Le dialogue de la géologie et de l’art
Les paysages qui dévoilent leur ossature sous forme de strates, alternant couleurs, textures et matières, fascinent les artistes. La géologie leur ouvre d’autres perspectives plus larges que les paysages : un aperçu des grands mystères des origines, un renouveau artistique, une métaphore de la mémoire et un sujet politique. Balises explore le lien entre la géologie et les artistes, à l’occasion du cycle « Géologie, support souterrain de notre monde » à la Bpi à l’automne 2026.

Des artistes à l’écoute de leur époque
L’étude de la structure de la Terre et de ses matériaux était le fait d’observateur·rices éclairé·es mais isolé·es jusqu’en 1780, lorsque les travaux prennent une dimension collective. L’observation est alors élevée au rang de science et prend le nom de géologie. Elle rencontre vite du succès auprès du grand public. Cette nouvelle science dévoile que l’histoire du monde est très ancienne, que les paysages ont été façonnés par les éléments naturels ou des événements souterrains et que sa composition livre des indices sur la genèse de la planète. L’histoire d’un territoire, d’une montagne se lit dans les strates de terres et de minéraux qui les composent.
« Scientifiques et artistes sont tous des chercheurs d’absolu lancés dans la même quête de création et de nouveauté », rappelle le Muséum national d’Histoire naturelle. C’est donc naturellement que les artistes se saisissent de ces nouvelles connaissances pour renouveler le regard posé sur les paysages. Ils et elles se rapprochent des géologues, utilisent leurs travaux et se rendent sur les lieux où l’on observe les roches stratifiées et autres phénomènes géologiques.
La géologie ouvre de nouvelles perspectives en proposant une lecture scientifique de l’environnement. Fort·es de leurs connaissances géologiques, les peintres s’attachent à les retranscrire avec précision dans leur tableau, du détail des strates aux mouvements de terrains, directement sur place.
Des références picturales à la géologie
Dans un article sur les liens entre la géologie et la peinture de paysage anglaise, le spécialiste des relations entre arts et sciences, Alexis Drahos, cite le peintre britannique Wright of Derby comme un pionnier. Sa gouache L’Éruption du Vésuve (1774) aurait pu être réalisée sur les pentes du volcan, lors d’une ascension en compagnie du vulcanologue William Hamilton. Le chercheur retrouve dans les paysages peints de William Turner des détails qui révèlent sa proximité avec la théorie de James Hutton sur les phases de transformation des roches, alors en vogue dans le cercle de la Société géologique de Londres (fondée en 1807) que l’artiste fréquente. L’œuvre du peintre romantique John Martin se référerait plutôt à la théorie catastrophiste de Georges Cuvier, en évoquant les bouleversements cataclysmiques subis par la Terre.
Le tableau de William Dyce (1806-1864), intitulé Pegwell Bay, Kent ‒ a Recollection of October 5th 1858, est emblématique des relations entre la peinture et la science au 19e siècle en Europe, selon le géographe Dominique Sellier, en raison « des qualités d’observation de son auteur et du réalisme de sa manière ». La falaise qui occupe le second plan est « une représentation exacte des éléments minéraux, ainsi que des reliefs, donc des objets de la géomorphologie ». La compréhension de la structure géologique des éléments se lit clairement dans ce tableau. Pour les artistes en rupture avec l’art académique, cette connaissance ouvre de nouvelles perspectives pour capturer et restituer la puissance du paysage.
Changements de perspectives dans la peinture
Au début du 19e siècle naissent également le tourisme culturel et les guides de voyage. Les paysages remarquables ou insolites attirent les peintres. Les falaises de Normandie deviennent un sujet pictural pour nombre d’entre elles et eux, sur plusieurs générations, offrant des œuvres de moins en moins conventionnelles. L’exposition Étretat, par-delà les falaises (janvier-mars 2026) du Musée des Beaux-Arts de Lyon rassemblait plus de 150 représentations de la seule falaise d’Étretat. Claude Monet (1840-1906) l’a prise pour sujet et a réalisé une série de plus de 60 toiles, à diverses heures de la journée, sous différents angles, avec diverses techniques. Une série qui est une étude documentaire sur la falaise, sa constitution et les phénomènes d’érosion autant qu’un terrain d’expérimentations esthétiques.
Son contemporain Paul Cezanne (1839-1906) s’intéresse également aux formes rocheuses. Il livre plusieurs versions de la montagne Sainte-Victoire tout au long de sa vie et a même pris pour sujets des roches de la mine de Bibémus.

Michel Gauthier, commissaire, pour le Centre Pompidou, de l’exposition Cezanne et nous (au Grand Palais du 23 septembre 2026 au 17 janvier 2027) analyse, dans un article du catalogue de l’exposition, la place qu’occupe la géologie dans la peinture de Cezanne et cite des propos rapportés par l’ami du peintre, Joaquim Gasquet : « Pour bien peindre un paysage, je dois d’abord découvrir ses assises géologiques. » Ou encore : « Un beau matin, le lendemain, lentement les bases géologiques m’apparaissent, des couches s’établissent, les grands plans de ma toile, j’en dessine mentalement le squelette pierreux. Je vois affleurer les roches sous l’eau, peser le ciel. Tout tombe d’aplomb. » La pierre est le matériau qui incarne le mieux, pour Cezanne, son ambition d’« impressionnisme sculptural », explique Michel Gauthier. Cette méthode est basée non plus sur la variation de la lumière, mais sur celle des plans des solides, et sera reprise par les cubistes. « Une forme d’équivalence s’établit dans l’esprit de Cezanne entre la pierre, les formes invisibles qui structurent la nature, et la matière picturale », résume un cartel de l’exposition.
Un intérêt pour la géologie qui s’installe
À la suite de Cezanne, de nombreux·euses artistes ont tenté de rendre visibles les composants de la nature, revendiquant son influence, comme Herman de Vries (1931-) quand il collecte et travaille la terre en provenance de différents endroits de la planète. Avec From Earth : pays de Cezanne (2000), il entreprend de redonner les vraies couleurs des paysages de Cezanne. Per Kirkeby (1938-1962), artiste danois et géologue de formation, utilise, quant à lui, des couches de couleurs sur des croquis structurels. La couleur est sa forme créatrice. L’artiste hongroise Vera Molnár (1924-2023) a repris le sujet de la montagne Sainte-Victoire et entreprend de rationaliser avec des lignes géométriques le désordre rocheux.
Plusieurs disciplines artistiques s’inspirent de la géologie, par la technique, en jouant avec le temps long ou en imitant les processus naturels… L’artiste Robert Smithson, pionnier du Land art, dessine des paysages artistiques gigantesques en creusant et déplaçant les roches et les matières, puis les soumet au temps long et à l’érosion par la nature, comme pour le projet Spiral Jetty (1970). Par son travail, il interroge l’intervention de l’homme sur les ressources et sur la transformation du paysage.
D’autres artistes copient la structure par strates de sous-sols des paysages géologiques, la reproduisant par superposition de touches de peinture, de formes ou de couleurs. La sculptrice Eva Jospin laisse visible dans ses sculptures les couches de cartons qui composent et forment ses grottes et architectures. « La stratification du carton c’est un peu de la géologie », résume-t-elle pour une interview à France Culture. Dans ses installations vidéo, la plasticienne Noémie Goudal compose des images avec des morceaux de paysages, à la façon d’un décor de théâtre, par superpositions ou projections en trompe-l’œil. Elle stimule par là un imaginaire autour de l’origine du monde.
[Vidéo] Noémie Goudal, La nature en feu – Chaîne YouTube de France Culture | durée : 3 minutes 5 secondes
Même la musique s’inspire de la géologie : la pianiste-flûtiste Eve Risser, invitée de la Bpi le 26 novembre 2026, subjuguée par les Canyons de l’Ouest américain, a fondé le White Desert Orchestra pour restituer en musique les sensations provoquées par ces espaces minéraux hors du temps.
Géologie et prise de conscience politique
Lire les strates de la Terre, c’est aussi lire les traces de l’activité humaine. C’est prendre conscience des changements que cette dernière impose en un temps très court à l’échelle de la planète. Les géologues ont formalisé ce constat en proposant, au tournant du 21e siècle, le concept d’Anthropocène : une nouvelle ère géologique durant laquelle l’activité humaine est devenue la principale force de modification de la surface et des équilibres de la Terre. L’art s’en est emparé comme d’un argument politique. Exposer les entrailles de la Terre, c’est rendre visible la transformation en cours pour forcer les décideurs et décideuses à l’action.
Cette prise de conscience traverse de nombreuses pratiques artistiques contemporaines. Donner à voir la lenteur du temps géologique face à la brutalité et à la rapidité des transformations humaines, exposer la beauté et la richesse des structures de notre monde pour documenter la perte à venir, deviennent un acte politique. Les artistes créent une expérience sensible de l’urgence, souvent plus convaincante que les discours. Au 21e siècle, les dialogues entre géologie et art ne sont plus seulement une affaire d’esthétique ou d’histoire des sciences.
Publié le 04/11/2026 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
Exposition Cezanne et Nous, au Grand Palais du 23 septembre 2026 au 17 janvier 2027 | Centre Pompidou x Grand Palais x Musée d'Orsay
L’œuvre de Paul Cezanne (1839-1906) au regard de son héritage artistique, dans un dialogue constant, synthétique et inédit avec les œuvres d’artistes du 19e siècle à nos jours.
Le catalogue de l’exposition sera prochainement disponible à la Bpi.
L'Essor de la géologie française
Jean Gaudant
Mines ParisTech., Les Presses, 2009
Au moment où l’on s’inquiète de l’avenir de notre planète en s’interrogeant sur la validité des modèles climatologiques en présence, il paraît judicieux de jeter un regard rétrospectif sur la manière dont a été façonnée notre conception de la Terre depuis le début du 19e siècle. Alors que le jeune Cuvier affine par étapes son interprétation catastrophiste de l’histoire de la Terre, celle-ci se précise peu à peu grâce aux progrès cumulatifs de la stratigraphie. La pétrographie suit un autre mode de progression car elle bénéficie de la mise au point de microscopes polarisants de qualité, puis de l’invention de dispositifs techniques permettant de préciser les caractères cristallographiques des minéraux des roches. Enfin, l’invention de la microsonde ouvre de nouveaux champs d’étude. Quant aux conceptions géodynamiques, elles sont perçues au contraire comme des théories concurrentes. Ainsi, à la « théorie des soulèvements », chère à Élie de Beaumont, succède celle d’Eduard Suess dans laquelle l’accent est mis sur les mouvements tangentiels. Celle-ci est bientôt remplacée par la conception mobiliste proposée par Alfred Wegener, elle-même réfutée par les géophysiciens. Enfin, la révolution de la « tectonique des plaques » apporte une vision rénovée de notre planète. Ce livre est le fruit de l’activité du Comité français d’histoire de la géologie qui a suscité, sous forme de communications orales, l’ensemble des articles qui le composent. (Quatrième de couverture)
À la Bpi, 551(091) ESS
« Le temps fondateur de la géologie », Pierre Savaton, 2016 | Romantisme, 174(4)
La géologie émerge comme science au début du 19e siècle en se donnant pour objectif de reconstituer l’histoire de la Terre depuis ses origines à partir des archives originales que constituent ses roches. C’est une science du temps long qui s’extirpe du temps historique et des théories de la Terre en s’appuyant d’abord sur la disposition géométrique des couches de roches avant de centrer son attention sur la genèse et la signification des roches et des fossiles. L’invention synchrone de la carte géologique traduit à la fois la nécessité de décrire et de localiser les roches dans l’espace et le temps et d’en exprimer visuellement le résultat pour en réduire la complexité et en faciliter la compréhension rapide et globale participant ainsi de l’évolution de cette science. (Résumé de l’éditeur)
« Théories géologiques et représentations du paysage dans la première moitié du 19e siècle », Alexis Drahos | Projets de paysages 4, 2010
« […] Notre étude qui abordera de nombreuses facettes des sciences de la terre comme la glaciologie et la paléontologie tentera de mettre en évidence la portée de ces nouvelles disciplines sur le développement de la peinture de paysage de la fin du 18e siècle jusqu’aux années 1860. » (Extrait du résumé)
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