Appartient au dossier : Le pouvoir du fil. Tisser, penser, créer
Costumes sur mesure à la Comédie-Française
La Comédie-Française, théâtre national parisien fondé en 1680 par Louis XIV, fabrique la majorité de ses costumes depuis la fin du 19e siècle. Elle compte parmi les rares institutions au monde à disposer de ses propres ateliers intégrés. Balises a rencontré Claire Fayel, costumière travaillant pour cet illustre établissement, pour mieux comprendre comment les costumes, éléments essentiels d’un spectacle théâtral, sont conçus puis conservés.
Le travail de costumier·ère-créateur·rice
En 2024, le metteur en scène Aurélien Hamard-Padis a confié à Claire Fayel la création des costumes de la pièce Le Moche de Marius von Mayenburg, présentée au Studio-Théâtre de mars à mai 2025.
Ancienne élève de l’Académie de la Comédie-Française de 2019 à 2021, la jeune costumière a entamé un travail étroit avec le metteur en scène afin de définir la ligne esthétique du spectacle. Plusieurs mois avant le début des répétitions, elle a présenté, aux côtés de la scénographe, ses maquettes de costumes devant l’administrateur général et plusieurs membres de la troupe. Chaque personnage s’est ainsi vu attribuer une couleur dominante, véritable signature visuelle ; et les variations de coupes et de matières ont permis un travail sensible de chaque personnage.
« Avec le costume, on est toujours dans un jeu d’interprétation », confie Claire Fayel à Balises. Il s’agit de créer un rendu cohérent et expressif à partir des moyens disponibles, mais aussi de ceux que l’on invente. Pour cette pièce du 21e siècle nécessitant des costumes de style contemporain, elle a partiellement puisé dans les réserves de la Comédie-Française, mais a dû aussi rechercher des vêtements neufs ou en ressourcerie, coudre et retoucher certaines pièces.
Au fil des répétitions, les costumes des quatre comédien·nes ont évolué, en fonction des choix de mise en scène ou de scénographie. En effet, décors et lumières peuvent profondément transformer la perception d’une couleur ou la matière d’un textile. Tous les éléments esthétiques doivent être pensés conjointement pour garantir une harmonie d’ensemble. Les collaborateurs et collaboratrices ne pouvant assister à chaque répétition, le metteur en scène a joué, selon Claire Fayel, le rôle d’un « chef d’orchestre [qui] garde la vision d’ensemble pour harmoniser les évolutions du projet ».
Les Ateliers et services de l’habillement de la Comédie-Française
Le costume est une des formes d’interprétation des œuvres théâtrales ou, confie Claire Fayel, « une partition au milieu d’autres partitions qui co-construisent le spectacle ». C’est pourquoi, depuis plus d’un siècle, tous les costumes de la Comédie-Française sont fabriqués en son sein, par les Ateliers et les services de l’habillement.
Plus de cinquante personnes s’affairent pour donner vie aux costumes, avec une organisation découlant de celle du 19e siècle. Côté production, les « couturiers-réalisateurs » conçoivent les vêtements ; les modistes s’occupent des chapeaux. L’atelier « flou » confectionne l’intégralité des costumes féminins, tandis que l’atelier « tailleur » prend en charge les costumes masculins. Les chemises et la lingerie masculine sont fabriquées par les « lingères ». Côté exploitation interviennent les équipes du maquillage, de la coiffure, du repassage et de l’habillement, qui préparent chaque soir les comédiennes et les comédiens pour la représentation, tout en assurant l’entretien quotidien des costumes.
Pour chaque nouvelle production de la Comédie-Française, un·e metteur·euse en scène est sollicité·e et s’entoure d’une équipe artistique chargée de la scénographie, de la lumière, du son, ainsi que des costumes. Le plus souvent, c’est un·e costumier·ère-créateur·rice extérieur·e à l’institution, comme Claire Fayel, qui réalise les maquettes des costumes. Ces dessins esquissent le style et les techniques envisagés pour chaque pièce d’habillement et s’inscrivent dans un travail esthétique et dramaturgique mené conjointement avec le ou la metteur·euse en scène.


Les équipes permanentes des Ateliers travaillent en étroite collaboration avec ce ou cette créateur·rice : « Notre travail n’est pas de créer, mais d’interpréter les maquettes », explique Lionel Hermouet, chef de l’atelier « flou ». Ensemble, ils et elles se documentent pour saisir l’esprit de chaque costume et donner volume et matérialité aux croquis. S’ensuit un échantillonnage afin de déterminer les matières, la palette de couleurs, la qualité et le type de tissus à utiliser.
Puis est réalisée une « toile », prototype en coton écru plus ou moins épais, qui permet de trouver la silhouette et définir les lignes pour l’effet recherché. Cette première version est essayée par le ou la comédien·ne et ajustée directement sur son corps. À partir des retouches apportées à la toile, le patron définitif est établi, le tissu choisi, le vêtement assemblé. Un second essayage permet d’apporter les finitions.
Le costume est ensuite livré quinze jours avant la « Couturière », la répétition qui constitue le dernier filage en conditions de spectacle. Durant ces deux semaines, des ajustements sont possibles pour répondre à d’éventuels besoins de confort ou aux contraintes des changements rapides de tenue. Les costumes se doivent d’être solides : chacun sert pour au moins une quarantaine de représentations par saison. La fabrication d’un costume peut nécessiter jusqu’à six semaines, selon sa complexité.
Le patrimoine costumier de la Comédie-Française
Dans le cadre de son travail à la Comédie-Française, Claire Fayel souligne l’extraordinaire variété des costumes : « Ce que j’ai beaucoup aimé au Français [nom familier de la Comédie-Française], c’est de côtoyer aussi bien des costumes de Christian Lacroix pour La Vie de Galilée que les costumes de Vanessa Sannino pour Le Bourgeois gentilhomme. » Ces pièces d’exception témoignent d’un savoir-faire unique, proche de la haute-couture, à la fois héritier des techniques d’artisanat traditionnelles et en prise avec les esthétiques contemporaines.
À la fin de chaque production, tous les costumes fabriqués, entre 100 et 300 par an, rejoignent le « stock », d’immenses espaces de réserve répartis entre la Salle Richelieu et le site Amelot, à Paris. Le stock est divisé en trois sections : une section « Patrimoine » pour les costumes historiques, une section « Stock vivant » composée de costumes qui pourront être réutilisés et adaptés pour d’autres productions et une section « Spectacles non cassés » pour la reprise d’une production existante. Chaque vêtement est rigoureusement décrit et inventorié. À l’exception de certains costumes patrimoniaux, trop fragiles et entreposés à plat, les vêtements sont conservés sur cintre, avec une étiquette indiquant le numéro d’inventaire, le classement, qui l’a porté, et le spectacle.
La régie des costumes joue un rôle essentiel dans le fonctionnement et la gestion du stock. Elle inventorie, classe, livre et range les costumes, mais fournit aussi les accessoires conservés nécessaires aux représentations. Elle est mobilisée tout au long de la production des spectacles : essayages, répétitions, représentations, tournées.
Du 18e siècle à nos jours, les costumes de la Comédie-Française incarnent la mémoire et l’évolution de trois siècles de théâtre. Du fait de leur caractère exceptionnel, une partie des collections patrimoniales sont mises en dépôt au Centre national du costume et de la scène (CNCS) à Moulins : le « Fonds de la Comédie-Française » comporte plus de 800 costumes. On y trouve ceux issus des grandes pièces du répertoire (Molière, Corneille, Racine, ou Hugo). Parmi les autres costumes remarquables, certains ont été conçus par de grands couturier·ères (Suzanne Lalique, Thierry Mugler), d’autres ont été portés par de célèbres comédien·nes (Sarah Bernhardt, Jean Marais, Isabelle Adjani). Grâce aux expositions temporaires et à une riche bibliothèque numérique, ces milliers de costumes connaissent une nouvelle vie.
Pour Claire Fayel, « un costume réussi est un costume qui participe à l’histoire : il faut à la fois qu’il nous raconte une écriture et qu’il accompagne les comédien·nes ». Au théâtre, tout comme au cinéma ou à l’opéra, le costume ne fait pas qu’habiller, il permet d’incarner un personnage ou de créer un univers. Les réalisations de la Comédie-Française en sont la preuve. Certaines ont acquis un statut historique et sont entrées dans le patrimoine muséal français.
Publié le 25/05/2026 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
L'Art du costume à la Comédie-Française
Centre national du costume de scène et de la scénographie (CNCS)
Bleu autour, 2011
À travers les prestigieux costumes de la Comédie-Française, l’histoire de ce lieu est retracée dans ce catalogue d’exposition. Cinq chapitres détaillent différentes périodes historiques ou thématiques : le 18e siècle, le 19e siècle, le 20e siècle, Molière et la vie des ateliers. Les grandes figures de la Comédie-Française sont évoquées : comédiens, metteurs en scène, costumiers et auteurs.
À la Bpi, 792(44) ART
Costumes de scène. À travers les collections du CNCS
Claude Fauque
Éditions de La Martinière, 2011
Cet album explore en images les costumes de scènes de personnages emblématiques, conservés dans des coffres forts à température constante.
À la Bpi, 792.08 FAU
Christian Lacroix, costumier
Christian Lacroix
Éditions du Mécène, 2007
Publié à l’occasion d’une exposition au CNCS en 2007, cet ouvrage présente plus de 200 dessins, maquettes et costumes issus d’une trentaine de productions. Ils illustrent l’alchimie de style, de coupes historiques et de créations contemporaines, de techniques spécifiques au théâtre ou à la haute couture, de liberté d’inspiration et de contraintes artistiques propres à Christian Lacroix.
À la Bpi, 743.9(44) LAC
Splendeur et misère d'une costumière
Pascale Bordet
HC éditions, 2018
Un album empreint de tendresse et de poésie dans lequel Pascale Bordet retrace son parcours personnel et artistique, depuis sa plus tendre enfance. Elle livre des souvenirs intimes, ses joies, ses peurs et ses doutes et se dévoile au travers des portraits que font d’elle Anny Duperey et Jean-Claude Brialy. © Électre 2018
À la Bpi, 792.08 BOR
Comédie-Française, trois théâtres dans la ville. Salle Richelieu, Théâtre du Vieux-Colombier, Studio-Théâtre
Jean-Pierre Miquel
Norma, 1997
Cette visite nous conduit du quartier environnant dans lequel sont implantés ces théâtres, à l’intérieur, à la scène et aux coulisses, de l’architecture aux décors, du foyer aux cafés. Les points de vue de metteurs en scène ou de décorateurs font revivre l’espace théâtral. Ce livre s’attache à montrer la préparation du spectacle, le choix et la fabrication des décors, la vie de cette institution.
À la Bpi, 792(44) COM
Les champs signalés avec une étoile (*) sont obligatoires