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Hilma af Klint peint pour les générations futures

En 1944, Erik af Klint hérite de l’œuvre de sa tante, Hilma af Klint, avec pour condition expresse de ne la révéler au public que vingt ans plus tard. La raison ? Hilma af Klint considère que ses contemporain·es ne sont pas à même de comprendre son travail abstrait et souhaite le léguer aux générations futures. Trouver son public lui prendra bien plus de vingt ans. En 2026, son cycle Peintures du temple est présenté pour la première fois en France par le Centre Pompidou.

Une intellectuelle de son temps

La Konstakademien (Académie royale des Beaux-Arts de Stockholm) est la première école d’art au monde à disposer d’une section de professionnalisation à destination des femmes artistes. C’est là que s’est formée Hilma af Klint avant de s’installer dans son propre studio à Kungsträdgården, dans le même immeuble que les galeries de la Art Society. Échappant aux conventions sociales de l’époque, elle vit seule de ses portraits et peintures naturalistes.

Née en 1862 d’une lignée d’officiers et d’ingénieurs de marine, sa curiosité scientifique est attisée par les rapides évolutions scientifiques de son époque autour de l’invisible (électrons, rayons X…). Après le décès de sa sœur en 1880, Hilma af Klint fréquente des réunions spirites. Celles-ci connaissent un regain de popularité avec les progrès de la communication laissant entrevoir l’idée qu’il serait possible de se relier avec l’au-delà. En 1888, elle rejoint la Société théosophique (qui compte parmi ses membres Piet Mondrian, Vassily Kandinsky, William Butler Yeats ou Thomas Edison) et s’intéresse aux travaux d’Annie Besant et Charles Webster Leadbeater (Thought-Forms: A Record of Clairvoyant Investigation, 1905) sur la matérialisation des pensées en formes colorées. Ces inspirations la mènent vers l’abstraction dès 1906, avec sa série Primordial chaos. Un travail rigoureusement documenté, et ce, quelques années avant Vassily Kandinsky ou Piet Mondrian.

Hilma af Klint n’est pas un cas isolé, comme l’explique Masha Chlenova, conservatrice qui a travaillé en 2012 sur l’exposition Inventing Abstraction (1910-1925) du Museum of Modern Art à New York : « les historiens parlent de “conditions de possibilité” […] Par exemple, la photographie a également été inventée par trois personnes en même temps. Daguerre s’est simplement avéré être le meilleur en matière de marketing et de brevets. » Pour autant, Hilma af Klint est la grande absente de cette exposition « Inventer l’abstraction » de 2013.

La création, une chasse-gardée

C’est l’exposition The Spiritual in Art: Abstract Painting 1890-1985, organisée au County Museum de Los Angeles en 1986, qui fait découvrir Hilma af Klint au grand public. Cela n’empêche pas le critique d’art Hilton Kramer d’écrire : « En tant que documents dans l’histoire de l’abstraction, elles [les peintures de Hilma af Klint] présentent certes un certain intérêt, mais ce n’est pas un intérêt esthétique. Les peintures de Hilma af Klint sont essentiellement des diagrammes colorés. Leur accorder une place d’honneur aux côtés des œuvres de Kandinsky, Mondrian, Malevitch et Kupka, dans la section de l’exposition consacrée aux pionniers de l’abstraction, est absurde. Klint n’est tout simplement pas une artiste de leur calibre et, oserions-nous le dire, n’aurait jamais bénéficié d’un traitement aussi flatteur si elle n’avait pas été une femme. » 

Pourtant les abstractions de Hilma af Klint ne sont pas de simple essais mais bien l’affirmation d’une démarche : le cycle Peintures du temple est composé de 193 pièces, dont certaines de plus de trois mètres, réalisées entre 1906 et 1915. Elle tente d’exposer ce travail mais comment défendre sa place à une époque où, même en Suède, il est commun de penser que les femmes ne peuvent créer mais seulement imiter ? L’historien d’art Pascal Rousseau émet l’hypothèse que c’est pour cette raison que Hilma af Klint prétendait que ses œuvres abstraites étaient dictées par des anges, des hommes pour la plupart. Éloignée des galeries et des musées, Hilma af Klint imagine ses peintures installées dans un temple pourvu d’une entrée en spirale, motif de l’évolution cher aux pensées théosophiques mais jugé trop symbolique pour relever de l’abstraction.

La première grande exposition consacrée à Hilma af Klint ouvre en 2018, au Guggenheim de New York, dont la forme spiralaire des espaces fait écho au travail de l’artiste. Dans le catalogue de l’exposition, le commissaire Daniel Birnbaum invoque Linda Nochlin (Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? 1971) afin d’expliquer pourquoi, malgré les symposiums croissants sur son œuvre, sa place dans le monde de l’art moderne reste incertaine : « Et si les grandes réalisations sont rares et difficiles à atteindre, elles le sont encore plus si, tout en travaillant, vous devez lutter contre vos démons intérieurs, tels que le doute et la culpabilité, et contre les monstres extérieurs, tels que le ridicule ou les encouragements condescendants, qui n’ont aucun lien particulier avec la qualité de l’œuvre d’art en tant que telle. » La peintre Georgiana Houghton (1814-1884), dont la démarche spirite est comparable à celle de Hilma af Klint, expliquait que ses œuvres « ne pouvaient être critiquées selon les canons connus et acceptés de l’art ».

Aujourd’hui encore la spiritualité dans l’art ne va pas de soi. Des artistes contemporaines de l’abstraction, comme Etel Adnan ou Samia Halaby peinent à trouver une place légitime dans l’historiographie occidentale comme arabe, explique l’enseignante Nadia Radwan pour l’association féministe AWARE Centre Pompidou.

Une exposition comme celle présentée par le Centre Pompidou n’est donc pas neutre et montre que l’art est aussi une affaire de structures qui l’organisent et réécrivent son histoire.

L’histoire d’Hilma af Klint (2020), par Archive of Women Artists Research & Exhibition (AWARE Centre Pompidou)

Publié le 11/05/2026 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

Hilma af Klint, paintings for the future. Exposition. New York, Solomon R. Guggenheim Museum. 2018-2019

Tracey Bashkoff
Guggenheim Museum publications, 2018

Catalogue de l’exposition présentée au Guggenheim Museum, New York, à partir du 12 octobre 2018. Le Guggenheim présente pour la première fois aux États-Unis les œuvres de la peintre suédoise Hilma af Klint (1862-1944) qui, pour la plupart, n’ont jamais été montrées au public. Le catalogue de l’exposition reprend les œuvres depuis les débuts de l’artiste au 19e siècle jusqu’à sa soudaine rupture avec l’art figuratif au profit de l’abstraction en 1906, synthèse du modernisme suédois et des traditions folkloriques scandinaves.

À la Bpi, 70″19″ KLIN.H 2

Hilma Af Klint

Janis Mink
Taschen, 2026

Présentation de l’œuvre de cette pionnière de l’art abstrait, qui a développé dès 1906 des compositions géométriques mêlant spirales, orbes et symboles. Nourrie par la théosophie, les théories de Rudolph Steiner et le spiritisme au sein du cercle des Cinq, sa peinture était indissociable d’une quête spirituelle centrée sur les dualités et les dimensions cachées du vivant.

À la Bpi, en commande

Hilma af Klint. Catalogue raisonné en six volumes

Kurt Almqvist et Daniel Birnbaum
Bokförlaget Stolpe, 2020-2021

Un catalogue raisonné de l’ensemble de l’œuvre de Hilma af Klint découpé chronologiquement.

À la Bpi, 70″19″ KLIN.H 2

Hilma af Klint. Notes and Methods

Hilma af Klint Foundation
The University of Chicago Press, 2018

Notes and Methods présente des reproductions en fac-similé d’un large éventail des premiers carnets d’Hilma af Klint, accompagnées de la première traduction en anglais de ses nombreux écrits. L’ouvrage contient les Carnets bleus, rarement exposés, ainsi que les catalogues peints à la main et annotés qu’Hilma af Klint a créés pour sa série la plus célèbre, Peintures pour le Temple, et un dictionnaire compilé par l’artiste elle-même à partir des mots et des lettres présents dans son œuvre. Une introduction d’Iris Muller-Westermann met en lumière cette contribution unique et importante à l’héritage d’Hilma af Klint. Au tournant du siècle, l’artiste suédoise Hilma af Klint (1862-1944) a créé une œuvre qui s’éloignait de la réalité visible, explorant les possibilités radicales de l’abstraction bien avant Vasily Kandinsky, Kazimir Malevich ou Piet Mondrian, pères reconnus de l’abstraction du 20e siècle.

À la Bpi, 70″19″ KLIN.H 1

L'Art moderne des pays scandinaves. Danemark, Finlande, Islande, Norvège, Suède

Serge Fauchereau
Flammarion, 2025

Une histoire de l’art des pays scandinaves des années 1870 aux années 1950, revenant sur la carrière de nombreux artistes célèbres ou moins connus, tels Vilhelm Hammershoi et Franciska Clausen, Edvard Munch et Harriet Backer, Hilma af Klint et Andres Zorn. Elle met en lumière le mélange de tradition et d’originalité qui fait sa spécificité, soulignant notamment l’importance des artistes femmes.

À la Bpi, 704.8 ART

The Spiritual in Art, Abstract Painting, 1890-1985. Exhibition, Los Angeles, County Museum of Art, November 23, 1986-November 22, 1987

Maurice Tuchman
County Museum of Art, 1986

Les dix-sept essais contenus dans cet ouvrage provocateur proposent une réflexion radicale sur l’abstraction, depuis le symbolisme qui a préfiguré l’art abstrait jusqu’aux manifestations actuelles du contenu spirituel dans la peinture américaine et européenne.

À la Bpi, 754-81 SPI

« Hilma af Klint, une abstraction venue d’ailleurs » par Pascal Rousseau. Conférence dans le cadre du Festival de l’histoire de l’art à Fontainebleau, le 30 avril 2020.

Disparue en 1944, l’artiste suédoise Hilma af Klint avait donné instruction d’attendre au moins un demi-siècle avant de montrer ses œuvres au public. Dès 1907, soit quelque cinq ans avant la date retenue comme la naissance historique de l’abstraction en 1912 (les premières compositions abstraites de Vassily Kandinsky, Frantisek Kupka, Francis Picabia, Robert Delaunay), elle a pourtant produit une série de peintures monumentales, destinées à la décoration d’un temple qui ne verra jamais le jour. Ces toiles qu’elle affirme avoir exécutées sous la dictée d’esprits angéliques constituent une énigme pour l’histoire de l’art, tant elles paraissent, par leur composition radicalement abstraite, d’une surprenante innovation formelle qui mérite d’être replacée dans l’épopée du modernisme.

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