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Appartient au dossier : Le pouvoir du fil. Tisser, penser, créer

Le huipil : quand le textile devient texte politique

La tumultueuse Frida Kahlo en portait souvent un. Claudia Sheinbaum, première présidente des États-Unis du Mexique, revêt une robe dont les ornements l’évoquent lors de son investiture en octobre 2024. Les jeunes femmes issues des communautés autochtones ou des quartiers branchés de Mexico l’arborent volontiers avec un jean et des sneakers. On le retrouve dans les cortèges de manifestations féministes ou les défilés de mode. De quoi parle t-on ? Du huipil ! À l’opposé de la fast fashion, ce vêtement traverse les époques et sa puissance politique tient des forces de l’univers.

D’après les propos d’Helena Rojas

De la Lune au marché

Confectionné depuis les temps préhispaniques, le huipil est initialement un vêtement porté par les femmes de la région couvrant l’actuel Mexique et l’Amérique centrale. Ce monde précolombien, toujours très vivant, regroupe de nombreuses cultures et groupes ethnolinguistiques, dont les Maya, les Tzotzil, les Tzeltal, les Zapotèques et les Mixtèques dans les États mexicains du Chiapas et de Oaxaca. Selon la chercheuse Helena Rojas, membre du Chiapas Photography Project et de l’ONG Impacto, « le huipil s’apparente à un chemisier, mais c’est surtout une structure qui varie entre deux ou trois pièces de tissu, parfois une seule. Les femmes l’utilisent pour s’habiller, raconter leur histoire et orner leur corps ». Fort de ses multiples motifs brodés, brochés ou en trame supplémentaire, le huipil peut être porté très court ou long.

S’il est difficile de dater et localiser son origine, le huipil détient une puissante charge symbolique au sein de ces différents groupes ethnolinguistiques. L’origine mythologique veut que la déesse Lune ait enseigné l’art du tissage aux femmes pour qu’elles transmettent l’histoire de leur peuple. De nos jours, le huipil conserve ces caractéristiques, qu’il soit porté au quotidien ou vendu aux touristes. Les huipiles de cérémonie sont quant à eux de véritables œuvres d’art.

Cet habit est traditionnellement confectionné avec le telar de cintura (métier à tisser à sangle dorsale) : la tisserande se met à genoux ou s’assied, harnache le métier à ses hanches et à un arbre situé à plusieurs mètres d’elle. La largeur du huipil ne peut dépasser celle du bassin de l’artisane. À l’aide d’un grand peigne, elle commence à tisser, faire de la trame supplémentaire, brocher et broder. Dès le début, la tisserande a en tête le rendu final des motifs afin d’agencer les différents fils et les bâtons jouant sur la tension du maillage. Chaque pièce est unique, au prix de centaines d’heures de travail. Bien que le telar de pedal (métier à tisser à pédale) soit utilisé depuis les années 1950 afin de produire plus vite pour les marchés touristiques, le telar de cintura bénéficie d’un regain de prestige auprès des tisseuses et, désormais, de plus en plus de tisseurs.

Photo couleur. Une tisseuse, portant le huipil, utilise un telar de cintura, métier à tisser à sangle dorsale, pour réaliser un tissu de huipil.
Le huipil, porté par une femme manipulant le métier à tisser, Mexique © Jack Nelson, 2023

Texte-textile

Comme le note l’anthropologue Marta Turok dans son ouvrage Textiles y contextos : el huipil de Magdalena, le huipil est une archive, à la fois un texto textil et un texto textual. Son tissage est une écriture chargée de sens que les femmes, qu’elles soient tisserandes et/ou porteuses du huipil, apprennent à lire et interpréter. Ainsi, le huipil de Oaxaca se lit comme une histoire circulaire. Il n’est pas tant un carré tissé qu’un losange indiquant les quatre points cardinaux. L’encolure représente le centre de l’univers, l’iconographie la plus proche du col est la plus importante. Lorsqu’une femme revêt le huipil en y passant la tête en premier, elle naît de l’univers, « couronnée comme une déesse gardienne du texte, une guerrière de la vie », souligne Helena Rojas.

Photo couleur. Gros plan sur un métier à tisser et sur les mains d’une tisseuse.
Confection d’un huipil © Jack Nelson, 2023

Chaque communauté dispose de son iconographie, de telle sorte qu’il est possible de connaître la provenance du huipil. Sa lecture est d’autant facilitée et enrichie que le marché local est souvent le lieu où les tisserandes de communautés ou de peuples différents échangent techniques de tissage, histoires et symboles. Par exemple, dans la région de San Andrés Larráinzar (Chiapas), les femmes tissent l’histoire de la milpa, cette structure sociale plurimillénaire axée sur la culture dite « des trois sœurs » : maïs, courge et haricot. Celle-ci croît par les cycles du soleil, de la lune et des montagnes environnantes. La milpa attire le crapaud qui chante pour que les dieux y déversent la pluie. Apparaît alors la graine qui, pour germer, a besoin du serpent protecteur et du chemin qui permettra sa récolte. Une fleur et un champignon apparaissent à ses abords. Helena Rojas note qu’aujourd’hui encore le huipil de San Andrés Larráinzar écrit les mêmes dynamiques d’organisation sociale et expose les mêmes techniques d’ensemencement que celles du Popol Vuh, le livre sacré maya.

Du bioculturel au politique

Dans son livre A Textile Guide to The Highlands of Chiapas, l’anthropologue Chip Morris développe la notion de patrimoine bioculturel. Elle permet autant de comprendre l’évolution des fibres, des teintures et de l’iconographie que les interprétations qu’en font celles qui le tissent et/ou le portent. Ces lectures sont d’autant plus multiples que désormais des femmes de tous horizons l’ont adopté. Loin d’y voir de l’appropriation culturelle, Helena Rojas perçoit, au contraire, la volonté toujours croissante d’apprendre à lire le huipil et de s’ancrer dans une histoire commune.

Fabriquer et porter le huipil est un acte de résistance depuis longtemps. Parmi les textes que les conquistadores espagnols n’ont pas réussi à éliminer, il raconte aussi les discriminations, qu’elles soient intracommunautaires, tels le machisme ou la persécution religieuse, ou plus diffuses, comme les violences fondées sur la race, le sexe ou la langue. Le soulèvement autochtone de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) en 1994 a ainsi accentué la teneur revendicative du huipil au Chiapas. Il est désormais au cœur de circuits économiques locaux permettant aux tisserandes de s’émanciper en gagnant dignement leur vie. Les collaborations équitables se multiplient avec des stylistes de premier plan, telles Carla Fernández ou Carmen Rion. Le huipil n’en a pas fini de tisser de solides liens sociaux et surtout, souhaitables.

Publié le 01/06/2026 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

Nativas world | Helena Rojas

Une présentation d’Helena Rojas et de son travail (en anglais)

Popol Vuh


Le Castor Astral, 2011

Texte sacré fondateur de la culture précolombienne, cet ouvrage est souvent considéré comme le document le plus ancien sur l’histoire de l’humanité. Il raconte, sous forme d’allégorie, la genèse du peuple maya d’Amérique, à travers ses mythes cosmogoniques, rédigée dans une langue fleurie d’images poétiques.

À la Bpi, 299.7 POP

Tradition textile maya du Yucatan. Usages rituels et codes symboliques (Mexique 21e siècle)

Danielle Dupiech Cavaleri
L'Harmattan, 2017

Cinq ans d’enquête de terrain auprès de brodeuses âgées du Yucatan ont permis d’étudier la dimension culturelle et symbolique des motifs dont elles décorent des textiles à usage cérémoniel. La place de ces tissus dans les rites ainsi que la persistance de symboles géométriques et zoomorphes traditionnels illustrant la cosmogonie maya sont détaillées. © Électre 2017

À la Bpi, 39(80 DUP

 

La rébellion zapatiste. Insurrection indienne et résistance planétaire

Jérôme Baschet
Flammarion, Champs Histoire, 2019

Cet ouvrage décrit le mouvement emmené par le sous-commandant Marcos et né du soulèvement en 1994 au sud du Mexique. Analyse ses propositions en matière d’économie et d’identité culturelle ainsi que l’influence des idées révolutionnaires zapatistes au Mexique et dans le reste du monde. © Électre 2019

À la Bpi, 328(080) BAS

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