Bruit(s) et bibliothèques : faux ennemis ?
« Silent : Listen ». L’anagramme de l’artiste Christian Marclay interroge. Le silence, piège à sons ? En bibliothèque, la question revient comme un acouphène. Paysage sonore, machine à bruits, objet de soins : dans la perspective des Sound Studies, dressons un état des lieux pluriel du son des bibliothèques.

Des voix solistes aux timbres variés, le rythme de pas nombreux frappant le lino, le roulement des chariots, des bruits de machines électroniques. Rarement, de courtes annonces. Plus loin, rires et conversations. Des éclats de voix qu’atténuent l’espace et la distance. Ce concerto concret est le paysage sonore d’une bibliothèque, tel qu’il se donne à écouter dans « Capsule Bpi », le podcast réalisé à l’occasion de la fermeture et de la réouverture de l’institution parisienne en 2025. Comme dans d’autres captations – l’épisode « À la Bpi de Beaubourg » de l’émission Les Pieds sur terre ou le film Bibliothèque publique (2021) de Clément Abbey – ce qui frappe à l’écoute, outre la profondeur des récits et expériences singulières qui y sont racontées, c’est la richesse du décor acoustique qui en compose le fond.
À l’occasion d’une courte convalescence le privant de la scène comme du studio en 1975, le fameux producteur Brian Eno se livre à une expérience consistant à enregistrer, écouter, réécouter et apprendre par cœur trois à quatre minutes de sons ambiants, comme s’il s’agissait d’un single pop. La pièce Migration : les sons de la Bpi (2012), d’Irina Prieto-Botella, compose aussi dans cette durée standard un soundwalk issu d’enregistrements de terrain où, cette fois, les voix solistes de lecteur·rices s’absentent pour laisser toute leur place au « chœur » des sons de la bibliothèque. Certains se détachent (pages, bips, mouvements), d’autres forment une belle rumeur ; d’autres encore, comme le bourdonnement inaperçu d’un serveur informatique, sont mis en avant par un mixage leur conférant un caractère menaçant.
Un paysage sonore hi-fi
Tout son, anthropique ou naturel, naît, s’épanouit et disparaît (en anglais : ADSR – Attack, Decay, Sustain, Release –). Plus discrets que les machines et les moteurs de la deuxième révolution industrielle, les bourdonnements, les escalators et la climatisation fournissent la basse obstinée des paysages sonores de notre époque (au point de nourrir la production musicale actuelle d’effets glitch ou drone typiques).
En dépit de cet ostinato incompressible (répétition obstinée d’un motif mélodique ou rythmique), le paysage sonore de la plupart des bibliothèques possède bon nombre des qualités éligibles à un environnement sonore hi-fi, selon les critères de Raymond Murray Schafer, compositeur et écologue acousticien canadien : « Le rapport signal/bruit est satisfaisant. Chaque son est clairement perçu, en raison du faible niveau sonore ambiant ; la perspective existe, avec un premier et arrière-plan. »
D’autres espaces publics, centres commerciaux ou – moins peuplés et plus policés – grands immeubles de bureaux (comme le bâtiment Lumière) présentent un tout autre environnement : lo-fi. Du fait de leur empilement, des bruits de fond et du rock d’ambiance diffusé en continu dans un hall aux matériaux réverbérants, les signaux s’y chevauchent sans perspective. Selon Schafer, suivi par Pauline Nadrigny (Sonder le monde, 2025), l’exposition à de nombreux sons coupés de leur cause et sans lien entre eux, menace de « schizophonie » les usager·ères de tous les espaces publics des grandes villes, commerciaux ou institutionnels. Les bibliothèques, notamment les plus grandes bibliothèques publiques, n’y échappent pas. Quelles stratégies s’y déploient pour contenir celle-ci, la contraindre – ou l’épouser ?
Soigner du bruit, soigner les bruits
Différente selon les heures, la fréquentation, les usages, les espaces et les missions de la bibliothèque, une tonalité se dégage. Diverses sources l’alimentent : circulations, roulements, frottements, cliquetis, bourdons, rumeur. Sur ce fond, des signaux se détachent, plus ou moins autorisés : sonneries, annonces, échanges vocaux. L’ensemble compose « l’empreinte sonore » typique d’une société ou d’une communauté. Selon qu’elle est publique, patrimoniale, municipale ou universitaire, la bibliothèque se singularise par son empreinte sonore.
L’idée la plus répandue de la forme que doit prendre cette empreinte est, sinon le silence, le rejet du « bruit ». Jusqu’à une période assez récente, la conception traditionnelle des bibliothèques emboîtait le pas à d’autres institutions « noise gate » (« anti-bruit »), comme l’hôpital ou l’école. Au bruit, il s’agissait d’opposer un mur, un sanctuaire acoustique. Cette conception reste valable dans les bibliothèques de recherche, et dans d’autres établissements qui optent pour un zonage par niveau sonore attendu (chaud/froid/ tempéré). Elle a ses mérites, et ses limites. « Rendre l’environnement public silencieux revient à le peindre acoustiquement en noir », selon le mot du compositeur et théoricien Max Neuhaus. Le silence peut, effectivement, être un faux-ami dans la lutte contre le bruit.
Mais au fait, qu’est-ce que le bruit ? Des mathématiques à l’acoustique, de la sociologie aux sciences de l’information, les définitions sont multiples. Pour les besoins de cet article, n’en retenons qu’une seule, simple, non prescriptive : le bruit est un « son non désiré ». Autant dire que parmi tous les sons dont les bibliothèques portent l’empreinte, la plupart relèvent de cette catégorie. Des talons arpentant le sol aux murmures d’une conversation dans les rayons, des clics de souris au sonal annonçant la fermeture, tout peut être bruit dans une bibliothèque. La plupart des bibliothèques contemporaines étant moins coercitives que leurs aînées, informées des limites qu’induit le silence, quel son désirent-elles donc ?
Certaines n’hésitent pas à rappeler qu’elles ont le pouvoir de démarquer bruit et son en distillant, comme dans les commerces, des bonbons acoustiques par haut-parleurs (voire carrément en imposant à leurs lecteur·rices des performances et interventions à fort volume sonore). Moins subtilement autoritaires, d’autres ont admis qu’un peu de bruit prévenait mieux du bruit que le silence. Le design sonore fournit depuis longtemps des réflecteurs ou des « parfums » capables de masquer le bruit non désiré à l’aide d’imperceptibles couches de bruit blanc.
La médiathèque municipale d’Alès, par exemple, a fait le choix d’installer au carrefour de ses espaces de lecture une fontaine, forgée dans le métal célèbre de cette région minière. Le tintement discret de l’eau côtoie les chuchotements et autres petits sons, sans perturber les lecteur·rices concentré·es. Résultat : le volume sonore, plus élevé à proximité de ce jardin acoustique, rend imperceptible le « son non désiré » (le bruit), pourtant présent lui aussi.
Dans le paysage sonore schizophonique, les bibliothèques peuvent « façonner des bulles », comme l’écrit Juliette Volcler. Elles peuvent aussi, les exemples le montrent, « façonner du commun ».
Publié le 23/02/2026 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
Le Paysage sonore. Le Monde comme musique.
Raymond Murray Schafer
Wildproject, 2024, (1979)
L’auteur a forgé la notion de paysage sonore pour désigner l’environnement acoustique de l’être humain. Il propose ici une histoire et une philosophie du monde sonore qui a marqué l’histoire de la théorie musicale.
À la Bpi, 78 SCHA.R
Sonder le monde. Arts sonores, réalisme, environnement
Pauline Nadrigny
Éditions MF, 2025
Enquête sur le monde dont le son est à la fois l’instrument et le matériau, selon une approche réaliste et écologique. La philosophe explore des courants tels que le field recording, le deep listening ou encore l’audionaturalisme, mais également la littérature ou le cinéma quand ils se mettent à l’écoute de l’environnement, afin de penser la manière dont la piste sonore manifeste la réalité.
À la Bpi, 780.62 NAD
Une histoire de la modernité sonore
Jonathan Sterne
la Découverte, 2015
Cet exposé retrace l’émergence et les caractéristiques d’une nouvelle culture du son, de l’audition et de l’écoute, qui s’est mise en place au 19e siècle avec l’entrée dans l’ère de la modernité, l’évolution de la médecine, le développement du capitalisme industriel, du colonialisme, de l’urbanisation et de la technologie moderne. © Électre 2015
À la Bpi, 305.0 STE
L'Orchestration du quotidien. Design sonore et écoute au 21e siècle
Juliette Volcler
La Découverte, 2022
En croisant diverses cultures industrielles, l’auteure propose une histoire du design sonore et de ses spécificités. Elle analyse l’environnement de sons tels que des alarmes, des sonneries de téléphone ou des installations artistiques et interroge la question politique et sociale de l’écoute au 21e siècle, en invitant à éveiller une écoute critique au quotidien. © Électre 2022
À la Bpi, 780.62 VOL
Les Mots et les Sons. Un archipel sonore
François J. Bonnet
L'éclat, 2012
Dans Les Mots et les Sons, François J. Bonnet explore les voix fantômes, l’inframince du son, le sampling, la phonographie et les résonnances dont notre univers est peuplé et qui échappent aujourd’hui à la forme traditionnelle de l’écoute. Il ouvre sur des archipels sonores inouïs, éphémères et précaires comme les TAZs (zones autonomes temporaires), mais riches de nouvelles expériences d’écoute, propres à éduquer nos oreilles à mieux entendre l’imperceptible. [Extrait du résumé de l’éditeur]
« Le Bruit de fond », Jean-Luc Guionnet et Eric La Casa | swarmingradio
Album digital « Le Bruit de fond » de Jean-Luc Guionnet et Eric La Casa, atelier de Création radiophonique de France Culture, 1998.
Christian Marclay | Centre Pompidou
Présentation des expositions autour de son œuvre au Centre. Des articles, vidéos et podcasts.
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