Appartient au dossier : Le pouvoir du fil. Tisser, penser, créer
Le beauf est-il devenu chic ?
Longtemps moqué, le style « beauf » change de statut. Mais si le mauvais goût populaire devient désirable, le mépris de classe, lui, persiste.

C’est le printemps ! Pour les beaux jours, laissez-vous séduire par un total look beauf : marcel blanc, slip de bain, claquettes-chaussettes, bob de plage et pastis à la main. Au programme : concours de lancer de tongs, chenille géante et danse de camping. Oubliez le très branché festival We Love Green, le BobFest vous invite à profiter d’un séjour exceptionnel à Saint-Herblain, à l’occasion du « rendez-vous national de la beauferie ». Si ça ne vous fait pas rêver, vous avez peut-être manqué la tendance de la récupération ironique du mauvais goût populaire.
Petit manuel du mauvais goût
Être beauf relève d’un ensemble de pratiques et de signes bien identifiés : la chasse, la pétanque, la belote, le tuning… Le stéréotype touche aussi les goûts musicaux : Johnny Hallyday, Joe Dassin, Dalida, Michel Sardou… et même les coupes de cheveux, avec en tête la fameuse coupe mulet. Pour parfaire cette caricature, le beauf serait aussi plus grossier, plus bruyant et plus alcoolisé que la moyenne des Français·es. Bref, une figure saturée de stéréotypes sociaux. Dans l’imaginaire social, le beauf s’habille mal : à l’inverse des classes supérieures, les classes populaires privilégieraient le confort et la praticité à l’élégance légitime. Pour les vacances au camping, le beauf enfile son plus beau slip kangourou, son bob et ses claquettes-chaussettes. Dans le vestiaire beauf, on retrouve aussi des motifs associés à la virilité et à la puissance, hérités de l’imaginaire ouvrier et populaire : le loup, l’aigle, le feu…
Histoire du stigmate : le mot et ses usages
Tout beauf qui se respecte connaît son histoire : l’expression vient du latin beaufrater maximus, titre honorifique issu de la Rome antique et destiné aux amateur·rices de tuniques bas de gamme et de banquets bien arrosés… Bon, d’accord, on se moque de vous, le vrai beauf a le sens de l’humour ! Selon Gérard Mauger, « beauf » viendrait des « BOF », l’acronyme de « Beurre, Œuf, Fromage », qui désignait les commerçant·es qui se sont enrichi·es sur le marché noir pendant la Seconde Guerre mondiale. Il proviendrait plus certainement de « beau-frère », mais son sens moderne s’impose avec le dessinateur Cabu, qui en fait un personnage-type dans les années 1970. Il devient alors une figure satirique empreint d’un certain mépris de classe : celle d’un « Français moyen » misogyne, réactionnaire et raciste.
Dans l’usage courant, le terme sert à se moquer et à tenir à distance celles et ceux qui dérogent aux normes de respectabilité, de bienséance et d’idéal intellectuel. Autrement dit, le beauf trace une frontière entre le bon goût et le vulgaire, la « haute culture » et la « basse culture », le roman national et la France des petites gens.
En pratique, l’appréciation de ce qui est beauf ou non dépend largement de nos expériences de classe. Cabu le disait lui-même : « On est tous le beauf de quelqu’un ». Si le beauf dérange, c’est parce qu’il bouscule l’ordre de l’espace public tel que la bourgeoisie l’a façonné. Les classes populaires sont condamnées parce qu’elles parlent fort, prennent de la place et rendent leur présence visible là où elles devraient, selon cet imaginaire dominant, demeurer discrètes et silencieuses. Cette lecture s’appuie notamment sur les travaux de Pierre Bourdieu sur la légitimité culturelle, et de Virginie Milliot sur les politiques de remise en ordre de l’espace public. En somme, ce qui choque, c’est précisément ce qui fait la force d’une culture populaire visible : le rejet d’une des valeurs centrales de la bourgeoisie, la retenue.
Le costume du mépris : jouer au beauf sans subir l’humiliation
Le beauf est partout : à Paris, en Bretagne, à Poitiers, dans les vitrines, sur Instagram, et même sur les podiums. Depuis 2020, la mode est à la récupération mercantile et le phénomène ne fait que s’accroître. Les incontournables de la saison sont à retrouver chez le discounter Lidl, dont les baskets étiquetées à 13 euros sont commercialisées en édition limitée puis revendues sur des plateformes comme eBay ou Le bon coin. Les montants affichés dans les annonces dépassaient les 1 000 €.
Côté chaussures, il y en a pour tous les goûts, des sandales en plastique aux Crocs érigées en accessoires tendance. Longtemps associées au jardin, aux loisirs ou à l’hôpital, ces sabots en plastique colorés font leur grand retour en 2017 avec la campagne marketing Come As You Are ; un slogan qui rappelle ironiquement celui d’une célèbre chaîne de fast-food… Ce repositionnement s’appuie sur une série de spots publicitaires portés par des célébrités : Justin Bieber, Bad Bunny, Lil Nas X… Leur style décalé séduit un nouveau public et la chaussure devient un accessoire de mode investi par les consommateur·rices les plus aisé·es. Balenciaga saisit l’occasion et dévoile ses iconiques Crocs à talons dès la collection printemps 2022. Leur style décalé séduit un nouveau public, et la Crocs devient un accessoire de mode adopté par les consommateur·rices les plus aisé·es : Balenciaga dévoile ses fameuses Crocs à talons dès la collection printemps 2022. Dans le même mouvement, le style ugly fashion (l’appropriation de codes vestimentaires perçus comme « laid ») connaît un succès déconcertant, et les grandes maisons n’hésitent plus à collaborer avec des marques de prêt-à-porter autrefois jugées bon marché. En 2022, Dior s’associe à la marque de sandales Birkenstock pour réinventer deux de ses modèles iconiques.
On dit que rien ne se perd, tout se transforme : avant, on se moquait des pauvres, maintenant, on les imite. Le cœur du problème réside en ce que les classes populaires n’exercent aucun pouvoir ni sur la manière dont ses objets sont mis en valeur, ni sur les personnes qui les réinvestissent. Derrière cette grande blague collective se cache une nouvelle stratégie de domination, plus insidieuse et plus lucrative : aujourd’hui, s’habiller beauf est devenu un signe de distinction. Mais pour que cela fonctionne, encore faut-il saisir l’ironie derrière le vêtement, les références, le kitsch. Tout repose sur des codes subtils qui signalent que cette appropriation est maîtrisée, consciente, stratégique et non subie : une certaine manière de porter le vêtement, de le styliser, d’en parler…
Ce phénomène s’inscrit dans une logique bien identifiée : l’omnivorisme culturel. Richard A. Peterson et Roger M. Kern ont montré que les classes dominantes ne se contentent plus d’opposer strictement culture légitime et culture populaire. Elles élargissent leur portefeuille de goûts en intégrant, sous certaines conditions, des objets auparavant disqualifiés. Les classes populaires sont ainsi dépouillées d’une partie de leur identité culturelle, et cette dépossession contribue à les fragiliser davantage. Comme démontré dans les travaux d’Erik Neveu, les signes d’appartenance participent à la cohésion de la communauté et à sa capacité à s’organiser face aux oppressions qui le visent. Cette culture commune est aussi un outil d’autodétermination : elle permet de se reconnaître entre pairs, de produire ses propres critères de valeur et de préserver des formes de solidarité face au mépris social. La gentrification porte le coup de grâce et les prix explosent. Des produits d’appel, auparavant accessibles, deviennent inabordables ; les conditions économiques des personnes les plus précaires se dégradent encore davantage.
Mais cette domination n’est pas une fatalité et il n’est pas question de se laisser écraser par les castes dominantes. Comme l’explique Gabriel Tarde, la mode fonctionne par imitation. Or, lorsque les motifs bourgeois sont investis par les classes populaires, ils perdent de leur pouvoir de distinction. À titre d’exemple, la marque de sport Lacoste a longtemps incarné une forme du bon ton bourgeois, mais lorsque celle-ci s’est étendue aux personnes racisées issues de classes populaires, elle a connu un déclassement symbolique.
Pour renverser le stigmate, le beauf peut subvertir les codes dominants et en changer le sens. « Beauf » n’est pas un mot qui sonne pareil dans toutes les bouches. Rompre le rapport de force suppose une réflexion sur le discours, son origine et le poids des mots. Laisser aux classes dominantes le pouvoir de nommer et de qualifier, c’est accepter que les classes populaires demeurent une ressource symbolique exploitée à leur profit.
Publié le 18/05/2026 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
Les lois de l'imitation
Gabriel Tarde
Kimé, 1993 (1980)
Dans cet ouvrage, paru en 1890, Tarde s’interroge sur la genèse de la société à partir de ses composantes réelles, qui sont moins les individus que les courants d’imitation qui se diffusent à travers eux.
À la Bpi, 30 TARD 1
La Distinction. Critique sociale du jugement
Pierre Bourdieu
Éditions de Minuit, 1979
Classeurs classés par leurs classements, les sujets sociaux se distinguent par les distinctions qu’ils opèrent – entre le savoureux et l’insipide, le beau et le laid, le chic et le chiqué, le distingué et le vulgaire – et où s’exprime ou se trahit leur position dans les classements objectifs. L’analyse des relations entre les systèmes de classement (le goût) et les conditions d’existence (la classe sociale) qu’ils retraduisent sous une forme transfigurée dans des choix objectivement systématiques (« la classe ») conduit ainsi à une critique sociale du jugement qui est inséparablement un tableau des classes sociales et des styles de vie. (Extrait de la quatrième de couverture)
À la Bpi, 30 BOUR
Langage et Pouvoir symbolique
Pierre Bourdieu
Points, 2014 (1991)
Message destiné à être déchiffré, la parole est aussi un instrument de pouvoir. L’ouvrage se propose d’intégrer des traditions fictivement opposées pour construire une théorie du pouvoir symbolique, outil indispensable pour comprendre son terrain d’exercice privilégié, celui de la politique.
À la Bpi, 30 BOUR 1
La Culture du pauvre. Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre
Richard Hoggart
Les éditions de Minuit, 1970 (1957)
À la Bpi, 301.4 HOG
Stigmate. Les Usages sociaux des handicaps
Erwing Goffman
Les éditions de Minuit , 1975
À la Bpi, 30 GOFF 1
Ascendant Beauf
Rose Lamy
Seuil, 2025
Revenant sur son histoire, Rose Lamy raconte le coût d’une existence déterminée par la classe sociale. La mort prématurée, les emplois aliénants, les déserts sociaux et médicaux… Elle montre tout ce que la figure du beauf et ses avatars permettent d’invisibiliser.
« Beauf, plouc et gros Jacky : de Shakespeare au tuning, ces (dé)goûts qui innervent le mépris de classe », Chloé Leprince | Radio France, 13/03/2019
« On est tous le beauf d’un autre », prévenait Cabu, l’inventeur du mot. Comme on peut tous donner dans le mépris d’un voisin plus gras, plus fluo, plus bruyant – et peut-être, moins à l’aise. L’histoire du « bon goût » est celle d’un grand partage qui fait survivre « haute culture » et « basse culture ».
« Sociogenèse et usages de la figure du “beauf” », Gérard Mauger, Sens-Dessous n°23, 2019
La représentation du peuple est un enjeu de lutte entre intellectuels : la vision enchantée du prolétariat révolutionnaire « des années 68 » s’est métamorphosée aujourd’hui dans la figure du « beauf ». Bien que diamétralement opposées, ces deux visions partagent l’ethnocentrisme qui les engendre. (Résumé de l’éditeur)
« Une généalogie du beauf », Nicolas Gastineau | Philosophie magazine, 15/12/2021
Le succès simultané du quatrième opus du film Les Tuche et des Bodin’s en Thaïlande montre le plaisir que prend l’époque à rire et s’attacher à une imagerie qu’on aurait autrefois qualifiée avec mépris de « beauf ». D’où vient ce terme, et que signifie ce retour ?
« Le passage à des goûts omnivores : notions, faits et perspectives », Richard A. Peterson | Sociologie et sociétés, vol 36, n°1, printemps 2004
Sur la transformation radicale que subit la construction du capital culturel
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