanéité et l’impatience priment sur la durée et la continuité, parvenir à inscrire ses pratiques touristiques dans la lenteur m’apparaît comme un véritable exploit.

Par contre, personnellement, je ne vois aucun couplage systématique entre tourisme de proximité et tourisme lent. Le tourisme lent peut être pratiqué à proximité comme à l’autre bout du monde. Et on peut très bien prévoir un séjour à proximité de chez soi, où tout est programmé et rempli, à rythme soutenu. Bien sûr, la proximité peut rendre la rencontre plus facile, sans barrières culturelles ni de différence de langue, mais il me semble que c’est surtout un état d’esprit, une curiosité et un intérêt pour autrui qui amène à la rencontre.

Peut-on considérer que l’arrêt du tourisme provoqué par la pandémie de Covid-19 va déboucher sur de nouvelles formes de tourisme ?

Je doute que la pandémie nous amène à un changement radical et massif dans les pratiques touristiques. La pandémie a pu effectivement amener certaines personnes à changer de manière de vivre et de voyager, mais ce sont des personnes qui se posaient déjà des questions avant la pandémie. La pandémie a pu avoir un rôle de révélation et d’accélération mais je crois beaucoup moins à un rôle de transformation. Il n’y a qu’à voir la queue dans les magasins pour aller acheter des futilités, dès la fin d’un confinement, ou les intentions élevées de partir en voyage dès que ce sera possible. Ce phénomène est qualifié par la presse anglo-saxonne de « revenge travel », comme s’il fallait rattraper tous les voyages perdus du fait des contraintes sanitaires liées à la pandémie. 

Donc, oui, les évolutions positives dans le tourisme, en faveur d’un tourisme de proximité, moins consommateur en ressources et moins émetteur de CO2, vont se poursuivre, soutenues par nombre de collectivités territoriales, régions, départements, communautés de communes, ou grâce à la mobilisation exemplaire de collectifs comme « Acteurs du Tourisme Durable » ou « Voyageons Autrement » ; mais ce ne sont pas de nouvelles formes de tourisme. Elles existent depuis longtemps, et si la pandémie participe à accélérer un petit peu leur progression, c’est bienvenu.

Publié le 14/06/2021 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

Acteurs du tourisme durable

L’association Acteurs du tourisme durable participe à la recherche de solutions pour intégrer au tourisme les enjeux du développement durable, et permettre la transition vers un tourisme durable.

Association pour le Tourisme Equitable et Solidaire

L’Association pour le Tourisme Equitable et Solidaire est un réseau professionnel d’acteurs et de spécialistes du tourisme équitable et solidaire. Elle regroupe des opérateurs de tourisme en France et des membres associés pour faire du tourisme un levier de développement et de solidarité avec les populations et acteurs locaux.

Voyage Responsable et Tourisme Durable

Voyageons-autrement.com centralise l’actualité en matière de tourisme durable, à destination du grand public. Le portail met en place des actions de sensibilisation, par le biais de grands jeux-concours, et propose aux internautes des informations précises et claires sur les possibilités existantes pour concrétiser leur engagement en « voyageant autrement ».

Du tourisme durable au tourisme équitable : quelle éthique pour le tourisme de demain ?

Schéou, Bernard
De Boeck, 2009

Cet ouvrage présente les grandes infractions éthiques que l’on constate dans le secteur du tourisme et analyse différentes initiatives pour un tourisme responsable.

À la Bpi, niveau 3, 339.65 SCH

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