La séduction au féminin : net ou pas net ?
À l’ère du numérique et des applications de rencontre, qu’en est-il de l’égalité hommes-femmes ? Le débat sur le thème « Le nouveau sentiment amoureux » organisé par la Bpi le 10 septembre 2026, en partenariat avec la revue Esprit, est l’occasion pour Balises de répondre à cette question.

Dans Les Résultats du féminisme (1906), film de la réalisatrice Alice Guy, qui inverse avec humour les rôles traditionnellement tenus par les hommes et les femmes, les messieurs repassent, font de la couture, s’occupent des enfants tandis que les dames discutent, boivent des verres de bière et… séduisent leurs interlocuteurs lors d’une rencontre ! La séductrice prend l’initiative du premier baiser lors d’un rendez-vous galant dans le parc et, dans la chambre, elle ôte sans gêne les vêtements de celui qu’elle convoite. Cette fiction du début du 20e siècle bouleverse les codes de l’époque selon lesquels l’homme séduit la femme, et non l’inverse.
« De tout temps, la femme qui se découvre en premier passe pour une débauchée. “Qui peut en prier un n’en refuse personne”, pontifie un personnage de Corneille [La Comédie des Tuileries, acte III, scène 5]. Le 18e siècle ne change pas cette conception », rappelle Jean-Claude Bologne dans Histoire de la conquête amoureuse de l’Antiquité à nos jours (2007) :
« L’audace des jeunes filles peut être aussi réfrigérante que la pusillanimité masculine. Des siècles de bonne éducation l’expliquent. Depuis le 16e siècle, on leur enseigne à garder les yeux baissés. […] Les manuels de civilité du 19e siècle reprennent la consigne. […] Même en 1968, la femme qui drague reste mal acceptée. Le dernier demi-siècle a cependant permis aux femmes de retourner la situation. »
Jean-Claude Bologne, Histoire de la conquête amoureuse de l’Antiquité à nos jours (2007)

Ce revirement des codes sociaux autour de la rencontre amoureuse est tardif, comme le démontre l’historien, mais comment se manifeste-t-il exactement ?
La drague au féminin suscite-t-elle des peurs ou des fantasmes chez les hommes ? Le féminisme a-t-il un impact concret sur la séduction ? Ou bien d’autres facteurs, comme la révolution numérique, perturbent-ils aussi les relations amoureuses ?
Du cœur et des droits
En amour, les règles du jeu ont changé. Les femmes sont moins passives. Exit la princesse qui attend son prince charmant ! Le féminisme a fait bouger les lignes et les rapports hommes-femmes vers davantage d’égalité en politique, sur le marché du travail, dans la création artistique, etc. #MeToo est aussi passé par là. Les prédateurs sexuels sont plus fréquemment pénalisés. Depuis la loi du 3 août 2018 renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes, siffler une femme dans la rue est passible d’une amende pour « outrage sexiste ». Pour Coral Herrera Gomez, l’autrice de Révolution amoureuse. Pour en finir avec le mythe de l’amour romantique (2021), ces avancées ne suffisent pas :
« À travers nos luttes féministes, nous avons obtenu de nombreux changements sur les plans législatif et politique, et la dépatrarcalisation est en marche dans de nombreux domaines […] mais il reste beaucoup à faire aux niveaux sexuel, émotionnel et sentimental. […] en Occident, notre façon d’aimer est patriarcale et capitaliste. »
Coral Herrera Gomez, Révolution amoureuse. Pour en finir avec le mythe de l’amour romantique (2021)
Selon l’autrice féministe, « il faut mettre fin aux hiérarchies amoureuses : quel que soit le degré d’engagement que nous prenons avec nos partenaires, l’important est qu’il y ait toujours du respect, de l’attention et de la bientraitance ». Des paroles qui font écho à celles des femmes filmées par Agnès Varda dans Réponse de femmes (1975) :
« Au risque de vous déplaire et de rompre avec certains d’entre vous, messieurs les pères, les maris, les amants, les patrons, les mecs et les copains, nous, les femmes, on a pris en main notre évolution. Et si vous avez encore besoin de femmes et d’amour, c’est vous qui allez être obligés de changer vos habitudes et quelques-uns de vos goûts. Je suis une femme. Il faut réinventer la femme.
Agnès Varda, Réponse de femmes (1975)
– Alors, il faut réinventer l’amour ?, lance une voix masculine.
– D’accord !, répondent en chœur les femmes. »
L’amour est, effectivement, en train de se réinventer depuis quelques années. Les représentations du couple se sont transformées au rythme des évolutions sociales, mais aussi des révolutions technologiques. À l’ère numérique où les rendez-vous amoureux ont lieu davantage sur Tinder et autres applications de rencontre, la drague a pris de nouvelles formes.
Rencontre sur le net
Après les marieuses des villages, les soirées rallyes, les agences matrimoniales, les petites annonces, le Minitel rose (1980-2012), le speed dating des années 2000, les applications de rencontre, apparues aux États-Unis au milieu des années 1990, ont le vent en poupe sur le marché du cœur. Meetic, Tinder, Adopte Un Mec, Meetic LGBT, Betolerant, Force Gay, Gay Messenger, Coup de foudre 50+, Disons Demain, eDarling, Le Parfait Gentleman, Grindr, Her, Zoe, Badoo, Happn, Once, OkCupid, Buble, Pickable, PlayMe!, Abricot, Fruitz… Relations hétérosexuelles, homosexuelles, lesbiennes, non-binaires, transsexuelles, rencontres pour une nuit ou pour la vie, à deux ou à plusieurs, etc., toutes les façons d’aimer sont représentées sur ces plateformes de rencontre (plus de 2 000 en France).
« Les nouvelles technologies se sont imposées comme l’arme fatale dans l’arsenal de la séduction, au sens large. […] Des millions de personnes fréquentent quotidiennement les milliers de sites et d’applis dédiés », affirme Pascal Lardellier dans S’aimer à l’ère des masques et des écrans (2022). Pour le sociologue, la révolution numérique a profondément modifié les relations amoureuses. Marie Bergström abonde dans le même sens dans Les Nouvelles lois de l’amour. Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique (2019) : « En vingt ans, ils ont redessiné la géographie amoureuse et sexuelle, en France comme dans d’autres pays. Ce faisant, ils changent la pratique de la rencontre mais mettent aussi au défi les imaginaires amoureux ». La sociologue met en évidence le fait que les applis ont « privatisé la rencontre » qui, à l’origine, était « fortuite », « associée aux contextes de sociabilité ordinaire comme le voisinage, le travail, les études, les sorties et les loisirs ». La magie du hasard, des échanges de regard dans un lieu public, que l’on perçoit par exemple dans le film de Guillaume Martinez, Gratte-papier (2005), décrivant la rencontre d’un homme et d’une femme dans le métro, se perd et cède la place à la marchandisation en ligne des profils numériques. Les tractations amoureuses sur le net sont comparables aux rencontres arrangées qui prédominaient aux siècles précédents, et qui, dans certaines classes sociales et certaines régions du globe, existent toujours. La marchandisation des cœurs et des vies n’est pas récente, et a perduré de génération en génération, comme le décrit si bien Laurent Mauvignier dans La Maison vide, prix Goncourt et invité du Festival Effractions en 2026.
En matière de féminisme, les nouvelles applications de rencontre ont apporté une pierre à l’édifice. L’application Adopte Un Mec, par exemple, lancée fin 2007, chahute le patriarcat. Dans Applications de rencontre. Décryptage du néo-consumérisme amoureux (2022), Ziyed Guelmami et François Nicolle expliquent que « l’objectif était de redonner le pouvoir aux femmes dans le rapport de séduction » :
« Le concept du site adoptait volontairement un humour quelque peu subversif et dévalorisant pour la gent masculine : le nom du site, supposant une posture inférieure des hommes par rapport aux femmes, le logo représentant une femme tenant un caddy de supermarché dans lequel tombe un homme… »
Les applis permettent d’instaurer une certaine égalité entre leurs usagers et leurs usagères, amené·es à utiliser les mêmes outils numériques de sélection des profils et de mise en relation, mais elles ne garantissent pas une égale considération des un·es et des autres. Marie Bergström souligne d’ailleurs que « les femmes ont certes gagné le droit de vivre différentes histoires amoureuses et sexuelles […], mais leurs conduites sexuelles continuent à être jugées autrement, et plus sévèrement, que celles des hommes » :
« Alors que les relations éphémères peuvent être valorisantes pour les hommes – considérées comme une manifestation de la virilité et un gain de maturité pour les garçons –, elles entrent en contradiction avec un modèle féminin qui dicte une certaine retenue sexuelle. »
Marie Bergström, Les Nouvelles lois de l’amour. Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique (2019)
La révolution numérique ne s’accompagne donc pas totalement d’une révolution sexuelle. Comme le précise Marie Bergström, « ce sont les hommes qui initient généralement les contacts ». Elle dénombre neuf contacts sur dix initiés par les hommes sur Meetic, en 2014. Depuis Les Résultats du féminisme d’Alice Guy, les choses n’ont donc guère changé et le premier pas reste encore une affaire d’hommes.
Publié le 07/09/2026 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
Les Nouvelles lois de l'amour. Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique
Marie Bergström
La Découverte
, 2019
Une enquête sur les sites et applications de rencontre qui donne la parole tant aux utilisateurs qu’aux concepteurs. La sociologue montre de quelle manière ils produisent et renforcent des différences entre les sexes et les âges mais aussi comment ils permettent une forme de privatisation de l’intime et de la rencontre, inédite dans l’histoire de l’humanité. © Électre 2019
À la Bpi, 300.6 HER
La Rencontre amoureuse
Quentin Debray
Le Cavalier Bleu éditions, 2009
Le couple d’aujourd’hui ne répond plus, comme au 19e siècle, à un processus conventionnel. Il est présent dans tous les aspects de notre vie, et la barre est placée très haut : séduction, désir, tendresse, sexualité, réussite sociale, épanouissement professionnel, éducation des enfants… le tout avec obligation de bonheur !
S’appuyant sur des enquêtes et des études récentes, et sur son expérience de praticien, Quentin Debray analyse avec précision la psychologie de la rencontre amoureuse et propose les meilleurs moyens de réussir cette rencontre et d’épanouir la vie du couple.
À la Bpi, accès à distance
Applications de rencontre. Décryptage du néo-consumérisme amoureux
Ziyed Guelmami et François Nicolle
L'Harmattan, 2022
En s’appuyant sur une approche scientifique et de nombreux témoignages d’utilisateur·rices, les auteurs étudient la manière dont les Français·es utilisent ces applications et la perception qu’ils et elles en ont. Ils en présentent les a priori et questionnent le rapport à l’amour ainsi que la nature des relations amoureuses nées de leur utilisation face à celles survenues après une rencontre physique. © Électre 2022
À la Bpi, 300.6 GUE
Histoire de la conquête amoureuse. De l'Antiquité à nos jours
Jean Claude Bologne
Éditions du Seuil, 2007
Cet ouvrage revisite les succès et les échecs de l’art d’aimer à travers l’histoire de la séduction amoureuse, de ses risques, de ses pratiques, et montre en prenant exemple sur les figures célèbres d’Ovide, Don Juan, Cyrano, etc., que si les conceptions de l’amour évoluent, la difficulté et l’excitation du premier pas amoureux se maintiennent au cours des âges.
À la Bpi, 930.1 BOL
Révolution amoureuse. Pour en finir avec le mythe de l'amour romantique
Coral Herrera Gómez
Binge audio Éditions
, 2021
En 23 courts chapitres, l’autrice interroge les façons d’aimer et fournit des pistes concrètes pour s’affranchir des normes, de l’éducation et des représentations qui enferment les émotions. Elle montre que d’autres relations amoureuses et affectives sont possibles, sans hiérarchie et sans violence. © Électre 2021
À la Bpi, 300.6 HER
S'aimer à l'ère des masques et des écrans
Pascal Lardellier
Éditions de l'Aube
Impr. CPI Firmin-Didot, 2022
Une analyse des métamorphoses que connaissent l’amour et le couple à l’ère du Covid-19, du libéralisme triomphant et des nouvelles technologies, mais aussi de #MeToo et de la guerre des genres. © Électre 2022
À la Bpi, 300.6 LAR
Séduction. La fin d'un mythe
Gisèle Harrus-Révidi
Payot, 2007
Aujourd’hui, la séduction classique n’a plus sa place et se résume au sexuel. Un nouveau rapport entre les hommes et les femmes est en train d’émerger. Ce livre décrypte ce phénomène, à une époque où l’on ne supporte ni d’attendre ni d’être frustré.
À la Bpi, 153 HAR
Réponse de femmes (1975) d'Agnès Varda sur Les yeux doc
1975, année de la Femme. La télévision publique commande à 7 réalisatrices 7 films de 7 minutes pour l’émission “F comme Femme” sur Antenne 2 (aujourd’hui France 2). Agnès Varda se prête au jeu avec un ciné-tract de 8 minutes dans lequel des femmes d’âges et d’origines divers répondent à la question “Qu’est-ce qu’une femme ?”
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