Interview

Appartient au dossier : Cinéma du réel 2021

« Les livres, dans mes films, ont la présence d’êtres »
Entretien avec Pierre Creton

Cinéma

Pierre Creton, Vincent Barré, Petit Traité de la marche en plaine © Andolfi, 2014.

Au cœur du travail de Pierre Creton, réalisateur à l’honneur du Cinéma du réel en 2021, se trouve la rencontre. Rencontre avec des êtres et des lieux mais aussi avec des auteurs, qui parcourent ses films comme des présences amies.

Cesare Pavese, Emil Cioran ou Georges Bataille sont quelques-uns des auteurs invités dans les films de Pierre Creton. D’autres, sans être présents à l’écran ou lus par ses personnages, n’en nourrissent pas moins le travail du réalisateur. Comment se construit cette présence littéraire dans son œuvre cinématographique ? Comment la vie, la lecture et le cinéma s’entrecroisent-ils et se nourrissent-ils mutuellement ?

Vos auteurs favoris sont-ils les mêmes que ceux que l’on retrouve dans vos films ?

Il y a des auteurs qui sont là tout le temps dans mes films, pas forcément affichés entre les mains d’un personnage. Cesare Pavese, Robert Walser, Gustave Roux, par exemple… sont tout le temps là, parce qu’ils sont tout le temps là dans ma vie. Il y a ceux qui passent et ceux qui sont constamment présents. Et puis il y a ceux qui sont très fortement là dans la vie mais pas du tout dans les films.

Il n’y a pas d’auteurs qui seraient présents dans les films et pas du tout dans la vie. Mais Kierkegaard, par exemple, je ne l’ai pas tant lu que ça. Il n’est pas là tout le temps comme Pavese ou Walser, il est quand même là pour le film. Il n’y a pas de règle, cela se construit toujours de façon différente.

Intégrez-vous les livres que vous aimez dans vos œuvres comme vous filmez les gens que vous aimez ?

Oui, absolument. Les auteurs que j’aime sont comme des amis. Mes films sont un moyen de partager ce que j’aime, et ce que j’aime, c’est aussi la littérature, les livres, les écrivains. Mais ils n’apparaissent pas seulement comme des livres de chevet : ils sont souvent la matière qui a construit le film à un moment donné.

La plupart de mes films partent d’une rencontre ou d’une expérience vécue, mais c‘est toujours lié à des moments de lecture, puisque je lis tout le temps. Les auteurs que j’aime, je les ai rencontrés, je les rencontre. Ils sont une présence invisible, un peu fantomatique. Les livres, dans mes films, ont la présence d’êtres : ils ont presque la même importance que les humains, les animaux ou les végétaux.

Un livre a-t-il déjà suscité l’envie de réaliser un film ?

Cela m’est arrivé avec Sophie Roger pour Mercier et Camier, d’après Samuel Beckett. C’est mon seul film coréalisé. C’était initialement un projet de Sophie. Elle tournait des portraits d’amis lisant dans un lieu choisi par eux, qui résonnait avec leur lecture. Quand elle m’a demandé de participer, j’ai demandé qu’on soit lecteurs ensemble. On était même trois, Mercier, Camier et le narrateur. 

Vous faites souvent lire à vos personnages des extraits de livres. Qu’est-ce que cela vous permet de dire sur eux ?

Dans mes films, il y a beaucoup de gestes du travail ou de gestes du quotidien et la lecture en fait partie. C’est dans cette idée qu’il m’arrive de filmer mes personnages en train de lire. C’était très important par exemple dans La Vie après la mort. On n’imagine pas forcément Jean Lambert, paysan isolé de soixante ans, lire Cioran. C’était vraiment une de ses singularités.

Dans Secteur 545, on voit Jean-François lire Traité du désespoir, de Kierkegaard. Il ne l’avait pas lu, à la différence de Jean Lambert, je lui ai mis dans les mains. Je trouvais que ça allait bien avec son personnage, qui pour moi est assez désespéré. Je ne lui ai pas réellement fait lire Kierkegaard, c’est suffisant pour moi de le voir avec le livre ouvert. D’ailleurs, il le tient de manière très artificielle, on ne tient pas un livre comme ça dans la vie. Après, il tient un livre de cuisine sur la pomme de terre de la même manière, pour apporter un peu de légèreté et d’humour. C’est un jeu entre les livres, les mots, les corps, les visages.

Les voix-over dans vos films sont elles-mêmes très littéraires. Quel rapport entretenez-vous avec l’écriture ?

J’aime écrire. Mais tout ce que j’écris sert mes films. J’ai également une pratique du dessin, que je ne trouve pas éloignée. Pour moi, avec l’écriture et le dessin, on est dans la même situation de silence et de solitude. Il y a la page blanche aussi.

Tous mes films passent par l’écriture, mais toujours de façon différente. Elle peut arriver avant, pendant, après. Dans L’Heure du berger par exemple, l’écriture c’est le film. Je monte au fur et à mesure que je tourne, et inversement, je tourne en fonction de l’avancement du montage. Ça prend le même mouvement que l’écriture, sauf que j’écris avec des images plutôt qu’avec des signes sur du papier.

Il y a plus de références à la littérature dans vos films qu’à tout autre art. Est-ce la forme de création qui vous nourrit le plus ?

Oui, c’est sûr. Je ne saurais pas forcément dire pourquoi… Ce que j’aime particulièrement dans la lecture, c’est d’abord que c’est solitaire. Où qu’on lise, que ce soit dans le métro ou dans une cabane au fond d’un bois, on est seul.

Je viens de finir La Montagne magique, de Thomas Mann. Je suis très lent à lire, de plus en plus, et c’est aussi ça que j’aime. C’est fort comme ça marque des moments de la vie. Le souvenir du livre reste très attaché à la période où on l’a lu. J’ai beaucoup aimé La Montagne magique, même si j’étais content de le finir. J’ai quand même pas mal ri, étonnamment. 

Vous pensez utiliser La Montagne magique un jour ?

Je ne crois pas, mais je n’en sais rien… À chaque fois que je commence un film, des auteurs arrivent en même temps que la rencontre. Actuellement, j’écris avec Vincent Barré, Cyril Neyrat et Mathilde Girard. On est tous les quatre lecteurs, avec des auteurs communs. Il y a déjà des auteurs sur la table. L’Institut Benjamenta par exemple, de Robert Walser. Je crois que je vais lire pour écrire le scénario.

Publié le 18/03/2021 - CC BY-NC-SA 4.0

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