Questions/Réponses

En quoi l’École de Casablanca est-elle un mouvement fondateur pour l’art moderne ?

Un utilisateur d’Eurêkoi, service de réponses et recommandations à distance assuré par des bibliothécaires, s’intéresse au rôle qu’a pu jouer l’École de Casablanca dans l’art moderne. Les bibliothécaires de la Bpi, bibliothèque publique d’information à Paris ont interrogé le service de questions réponses à distance par mail de l’Institut national d’histoire de l’art l’INHA, qui collabore avec Eurêkoi.

Entrée de l'Ecole des beaux-arts de Casablanca
Photo par Francesvirtual, sur Flickr, [CC-BY-NC 2.0]

Le service de questions réponses à distance par mail de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) peut être contacté directement. Il adapte le niveau de réponse aux sujets et aux demandes.

Qu’est-ce que l’école de Casablanca ?

Pour traiter votre sujet, il convient de définir préalablement ce qu’est l’École de Casablanca en consultant des ouvrages de référence (dictionnaires ou encyclopédies). Plusieurs bibliothèques sont abonnées à des bases de données en ligne et notamment à l’encyclopédie spécialisée Oxford Art Online (en anglais, regroupant le dictionnaire Bénézit des artistes et le Grove Dictionary of Art) ou à l’Allgemeines Künstlerlexikon (ou AKL), dictionnaire biographique des artistes de tous les pays et de tous les temps.

Une recherche sur les termes « École de Casablanca » ou « Casablanca’s School » permet d’identifier des artistes ayant appartenu à l’École des beaux-arts de Casablanca : Mohammed Chabâa, Mohamed Melehi, Farid Belkahia ou encore Mohamed Hamidi. 

D’après l’Oxford Art Online (accès restreint sur abonnement), il apparaît que l’École de Casablanca n’est pas référencée comme mouvement artistique à proprement parler, mais plutôt comme « un groupe de professeurs-artistes de l’École des beaux-arts de Casablanca qui a eu une influence importante sur le débat concernant la compatibilité des signes traditionnels de la culture arabe avec les formes modernes de la peinture abstraite, et l’utilisation de cette compatibilité. » (article sur Mohammed Chebaâ).

L’article sur Mohamed Hamidi évoque le « groupe d’artistes qui ont enseigné à l’École des beaux-arts de Casablanca de 1965 à 1969. Remettant en cause l’enseignement académique de l’institution, ils en ont modifié les méthodes et les objectifs pédagogiques, introduisant notamment des études de calligraphie et de photographie. Ils s’inspirent également de l’École du Bauhaus et des premières expériences d’art optique. Ce groupe tient également à intégrer l’art et l’architecture à part égale et expose en groupe dans des lieux publics tels que les rues, les places et les lycées. »

L’École de Casablanca est à l’origine de la publication du périodique Maghreb Art (seulement 3 numéros parus). Ce périodique est disponible à la BnF (Bibliothèque nationale de France) sur le site François Mitterrand Tolbiac en bibliothèque de recherche (accessible sur accréditation), ainsi qu’à la Médiathèque du Quai Branly.

L’École de Casablanca, entre retour à la tradition et modernisme

Une recherche sur les mots sujets « artistes Maroc » dans le Sudoc, catalogue commun des bibliothèques universitaires françaises, donne de très nombreux résultats, dont :

Maroc : une identité moderne, [exposition, Institut du monde arabe-Tourcoing, 15 février-14 juin 2020]
Françoise Cohen (dir.), Institut du monde arabe – Tourcoing, Invenit, 2020.
Catalogue d’une exposition qui s’est tenue du 15 février au 14 juin 2020 à l’Institut du Monde Arabe (IMA).

« L’École de Casablanca, une modernité assumée », de Olympe Lemut, dans Le Journal des arts, mis en ligne le 12 mars 2020 retrace un historique de l’École de Casablanca et définit ainsi les objectifs de l’École :

« C’est dans la culture marocaine traditionnelle que les artistes puisent les éléments qui vont régénérer l’art au Maroc, du point de vue formel (abstraction géométrique) et technique (cuir, métal). Selon Françoise Cohen, directrice de l’Institut du monde arabe (IMA)-Tourcoing, l’École de Casablanca a cherché, plutôt qu’à créer une modernité ex nihilo, à « recréer une continuité avec les arts vernaculaires ». »

Farid Belkahia et l’École des beaux-arts de Casablanca, 1962-1974, de Brahim Alaoui, Michel Gauthier et Kenza Sefrioui, Fondation Farid Belkahia – Skira, 2020.
L’ouvrage est consacré à la période durant laquelle Farid Belkahia est directeur de l’École des beaux-arts de Casablanca. Ce pionnier de l’art contemporain au Maroc s’entoure d’artistes et d’historiens et promeut un art ancré dans la culture locale.

Écrits sur l’art, de Toni Maraini, Le Fennec, 2014.
Toni Maraini a animé un cycle d’enseignement en histoire de l’art à l’École des beaux-arts de Casablanca.

« Ce livre est un recueil de textes critiques et de brefs essais sur l’art et sur quelques artistes du Maroc. Témoin d’exception d’une époque charnière, Toni Maraini y relate et y analyse des aspects de l’histoire de l’art du Maroc et du Maghreb qui nous aident à mieux comprendre la genèse de leur itinéraire contemporain. »

L’IMA (Institut du Monde Arabe) de Tourcoing propose également sur son site internet une importante documentation, dont une présentation de l’exposition « Maroc, une identité moderne », des
visites (télé)guidées de l’École des beaux-arts de Casablanca, et des captations de conférences-débats sur sa web-radio.

« Cette exposition fait l’hypothèse de l’objet vernaculaire comme objet de design traditionnel et collectif et interroge sa place dans la culture contemporaine. Elle est centrée sur un temps fort de l’histoire artistique du Maroc, les années 60-70, moment où des artistes, et particulièrement le Groupe de Casablanca, Farid Belkahia (1934-2014), Mohamed Melehi (né en 1936), Mohamed Chabâa (1935-2013), tout juste rentrés de périodes de formation à l’étranger, réévaluent l’apport de la tradition. Loin de la réduire uniquement à un vocabulaire de formes où puiser, ils s’en inspirent pour reconsidérer la position de l’artiste dans la société et faire émerger une nouvelle modernité.
À la question « comment être marocains et modernes à la fois » (Pierre Restany), ils vont répondre par une exploration de la production artisanale de leur pays non en termes de métiers et de savoir-faire mais comme langage plastique et symbolique et ainsi rechercher une continuité créative entre passé et présent, par-delà la période coloniale. »

Dans les bases de données bibliographiques spécialisées en arts

Parmi ces bases spécialisées, Art & Architecture source (en accès restreint, disponible à la bibliothèque de l’INHA) agrège plus de 700 revues mais aussi 225 ouvrages en texte intégral dans le domaine de l’art. Ces références proviennent de publications scientifiques ou de niveau universitaire. Concernant cette question de la place de l’École de Casablanca dans l’art moderne, on y trouve :

« Lives of the Artists : Farid Belkahia », de Fatima-Zahra Lakrissa,Tate Etc, issue 42, été 2018 (texte en accès restreint, sur abonnement)

« Il était déterminé à adopter une position artistique sans compromis, incarnée, dès 1963, par son besoin impératif de concurrencer l’influence occidentale par la définition d’une modernité spécifiquement marocaine. C’est ainsi qu’il rompt radicalement et définitivement avec la peinture de chevalet et la peinture à l’huile. Dès lors, Belkahia affiche une nette préférence pour les matériaux traditionnels, tels que le cuivre et la peau de bélier. Il s’agit d’une célébration du passé précolonial et multiculturel du Maroc, tout comme ses nombreuses références à la culture matérielle amazighe (berbère) et africaine (signes tifinagh de l’écriture de la langue amazighe, motifs des tapis amazighs, tatouages) et aux techniques traditionnelles, comme les teintures au henné et au brou de noix, et le traitement de la peau brute. […]
Cette approche reflète ses aspirations créatives personnelles, ainsi que celles du Groupe de Casablanca, cofondé par Belkahia. Il comptait des artistes tels que Mohammed Chabâa et Mohammed Melehi, qui étaient également convaincus de l’influence régénératrice des arts traditionnels et populaires sur les artistes marocains. […] L’École s’est forgée une réputation pour son enseignement novateur : elle a rejeté l’héritage académique occidental de la peinture de chevalet en faveur d’un vocabulaire artistique abstrait, reformulant les avant-gardes historiques tout en restant consciente des traditions culturelles et historiques du Maroc et de ses composantes amazighes, arabo-africaines et méditerranéennes. Cette approche se reflète dans la phrase désormais célèbre de Belkahia : « La tradition est l’avenir de l’homme ». »

Une autre base de données bibliographiques spécialisée, la Bibliographie d’Histoire de l’Art  (ou BHA) dépouille la littérature scientifique consacrée principalement aux arts de tradition européenne. Elle recense par exemple le catalogue d’une exposition consacrée à Farid Belkahia à l’Institut du monde arabe de Paris en 2005 : Farid Belkahia, exposition, 24 mai au 17 juillet 2005, de Brahim Alaoui, Salah Stetie, Jacques Leenhardt et Rajae Benchemsi, IMA, 2005.

Sur des plateformes en ligne académiques généralistes (Cairn Info, OpenEditions Journals ou Persée)

Sur Cairn Info

« Malaise dans l’authenticité. Écrire les histoires africaines et moyen-orientales de la modernité. », de Sandy Prita Meier et Isabelle Montin, Multitudes, 2013/2, n°53 (p.77-96).
Sandy Prita Meier examine les chevauchements et les divergences qui ont façonné le modernisme « africain » et « moyen-oriental » au sein de la discipline de l’histoire de l’art et analyse les multiples usages de la catégorie de « modernité » ces vingt dernières années.

« L’hybridation culturelle, une autre histoire de l’art. Questions posées à Jean-Hubert Martin par Carole Boulbès », Descartes, 2002/3, n°37 (p. 104-110).
À la question : « Qui sont pour vous les artistes qui représentent le mieux l’hybridation culturelle ? », Jean-Hubert Martin, historien de l’art, conservateur, directeur d’institution et commissaire d’exposition, cite des exemples dont : « Farid Belkahia, artiste marocain rompu à la modernité par ses études et séjours européens, transpose le « shaped canvas » dans les techniques traditionnelles : henné et teintures naturelles sur peau tannée. »

Sur OpenEditions Journals

« La place de la discipline institutionnelle “histoire de l’art” au Maghreb : un état des lieux » de Nadira Laggoune-Aklouche, Fatima-Zahra Lakrissa, Ridha Moumni et Philippe Sénéchal, Perspective. Actualité en histoire de l’art, 2017/2, Le Maghreb.
L’historiographie de l’histoire de l’art « montre que la formation de l’histoire de l’art comme champ de savoir théorique ne peut être envisagée sans tenir compte de l’émergence d’un enseignement antiacadémique de l’art dont le groupe des artistes et enseignants de l’école des beaux-arts de Casablanca, au milieu des années 1960, constitue un exemple emblématique en ce qu’il donne à voir une complémentarité des expérimentations visuelles et théoriques ainsi qu’une réciprocité entre les modes d’accomplissement de la modernité artistique et les modalités de fixation de son histoire. »

Sur Hypothèses.org

« Enjeux autour de la production de Farid Belkahia » de Tamara Choukair, site de l’APAM, 18/03/2021.
À propos de la prise de poste de Farid Belkahia comme directeur de l’École des beaux-arts de Casablanca :

« Ce moment est crucial pour l’histoire de l’art marocain. Rapidement, se concentrent autour de Belkahia diverses personnalités déterminantes pour l’enseignement délivré par l’école : les artistes Mohammed Chabâa et Mohammed Melehi, l’historienne de l’art Toni Maraini et le passionné d’arts populaires Bert Flint. S’ajoutent plus tard à ce qui s’appelle désormais « École de Casablanca » d’autres artistes comme Mohamed Hamidi, Mustapha Hafid et Jack Azéma.
C’est par la démarche collective, le détachement de l’académisme et la redécouverte culturelle, liés aux principes esthétiques de l’abstraction géométrique, que ce groupe prétend réformer l’enseignement et construire un art marocain décolonisé. Pour ce faire, selon leur conception, il faut que l’artiste réapprenne son rôle d’artisan, le travail manuel, qu’il connaisse et exploite le patrimoine et les héritages (bijoux, inscriptions, arts textiles, céramiques, etc.) »

« 1956-1986 : Trente ans de peinture marocaine », d’André Goldenberg, Cahiers de la Méditerrannée, 1989/38.

« Bientôt, autour de l’équipe de professeurs de l’École municipale des beaux-arts de Casablanca, Melehi, Chebaa et leur directeur Belkahia, se constitue un groupe qui, sous le nom “Formes et couleurs” cherchera à justifier et même à imposer cet art non-figuratif, avec un enthousiasme engagé qui le poussera à rejeter toute autre forme de peinture et tout particulièrement l’art naïf. Le plus connu, et peut-être le meilleur représentant de cette tendance est Jilali Gharbaoui. »

Pour aller plus loin

Enfin nous vous signalons ces ressources en ligne :

  • l’article « École des beaux-arts de Casablanca (1964-1970) : fonctions de l’image et facteurs temporels », de Fatima Zahra Lakrissa, publié sur le site en ligne Bauhaus Imaginista, projet de plateforme internationale de recherche et de publication en ligne associant plusieurs institutions dans le domaine de l’art.
  • le site internet de la Fondation Belkahia. La Fondation Farid Belkahia, créée en 2015, est consacrée au rayonnement de l’œuvre de l’artiste Farid Belkahia. Le musée Mathaf Farid Belkahhia a été aménagé au sein même de l’atelier où l’artiste a travaillé près de 30 ans.
  • Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF a mis en ligne Souffles, la revue maghrébine littéraire culturelle trimestrielle (publiée de 1966 à 1970 et animée par les membres de l’École de Casablanca). Le numéro 7-8 de 1967, contient un article de Toni Maraini intitulé « Situation de la peinture marocaine  (p.15 à 19).

Ces ouvrages sont disponibles à la bibliothèque de l’IMA :

Eurêkoi – Bibliothèque publique d’information / INHA – Institut national d’histoire de l’art.

Publié le 26/04/2021 - CC BY-SA 4.0

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