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Appartient au dossier : Quand le réel se rebelle

Les procès littéraires #2 : L’Amour, roman de Camille Laurens

Avec L’Amour, roman, Camille Laurens poursuit son œuvre autofictionnelle en racontant l’histoire de son couple, après avoir écrit sur la mort de son enfant avec Philippe. L’autrice est attaquée en justice par son ex-mari pour atteinte à la vie privée, avant de mener bataille, à son tour, contre Marie Darrieussecq, qu’elle accuse de « plagiat psychique ».

Le livre

Publié en 2003 chez P.O.L, L’Amour, roman de Camille Laurens commence où s’achevait son précédent livre, Dans ces bras-là, récompensé du Prix Femina en 2000. L’autrice creuse la veine autofictionnelle, tressant ensemble son histoire personnelle et familiale, les mythes et la littérature pour tenter de répondre à la question « d’où vient l’amour ? ». Elle écrit notamment la fin de son couple. Le mari, qui était « le mari » dans Dans ces bras-là, est ici appelé Yves, le prénom de l’ex-mari de Camille Laurens.

Le procès

Yves Mézières porte plainte pour atteinte à la vie privée le 27 mars 2003 au tribunal de grande instance de Paris, demandant l’interdiction du livre et 50 000 euros de dommages et intérêts.

Le tribunal rend sa décision en avril 2003 : « Le seul motif que les prénoms réels (…) aient été conservés ne suffit pas à ôter à l’œuvre en question le caractère fictif que confère à toute œuvre d’art, sa dimension esthétique, certes nécessairement emprunté au vécu de l’auteur, mais également passé au prisme déformant de la mémoire et, en matière littéraire, de l’écriture. »

Transfuge, 2016, via Wikimedia Commons

Procès de l’autofiction et plagiat psychique

Le cas est intéressant à plusieurs titres, au-delà de cette ordonnance qui consacre clairement et sans ambiguïté la liberté de création. Il témoigne en premier lieu du fait que conserver le nom de personnes réelles n’est pas un motif suffisant d’atteinte à la vie privée (alors qu’à l’inverse, dans le cas de Christine Angot, le fait de modifier les prénoms ne suffit pas à la protéger de la condamnation). 

Par ailleurs, dans l’argumentaire de l’avocat d’Yves Mézières, c’est de littérature dont il est question, et il semble que ce soit l’autofiction elle-même qui soit en procès : « un étalage qui relève de la psychanalyse, une dérive de la littérature moderne où il semble qu’il n’y ait plus d’inspiration si on ne met pas en jeu les vraies personnes » (Le Point du 11 avril 2003). Cette affaire rappelle celle d’Emmanuel Carrère : dans un couple, alors même que l’un a accepté pendant des années d’apparaître dans les livres de l’autre, lorsque l’amour n’est plus, le pacte de confiance rompu est remplacé par une guerre médiatique ou judiciaire.

La question du pacte autobiographique est poussée à son paroxysme avec Camille Laurens lorsque, en 2007, elle accuse l’autrice Marie Darrieussecq de « plagiat psychique ». Camille Laurens a publié en 1995 son premier livre autobiographique, Philippe, sur la mort de son enfant. Avec Tom est mort, Marie Darrieussecq publie chez le même éditeur, P.O.L, un livre de fiction racontant elle aussi la mort d’un enfant du point de vue d’une mère. Camille Laurens l’accuse non seulement de l’avoir copiée mais qualifie d’obscène le fait d’écrire sur un tel événement sans l’avoir vécu.

La place du réel dans la littérature est devenue telle que la question ne serait plus : est-ce que le fait d’avoir vécu un événement donne à l’auteur le droit imprescriptible de l’écrire, comme l’affirme Annie Ernaux dans L’Événement (2000) ? Mais est-ce que le fait de ne pas avoir vécu un événement interdit de l’écrire ?

Publié le 22/02/2021 - CC BY-NC-SA 4.0

Pour aller plus loin

L'Amour, roman

Camille Laurens
P.O.L, 2003

À la Bpi, niveau 3, 840″19″ LAUR.C 4 AM

Plagiat littéraire : l'affaire Camille Laurens / Marie Darrieussecq │ France Inter. Affaire Sensible, août 2020

Camille Laurens accuse Marie Darrieussecq en septembre 2007 d’avoir plagié le livre qu’elle a écrit dix ans plus tôt après la mort de son bébé.

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