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Appartient au dossier : Jeanne d’Arc dans l’histoire contemporaine

Jeanne d’Arc en musique

Opéras, cantiques, chants patriotiques, complaintes… de nombreuses compositions musicales sont consacrées à Jeanne d’Arc. Elles relatent son enfance à Domrémy, ses actes héroïques et sa fin de vie. Aujourd’hui encore, les hommages musicaux rendus font de Jeanne d’Arc une figure internationale de la culture populaire. Balises vous propose une sélection des œuvres musicales inspirées par Jeanne d’Arc pour accompagner la rencontre « L’histoire est-elle une religion comme les autres ? » proposée par la Bpi en janvier 2023.

Affiche de l'opéra Jeanne d'Arc d'Auguste Mermet
Jeanne d’Arc, opéra en quatre actes et six tableaux, poème et musique d’Auguste Mermet, 1876. Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Jeanne d’Arc fait déjà l’objet d’hommages musicaux de son vivant. Émile Huet, historien et auteur de Jeanne d’Arc et la musique (1909), explique que c’est à Orléans que les premiers chants en son honneur se font entendre. En témoigne une ballade patriotique de 1429, année où Jeanne d’Arc libère la ville. Des compositions musicales à une ou plusieurs voix, appelées motets, sont également interprétées lors de fêtes célébrées en 1432 et 1433, juste après sa mort.

Néanmoins, explique Émile Huet, « au Moyen Âge il y a peu de compositions musicales sur Jeanne d’Arc, ce sont surtout des chants liturgiques qui lui sont consacrés ». Il faut attendre 1580 et L’Histoire tragique de la Pucelle du Père Fronton du Duc pour trouver la trace de chœurs et de couplets lyriques dédiés à Jeanne d’Arc. Puis, la mise en musique de la vie de Jeanne se fait rare jusqu’au 19ᵉ siècle.

Vie et mort en musique

De 1818 à 1938, de nombreuses œuvres musicales voient le jour. Jeanne d’Arc est prise pour thème dans des partitions musicales à la fois profanes, religieuses, chantées, instrumentales, destinées à la scène, à la rue et aux cercles privés. 

À cette époque, les compositeurs donnent à voir et à entendre différentes conceptions de Jeanne d’Arc dans des grands opéras romantiques, dont l’âge d’or se situe entre 1840 et 1860. Jeanne est alternativement représentée comme une sainte, une mère de la patrie et une héroïne de l’histoire de France.

Dans Jeanne d’Arc (1855), d’Adolphe Nibelle, ce sont ses origines paysannes, son enfance en Lorraine et son implication lors du siège d’Orléans qui sont évoquées. Composée sous la forme d’une symphonie avec chœurs et soli en trois parties, l’œuvre est une cantate de célébration qui rend hommage à sa double identité guerrière et spirituelle

« Voyez la rêveuse en prière

Sur le coursier encore poudreux

Son glaive est baissé vers la terre

Et son regard s’élève aux cieux »

Nibelle Adolphe, Jeanne d’Arc, symphonie avec chœur en trois parties, imprimé, Paris : Bouve, 1855.

D’autres compositeurs, comme Charles Lenepveu, mettent en musique des épisodes spécifiques de la vie de Jeanne d’Arc. Dans son oratorio composé en 1886, il se focalise sur trois d’entre eux : « la vocation », « l’action » et « le martyre ». Charles Lenepveu emploie des moyens orchestraux et choraux variés. Une mélodie pastorale aux hautbois décrit par exemple l’enfance à Domrémy. Les chœurs la présentent comme une « âme sainte » avec un « air gracieux ». Le langage harmonique est simple et renforcé par des bois, des cordes et quatre cors. La musique prend une dimension martiale avec l’épisode du sacre de Charles VII. Les chœurs chantent la gloire de Jeanne et l’orchestre est composé de cuivres et de bois, dans la tradition des musiques de circonstance.

Jeanne d’Arc : chœur pour 4 voix d’hommes sans accompagnement, Charles Gounod, 1873. Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

De son côté, Charles Gounod s’attache aux valeurs héroïques et religieuses dans la Messe à la mémoire de Jeanne d’Arc (1887). « C’est l’œuvre où l’art musical moderne a su rendre à la mémoire de Jeanne l’hommage le plus élevé et le plus digne d’elle-même », selon Émile Huet. Jeanne d’Arc est ici glorifiée, en tant que figure religieuse. L’œuvre participe à l’appropriation de l’héroïne par les catholiques, et fait la promotion de son image de sainte auprès du grand public. En effet, à cette époque de nombreux cantiques, cantates et chants religieux cherchent déjà à peser sur sa canonisation.

Un nationalisme musical

Entre 1870 et 1914, les compositeurs célèbrent Jeanne d’Arc comme figure patriotique. La défaite de 1870 contre la Prusse et la perte de l’Alsace-Moselle encouragent la mise en musique de l’épopée johannique. Le nationalisme, qui touche tous les courants politiques, fait de Jeanne une « nouvelle incarnation nationale » et le symbole de la résistance face à l’envahisseur. 

Dans son opéra Jeanne d’Arc (1876), le compositeur Auguste Mermet propose une épopée revue et corrigée. La Jeanne d’Arc mise en musique s’inscrit alors dans l’air du temps. Elle est l’héroïne patriote et royaliste au service du trône et de l’autel, à la fois « fille aînée de l’église » et « sainte de la patrie ». Auguste Mermet emploie, entre autres, un chœur composé de soprani, symbolisant « l’angélique » et le « divin », liés aux voix de Jeanne. « L’andantino religioso », donné dans une tonalité en la majeur, renforce l’aspect surnaturel et donne à imaginer « la musique jouée au paradis ». 

Jeanne d’Arc, opéra en 4 actes, lithographie de Prudent Leray, 1876. Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

À l’opposé, la pantomime en quatre tableaux Jeanne d’Arc (1890), de Charles-Marie Widor, donne une image plus intime de Jeanne d’Arc. La musique sert avant tout à décrire ses émotions et ses sentiments. Le compositeur fait appel à des hautbois et à des harpes pour évoquer les visions surnaturelles et pastorales de Jeanne. Il utilise le thème de la mission divine comme un leitmotiv musical pour faire de Jeanne d’Arc une figure de rassemblement et de réconciliation dans une époque de conflits politiques et religieux. Elle devient en quelque sorte le « ciment symbolique de la nation divisée ».  

L’objectif des compositeurs de l’époque est de promouvoir la musique française auprès du grand public. Ils recherchent une musique davantage fondée sur les canons français, une musique « civique » capable d’éveiller le sentiment patriotique. Pour cela, ils tentent de renouer avec les traditions originales et les mélodies populaires en faisant appel aux chansons médiévales du 14e siècle et aux chants populaires, comme la ronde.

Consécration d’entre-deux-guerres

En 1920, après une Première Guerre mondiale dont la France sort victorieuse, Jeanne d’Arc est canonisée. Les compositions musicales se font alors plus rares, même si le thème johannique entre, à cette époque, dans le répertoire musical de l’Église française.

Messe de la délivrance, chœurs de Théodore Dubois, 1919. Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

C’est principalement pour les fêtes orléanaises que les créations johanniques sont créées et jouées. Une Messe de la Délivrance (1919) composée par Théodore Dubois est commandée pour la fête du 8 mai. Elle est interprétée par des orgues, une fanfare, un orchestre et des chœurs. Pour les 500 ans de sa mort, une messe du compositeur Paul Paray la célèbre, faisant appel à quatre solistes, un chœur mixte, un orgue et un orchestre symphonique.

Avec l’arrivée du Front populaire dans les années trente, Jeanne d’Arc revient sur le devant de la scène musicale. Le groupement socialiste « Mai 36 » monte un spectacle collectif avec pour objectif de proposer « une œuvre d’art total qui puisse plaire à des publics socialement et culturellement très variés ». Un morceau, écrit par Roland-Manuel sur un poème d’Edmond Fleg, fait de la Pucelle une figure mystique.

À cette époque, la musique opératique est en déclin, les compositeurs se tournent donc vers l’écriture d’œuvres symphoniques. La suite symphonique composée entre 1934 et 1936 par Manuel Rosenthal est la plus emblématique. Elle rend hommage au Boléro de son maître Maurice Ravel et au roman Jeanne d’Arc (1925) de Joseph Delteil.

Paul Claudel et Arthur Honegger créent quant à eux en 1938 Jeanne d’Arc au bûcher, un mystère lyrique centré sur le martyre et la sainteté Jeanne. Plusieurs mises en scène sont proposées durant la Seconde Guerre mondiale, à une période où la figure johannique est revendiquée à la fois par la Résistance et par les partisans du régime de Vichy.

Jeanne, pop, beatnik et grunge

Dans la deuxième moitié du 20ᵉ siècle, Jeanne d’Arc n’incarne plus « la résistance face à l’envahisseur » : elle est célébrée à l’international et devient une figure de la musique populaire. En 1971, le musicien Leonard Cohen lui rend hommage dans Joan of Arc (à écouter à la Bpi). Construite comme un palimpseste médiéval, la chanson, qui superpose plusieurs voix dans le premiers et le dernier vers, renvoie aux palimpsestes médiévaux, textes réécrits sur des manuscrits déjà utilisés. Elle est sujette à différentes interprétations. Il est question d’amour charnel, de mariage et d’union suprême.   

Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, les courants grunge et punk s’approprient la figure de Jeanne d’Arc. En 1993, le groupe de metal The Melvins (à écouter à la Bpi) lui dédie un texte cryptique sur des riffs rageurs et monocordes qui rappellent, d’une certaine manière, les chants grégoriens. Il en est de même avec Alice Donut qui dresse d’elle un portrait morbide, la comparant à une anthropophage. 

Dans un registre free jazz, le groupe Sun City Girls compose un morceau atonal au piano. Les paroles s’apparentent à de la poésie beatnik et relatent son procès et sa mise à mort sur le bûcher.   

Écouter un extrait

Joan of Arc, Sun City Girls, 1996

Sur Did Anybody Sleep with Joan of Arc ? (2001) Elton John en fait une superstar féministe « plus populaire qu’Elvis Presley ». Dans les paroles, il s’interroge sur les dérives consuméristes liées à la célébrité. 

Écouter un extrait

Did Anybody Sleep with Joan of Arc ?, Elton John, 2001

En 2013, le groupe Arcade Fire (à écouter à la Bpi), retrace, dans une version glam rock, l’histoire de Jeanne d’Arc comme une femme malmenée par les hommes et comme figure d’inspiration, qui rejette son identité d’héroïne. En 2016, Jeanne d’Arc est même représentée comme une figure féministe et queer dans la chanson The Baddest Bitches in Herstory, extraite du concours de drag queens RuPaul’s Drag Race. La diversité des courants musicaux qui rendent hommage à Jeanne d’Arc, démontre qu’elle inspire encore et toujours la musique contemporaine.

Publié le 23/01/2023 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

Livre numérique Jeanne d'Arc et la musique

Jeanne d'Arc et la musique : essai de bibliographie musicale, Émile Huet, 1909 | Internet Archive

Dans cet essai de bibliographie musicale, le juriste et historien Émile Huet présente les différents courants musicaux et les compositeurs qui se sont emparés de la figure johannique, du Moyen Âge jusqu’au 19e siècle.

 

Dessin de Jeanne d'Arc

Jeanne d'Arc en accords parfaits. Musiques johanniques en France entre 1800 et 1939 | Julie Deramond, 2009

Docteure en histoire contemporaine, Julie Deramond consacre une thèse de 1640 pages aux représentations de Jeanne d’Arc dans la musique et le théâtre entre 1800 et 1939. Sans viser à l’exhaustivité, elle présente les œuvres musicales des grands compositeurs, mais aussi celles d’abbés et de chansonniers inconnus. Ses travaux de recherche s’intéressent également aux rapports qu’entretiennent les Français avec Jeanne d’Arc à travers la musique.

Jehanne. Jeanne d'Arc, hommages de pierre & de couleurs

Salima Hellal (dir.)
Bonsecours (Seine-Maritime) , Point de vues, 2006

Cet ouvrage, publié à l’occasion d’une exposition organisée par le Département de Seine-Maritime à Rouen, étudie les différentes représentations de Jeanne. Un court chapitre aborde la musique opératique composée au 19e et notamment les œuvres de Giuseppe Verdi et de Charles Gounod.

À la Bpi, niveau 3, 7.156 JEA

Jeanne d'Arc au bûcher de Paul Claudel et Arthur Honegger

Huguette Calmel
Papillon, 2004

L’étude de cet oratorio dramatique créé à Bâle en 1938 retrace l’histoire de sa conception. Elle comprend une présentation et une analyse des manuscrits et des différentes éditions du texte et de la partition.

À la Bpi, niveau 3, 78 HONE 2

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