La poésie rebelle de Jean-Pierre Thorn
La caméra « coup de poing » de Jean-Pierre Thorn saisit les luttes sociales au sein de l’usine et les gestes créatifs des groupes marginalisés de la banlieue. À l’occasion de la rétrospective qui lui est consacrée à la Cinémathèque du documentaire par la Bpi, du 16 septembre au 1er novembre 2026, Balises revient sur la manière dont le réalisateur, décédé en 2025, capte les passions humaines avec ferveur et poésie.

« J’avance à travers les pins d’une forêt des Landes, et ce sont les premiers pas de ce film. La mousse au pied des pins, l’odeur puissante de la résine, qui suinte telle du sang, de l’écorce des troncs réveillent ma mémoire. Quelque part, là, cachée dans les ramures, il y a une palombière, je m’en souviens. Peut-être n’y est-elle plus ? J’hésite. Je reviens sur mes pas, et surgit de ma mémoire un poème, une voix qui me bouleverse. »
Jean-Pierre Thorn, L’Âcre parfum des immortelles (2019)
Ces vers, prononcés par la voix enveloppante et solennelle de Jean-Pierre Thorn, accompagnent les premières images de L’Âcre parfum des immortelles (2019). Les plans subjectifs au milieu des arbres nous font percevoir la vision et l’émotion du réalisateur, à la recherche de son passé. La caméra avance entre les pins sur des notes de guitare mélancoliques, qui rappellent la musique de Ry Cooder dans Paris Texas (Wim Wenders, 1984).
Dans ce film très personnel et intime, Jean-Pierre Thorn revient, à la façon d’un poète, sur les fantômes qui ont jalonné sa vie de cinéaste engagé. Parmi eux, Joëlle, la femme qu’il a aimée, investie comme lui dans les luttes ouvrières, morte à l’âge de 25 ans. À ses côtés auprès des grévistes de l’usine Renault à Flins, dans Oser lutter, oser vaincre (1968), sa bien-aimée ressurgit au détour d’un plan :
« Elle est si brève, cette image. C’est elle, si fragile, qui me fait me demander ce qu’ils sont devenus, tous, ce que je suis devenu, moi, depuis que tu n’es plus. Que reste-t-il de nos amours ? Que sont devenus nos rêves, notre colère, notre rage de changer ce monde ? Je cherche. Je te cherche. »
Jean-Pierre Thorn, L’Âcre parfum des immortelles (2019)
Dans L’Âcre parfum des immortelles, Jean-Pierre Thorn mêle les images du passé à celles du présent, l’élan de l’amour à celui de la rébellion. Il retrouve celles et ceux qu’il a filmé·es auparavant – ouvrier·ères, danseur·euses de hip-hop, graffeur·euses, etc. – pour les confronter à ce qu’ils ou elles sont devenu·es, pour faire dialoguer leur rage d’hier avec celle d’aujourd’hui. Tout au long de sa carrière, sa caméra au poing a circulé au sein de l’usine comme au cœur du mouvement hip-hop. Avec ce dernier film, Jean-Pierre Thorn suspend le temps et se retourne pour poser le regard sur les passions qui ont jalonné sa vie de cinéaste militant.
Militant affirmé, poète en embuscade
Rares sont les écrits qui révèlent son âme de poète. Jean-Pierre Thorn est surtout et avant tout un cinéaste engagé, comme l’ont souligné la plupart des journaux le jour de sa mort, à l’âge de 78 ans, le 5 juillet 2025. « Indéfectible allié des marginalisés », « il aura mis sa caméra au service des invisibles » écrit Ouest-France, le 10 juillet 2025. Il est le « cinéaste des causes justes » pour Politis et, pour Le Parisien, un « témoin “précurseur” du hip-hop et des mouvements sociaux dans le 93 ».
Dans son article « Pour un cinéma épique », Jean-Pierre Thorn affirme lui-même son attachement au militantisme cinématographique : « Révolte et cinéma ont toujours été, pour moi, inextricablement mêlés. […] Impossible de m’engager dans un film si, au-delà de ses justifications – au-delà des mots – il n’y a pas cette rage originelle de vouloir déchirer les apparences, donner à voir le monde autrement, résister au formatage de la pensée et de l’ordre dominant. » Le réalisateur, marqué dans son enfance par Le Cuirassé Potemkine (1925) de Sergueï M. Eisenstein, adopte la même attitude avec sa caméra, qu’il braque sur les patron·nes et puissant·es pour défendre la cause des ouvrier·ères exploité·es, gilets jaunes ou artistes underground.
Il y a une poésie dans sa manière d’aborder les luttes. Il les filme du dedans, en se mêlant aux grévistes (Oser lutter, oser vaincre en 1968, Le Dos au mur en 1980). Il va même jusqu’à s’immerger totalement dans l’usine, comme l’a fait avant lui la philosophe Simone Weil, en travaillant pendant huit ans comme ouvrier spécialisé chez Alstom. Ses films sont ainsi bien plus qu’un témoignage, mais du vécu. Par ses montages, il capte les instants de luttes – réunions, actions des syndicats, paroles des ouvrier·ères, occupation de l’usine – comme les inspirations et expirations qui composent la respiration d’un être. Dans Je t’ai dans la peau (1990), « les plans étaient habités par ses expirations et ses inspirations [celles de Solveig Dommartin qui campe la syndicaliste Georgette Vacher], au son comme à l’image, son souffle servant de basse continue, point d’appui harmonique et rythmique pour les instrumentistes qui l’entouraient », constate d’ailleurs Kiyé Simon Luang dans son article « Chanter le réel » en mettant en évidence le « réalisme lyrique à l’œuvre » dans cette fiction. Dans Bled Sisters (1993), également, le réalisateur filme avec poésie les six chanteuses du groupe Évasion. Il place sa caméra dans la voiture de leur tournée pour saisir leur complicité. Sur scène, il capte les instants d’émotion, où leurs voix, qui chantent la tolérance et le « vivre-ensemble » en onze langues, s’entremêlent et s’envolent. Chaque mot, chaque geste est filmé comme un tout essentiel.
Jean-Pierre Thorn, sensible à la place des femmes dans le mouvement syndical, retrace le parcours de Georgette Vacher, qui s’est suicidée après avoir été désavouée par l’UD-CGT. Il s’intéresse aussi au sort des immigré·es, victimes des circulaires Marcellin-Fontanet qui limitent l’immigration en instaurant des règles plus strictes (La Grève des ouvriers de Margoline, 1974). Il sublime l’acte militant mais aussi la création artistique marginalisée, comme la danse hip-hop (Génération hip-hop ou le mouv’ des ZUP, 1995 ; Faire kiffer les anges, 1996), le street art (Faire kiffer les anges) ou le rap (93 la belle rebelle, 2010). Son élan de militant-cinéaste « au service des invisibles », comme l’écrit Pauline Boyer, s’apparente au cinéma poétique tel que le définit Nikol Dziub :
« Le cinéma poétique serait donc une “manière de faire un monde” (pour paraphraser Nelson Goodman), et constituerait par conséquent une objectivation du geste cinématographique, qui consiste à décomposer la “réalité” pour la recomposer, ou plutôt pour composer une “autre réalité” par le biais du montage. On peut considérer que le but, sinon du cinéma dit réaliste, du moins des cinéastes dits réalistes, est de monter une histoire et de la placer devant les yeux des spectateurs sans que sa production soit visible. Le cinéma poétique constituerait alors une déchirure non seulement mimétique, mais aussi épistémologique, dans la mesure où il amènerait au premier plan ce qui en principe ne doit pas se (sa)voir. »
Nikol Dziub, « Le “cinéma de poésie”, ou l’identité du poétique et du politique », dans Fabula-LhT, n°18, « Un je-ne-sais-quoi de poétique », dir. Nadja Cohen et Anne Reverseau, Avril 2017
Jean-Pierre Thorn fait effectivement partie de celles et ceux qui amènent « au premier plan ce qui en principe ne doit pas se (sa)voir », en filmant de près les « invisibles », les ignoré·es, celles et ceux qui chahutent le monde. Le réalisateur le dit lui-même dans « Pour un cinéma épique » : « Je cherche les personnes qui sont en marge. Le cinéma doit être là où il ne faut pas, et montrer ce que l’idéologie dominante veut cacher. C’est un engagement face au réel. »
La poésie au cœur des plans
Dans L’Âcre parfum des immortelles, la poésie et les poètes sont présent·es de multiples manières. Les voix off masculine et féminine récitent un poème d’Henri Pichette, issu du recueil Les Épiphanies (1947), mis en scène et interprété par Roger Blin, Maria Casarès et Gérard Philipe en 1947 au théâtre des Noctambules.
« L’amoureuse : Le cœur te lave. Je t’endimanche. Je te filtre dans mes lèvres. Tu te ramasses entre mes membres. Je m’évase. Je te déchaîne.
Henri Pichette, Les Épiphanies (1947)
Le poète : Je t’imprime
L’amoureuse : Je te savoure
Le poète : Je te rame
L’amoureuse : Je te précède
Le poète : Je te vertige
L’amoureuse : Et tu me recommences… »
Cette greffe citationnelle du poème d’Henri Pichette apporte une dimension intemporelle au film testamentaire de Jean-Pierre Thorn. Il crée un lien entre les émotions amoureuses et celles des luttes, animées par une même passion : « Elle s’appelait Joëlle. Tu t’appelais Joëlle. Dans quelques instants, quelques minutes, quelques heures hier, nous allons tomber éperdument amoureux l’un de l’autre au milieu des dunes. Et ensemble, comme tant d’autres, nous serons amoureux du rêve de transformer le monde. »
Parmi les fantômes qui accompagnent Jean-Pierre Thorn, figurent enfin les poètes qui l’ont marqué. Les lettres de Joëlle, lues par la voix off féminine (Mélissa Laveaux), citent deux noms, Allen Ginsberg et Bob Kaufman, que son aimée lui est reconnaissante de lui avoir fait découvrir. Beatniks, ces deux poètes américains étaient eux aussi des marginaux, adeptes d’une contre-culture, rejetant les conventions sociales.
« Rien de ce qui a été vécu avec intensité ne peut mourir », affirme Jean-Pierre Thorn dans L’Âcre parfum des immortelles. Ses films gardent à jamais la trace de son amour des hommes et des femmes engagé·es, sa soif de vivre et de témoigner, son regard de poète rebelle. Ils ravivent à jamais son « rêve de transformer le monde ».
Publié le 07/09/2026 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
Je t'ai dans la peau de Jean-Pierre Thorn
Film Flamme
Commune, 2014
Je t’ai dans la peau est une fiction tournée à Marseille en 1988. Inspiré d’une histoire réelle, le film raconte l’histoire de Jeanne, religieuse qui tombe amoureuse d’un prêtre-ouvrier, devient leader syndicaliste et s’engage au service de la cause féministe. Jeanne, jouée par Solveig Dommartin, l’héroïne des Ailes du désir, ou celle par qui le scandale arrive… Elle aspire au bonheur mais incarne jusque dans sa fin tragique l’aventure d’une génération qui voit, des années 1950 à 1981, ses rêves se briser implacablement… Ce livre et ce film ne nous enferment pas dans une histoire passée, mais posent au contraire des continuités entre des engagements d’hier et leurs métamorphoses au présent.
Textes de Jean-Pierre Thorn, Jean-François Neplaz, Kiyé Simon Luang, Laura Laufer, Raphäl Yem et Alain Badiou ; témoignages de Séverin Montarello, Michel Olmi (recueilli par Raphaël Mouterde), Françoise Arnaud ; documents : entretien Serge Daney/Jean-Pierre Thorn- Microfilm 1990. Format 13×18, 208 pages couleur, 61 ill. | DVD encarté Je t’ai dans la peau de Jean-Pierre Thorn (118′) et Traces de Je t’ai dans la peau de Achille Chiappe (29’15 »).
À la Bpi, 791.6 THOR 2
Le DVD n’est pas disponible à la Bpi.
Histoire d'un film, mémoire d'une lutte
Tangui Perron
Périphérie
Scope, 2007
Portrait du cinéma militant dans les années 1970 à travers l’histoire du film Le Dos au mur de Jean-Pierre Thorn qui retrace le grève à l’usine Alstom de Saint-Ouen de 1979. Étudie la culture ouvrière et politique en banlieue rouge pour présenter le contexte sociologique, politique et industriel dans lequel le film a été réalisé. L’ouvrage est accompagné du DVD du film.
À la Bpi, 791.22 PER
Les Épiphanies
Henri Pichette
Gallimard, [1947] 1969
« Remettre en circulation, vingt ans après ses premiers éclats, cette œuvre explosive, risque aujourd’hui de passer pour malice.
On y vante l’amour libre (Mieux vaut courir que tenir), on y conteste les maîtres (qui excellent à donner le goût de cadavre), on y récuse les représentants de l’ordre (Ni valets ni soldats ni jésuites ni même francs-juges), on y raille l’état civil (Déclarez vos biens, votre épouse et le fruit de ses entrailles).
Il est vrai que Les Épiphanies, malgré le sourire surréaliste qui en éclairait les accents libertaires, ont pu paraître, dans le Paris morose de la Noël 1947, comme le manifeste d’une seconde libération, menée celle-là contre un monde d’adultes déconsidérés par tant d’années de violences. » Louis Roinet, 1969.
À la Bpi, 840″19″ PICH 4 EP
Révoltes, révolutions, cinéma
Marc Ferro (dir.)
Centre Georges Pompidou, 1989
Une réflexion sur les rapports entre le cinéma historique et l’histoire des révoltes et révolutions dans le monde entier, selon qu’il les reconstitue ou qu’il les reconstruit. L’ouvrage contient quatre-vingts synopsis de films. Cet ouvrage s’intéresse aux films historiques, toute origine confondue, qui témoignent des plus grandes révoltes ou révolutions (de la Révolution française à la Révolution islamique de Téhéran en passant par la Révolution russe et la guerre d’Espagne). Il offre une analyse précise de l’évolution de ce genre suivant les pays et les époques. Il interroge par ailleurs le sens même de la notion d’action révolutionnaire menée par les cinéastes. Autrement dit, il interroge la manière dont ces dernier·ères ont su se détacher du récit de reconstitution pour découvrir, par l’imaginaire, un système de reconstruction qui permet de dépasser le degré zéro de l’analyse historique et de donner à penser le rapport entre passé et présent.
À la Bpi, 791.044 REV
Ceux qui ne sont rien
Taha Bouhafs
La Découverte, 2022
Le journaliste a rencontré des salarié·es en grève, des étudiants en colère, des gilets jaunes et des militants des quartiers populaires pour brosser le tableau d’une France qui lutte contre les injustices et le mépris. Il revient sur la vidéo qu’il a filmée d’Alexandre Benalla et ses conséquences. Il fait le bilan du quinquennat d’Emmanuel Macron, pointant l’autoritarisme et la volonté séparatiste. © Électre 2022
À la Bpi, 309(44) BOU
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