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Appartient au dossier : Dans la bulle des auteurs et autrices de BD

Dans la bulle de Lola Halifa-Legrand et Yann Le Bec

Lola Halifa-Legrand, graphiste, autrice et réalisatrice, et Yann Le Bec, graphiste et illustrateur, se rencontrent à Londres lors de leurs études. C’est quelques années plus tard qu’iels décident de collaborer sur un album de bande dessinée : ce sera L’Ami, publié en 2023. À l’occasion de leur venue à la Bpi le 11 mai 2023 dans le cadre des Jeudis de la BD, iels révèlent à Balises quelques-unes de leurs références, communes ou singulières.

Publié le 24/04/2023 - CC BY-SA 4.0

La Vie de Jésus

Bruno Dumont
3B Productions, Norfilm, 1997

Yann Le Bec :
Rien à voir avec les évangiles, le titre est trompeur. C’est le premier film de Bruno Dumont, et c’est aussi mon préféré. Peut-être parce que l’histoire est extrêmement simple. On suit un jeune campagnard dans le nord de la France. On voit sa copine, sa mère, sa bande. On entend le vent dans les arbres, les oiseaux, le boucan des mobylettes. Ça parle d’amour, de désir, de jalousie, de rage. Tout ça en même temps. Le beau, le moche, le bien, le mal. Et surtout, la forme est très forte, très épurée. Une vraie claque.

Lola Halifa-Legrand :
Un grand film dont la rugosité des images et des relations dépeintes m’a marquée comme peu de films l’ont fait. Bruno Dumont réussit à communiquer, avec une épure des dialogues et des plans, la violence des relations humaines et le rapport presque animal entre les gens. J’adore ce genre de personnages principaux, que l’on retrouve d’ailleurs souvent dans son cinéma, peu diserts, insaisissables, dont on ne sait finalement que très peu, qui sont difficilement aimables et tout aussi difficilement haïssables, mais que l’on suit de très près et auxquels on s’attache. Et puis, il y a aussi cette violence, celle qui se déroule en plein soleil, et qui est, à mon goût, souvent la plus saisissante.

David Boring

Daniel Clowes
Éditions Cornélius, 2002

Yann Le Bec :
C’est difficile de résumer l’histoire de David Boring. Ça part un peu dans tous les sens, en mêlant différents genres de manière assez postmoderne. Pour autant, il ne perd jamais les lecteur·rices , c’est extrêmement fluide. David Boring a vingt ans et il cherche la femme idéale, dont il a l’impression de rencontrer différents avatars. On voit qu’il est dans une période de transition. Il est suspendu entre l’adolescence et l’âge adulte, entre la ville où il vient de s’installer et la campagne qu’il veut fuir, entre ses fantasmes et la réalité. Graphiquement, c’est superbe. Daniel Clowes a une élégance très particulière. En même temps, il a un goût du grotesque que j’aime beaucoup. J’avais à peu près l’âge du héros quand j’ai lu cette BD. Je découvrais tout juste la bande dessinée américaine. Tout était nouveau, excitant.

Lola Halifa-Legrand :
J’ai adoré cette BD. Elle allie de manière très surprenante des dessins dingues, aux cadrages très bien sentis, à un ton mordant. Le motif de la femme idéale qui se décline, j’adore. On est vraiment dans la tête d’une sorte d’antihéros un peu nul et, du coup, très attachant. La banalité et une certaine idée de la médiocrité se mélangent avec le fantasme et quelque chose de l’ordre du grandiose et du cauchemardesque. Il y a une vraie liberté de ton, une imperfection dans le mélange des genres et dans la narration qui me touchent beaucoup et rendent cette BD unique. Je crois que je pourrais la relire encore et encore et être surprise à chaque fois.

À la Bpi, niveau 1, RG CLO D

Leurs enfants après eux

Nicolas Mathieu
Actes Sud, 2018

Yann Le Bec : 
Je crois que c’est le premier roman que j’ai lu qui parlait à la perfection de la France périphérique. La France des campagnes, des lotissements, des ronds-points, celle que je connais bien. Souvent, quand une histoire se passe à la campagne, on voit des citadins en vacances dans une maison bourgeoise. Là, pas du tout. On suit des adolescent·es, on les observe grandir d’un été à l’autre, se séduire, se détester. Sauf que l’horizon est bloqué. Un élastique invisible les renvoie toujours à leur milieu. Nicolas Mathieu raconte ça en collant ses personnages de trés près, avec de brusques zooms arrière qui nous dévoilent toute la structure sociale. Et en même temps, l’histoire est captivante, les personnages sont très vivants, très réels.

Lola Halifa-Legrand :
Ce livre m’a engloutie plus que je ne l’ai englouti. Il y a quelque chose de très cinématographique dans ces histoires individuelles et collectives qui se déroulent et s’emmêlent. Le regard de Nicolas Mathieu, bien qu’au plus proche de ces adolescent·es – on vit et on ressent littéralement avec et pour elleux – offre également une lecture sociologique et historique de ces chemins qui semblent déjà tout tracés. La manière dont se conjuguent ces deux regards presque opposés fait de ce livre une œuvre saisissante. Il y a peu de temps, j’ai lu Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmanguin et j’ai retrouvé une sensation de lecture tout aussi bouleversante.

À la Bpi, niveau 3, 840″20″ MATH.N 4 EN

L'Enfer

Yoshihiro Tatsumi
Cornélius, 2008

Yann Le Bec :
C’est un recueil de nouvelles dessinées qui datent pour la plupart des années 1970. Des histoires très courtes, jamais plus d’une vingtaine de pages. Je suis tombé dessus il y a une quinzaine d’années : c’était ma première rencontre avec Yoshihiro Tatsumi. J’ai tout de suite adoré. Ça parle de la solitude, de la lutte pour l’existence, de la frustration sexuelle, du rouleau compresseur social. Il aime les perdants, les laissés-pour-compte. Il peint la ville comme une jungle, les buildings deviennent des canyons, les gens vivent sous terre comme des taupes. Il y a un côté histoire naturelle. C’est comme s’il observait des petits crabes à la loupe. D’ailleurs, les animaux sont très présents : poissons, cafards, singes, il y a de tout. Je ne sais pas comment il se débrouillait pour faire des histoires si fortes en seulement quelques pages. Je crois que ça tient au découpage, à la mise en scène. Il avait un art très particulier de la métaphore, une vraie science de la concision. C’était un maître.

À la Bpi, niveau 1, MA ENF

Sous le règne de Bone

Russell Banks
Actes sud, 1995

Lola Halifa-Legrand :
C’est un des premiers livres que j’ai dévorés à l’adolescence sur les conseils de mon père. Russell Banks retrace le parcours d’errances et de découvertes d’un ado américain. L’écriture est singulière, elle donne toute sa place au langage parlé et à l’univers de Bone. À treize ans, je rêvais de rébellion et surtout, avant tout, d’être un garçon, fantasme probablement exacerbé par le fait que la majorité des héros rebelles et émancipés des romans que je lisais étaient des hommes. Je me souviens de l’ivresse procurée par cette lecture et de la sensation grisante de pouvoir vivre par procuration une expérience que je ne pourrais jamais vivre. Je crois me souvenir qu’il a été difficile d’accepter que la lecture soit finie.

À la Bpi, niveau 3, 821 BANK 4 RU

Pour aller plus loin

L'Ami

Lola Halifa-Legrand et Yann Le Bec
Dupuis, 2023

Titillé par la rogne et les hormones (et bien gonflé par sa mère qui le saoule), Tomi est un ado qui a besoin d’air. Il va en prendre un grand bol avec Feliks, son nouvel ami à la fois frimeur, casse-cou, branleur dans tous les sens du terme, et qu’aucun mauvais coup ne semble effrayer… L’adolescence est un âge d’expériences que Tomi va dès lors vivre à fond, au risque de commettre l’irréparable…

Lola Halifa-Legrand et Yann Le Bec viennent respectivement du cinéma et de la publicité/illustration. Jeunes auteurs, ils mettent la barre très haut avec ce roman graphique convoquant l’esprit et l’épaisseur d’un Adrian Tomine. (résumé de l’éditeur)

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