Lire ensemble. Nouvelles pratiques de lecture
« Les jeunes ne lisent plus, ils sont sur leurs écrans » : cette phrase couperet, étayée par les études du Centre national du livre (CNL) sur les pratiques de lecture des Français·es, semble acter la fin du livre. Pourtant, si le temps d’écran grignote celui consacré à la lecture, jamais le livre n’a été aussi présent en ligne. Des communautés se créent autour de nouvelles figures du livre, tandis que des pratiques de lecture émergent en ligne et se prolongent dans la vie réelle.

Une promotion du livre plus ludique
Les réseaux sociaux sont les incontournables de toute campagne marketing. En 2025, 47 % des Français·es ont acheté ou lu un livre grâce aux réseaux sociaux, toujours d’après le CNL. Auteur·rices comme éditeur·rices reprennent les codes de ces outils de communication pour promouvoir leur image ou leurs ouvrages.
Autres médias, autres formats. Montages vidéo et mises en scène soignées sur les réseaux tranchent avec les rares émissions littéraires de la télévision qui rassemblent journalistes et invité·es autour d’une table. « À la télévision, le format de l’émission littéraire s’est peu à peu cristallisé comme un programme d’information […]. À l’inverse, la plateforme de partage de vidéos YouTube, mobilisant une forte culture de la “trivialité” (Jeanneret, 2008), de la participation et de la collectivité, a rapidement constitué un espace privilégié pour “jouer” avec le littéraire. S’y développent alors de nouveaux gestes ritualisés qui donnent lieu à des réappropriations du livre et de sa matérialité […] », explique Marie Siguier dans son article « La lecture comme jeu : pratiques ludiques de la littérature en régime audiovisuel ».
Une prescription incarnée
Désormais les prescripteur·rices ne sont plus des journalistes littéraires, mais les auteur·rices mêmes, des influenceur·euses ou des lecteur·rices passionné·es… Ainsi, Kim Leopold, autrice de new romance, n’hésite pas à se mettre en scène pour créer un lien fort et authentique avec son audience. Entre les posts sur son quotidien d’écrivaine et sur l’actualité de son roman, elle lit un passage de son livre dans un château, un décor similaire à celui dans lequel se déroule la scène.
Le nombre d’abonné·es des booktubeur·euses varie selon la notoriété de la personne (sans comparaison pourtant avec les influenceur·euses lifestyle). Audrey, alias Le Souffle des mots en affiche 123 000 tout de même pour sa chaîne YouTube, 113 000 sur Instagram, et 14 000 sur Facebook. Chaque influenceur·euse cible un lectorat (tranche d’âge), un genre littéraire (young adult, polar, littérature générale…), propose des séquences ritualisées et entretient une grande proximité avec sa communauté. Ils et elles échangent avec ses abonné·es et les rencontrent en ligne et même parfois dans la vie réelle (IRL). Un peu comme nos meilleur·es ami·es du livre, les influenceur·euses partagent leurs envies de lecture, les émotions éprouvées en lisant. Ils et elles contribuent au débordement de nos piles à lire (PAL), parfois au-delà de ce qu’il est possible de lire. Les Japonais·es appellent ce phénomène le syndrome « tsundoku »
Les communautés se formant autour d’une personnalité ou d’un centre d’intérêt, il est bien plus facile de proposer des contenus ciblés et engageants. Et comme les indicateurs de mesure d’audience et les échanges dans la zone commentaires permettent de vérifier, presqu’en temps réel, l’adéquation des propositions avec le public, les créateur·rices de contenus peuvent expérimenter de nouveaux formats et lancer des tendances.
Le livre, du récit à l’objet de collection
Toute la déclinaison visuelle des éléments du livre, que ce soit la typographie, le choix du papier, du format, les illustrations, ou la couverture, se prête à la mise en scène des réseaux sociaux et devient un argument de vente. Le livre est un bel objet, voire un objet de collection. Le jaspage, traitement décoratif de la tranche, qui était tombé en désuétude depuis des décennies, en profite pour faire son grand retour. L’artiste britannique Maisie Matilda se présente comme une « peintre sur tranche » (de livre). Elle propose sur son compte de décorer votre livre préféré à la main, créant des pièces uniques, véritables œuvres d’art.
Les livres sont de plus en plus accompagnés d’ex-libris, en série limitée, pour se distinguer des tirages classiques et donner une valeur exceptionnelle à l’exemplaire. Plus ludiques, les goodies et autres marque-pages promotionnels envoyés par les maisons d’édition sont très appréciés par les influenceur·euses et présentés en même temps que le livre. Mais la véritable innovation, c’est que les réseaux sociaux favorisent l’aspect communautaire de la lecture. On se rassemble autour d’un titre, d’un·e auteur·rice, d’un genre, d’une pratique…
Communautés de lectrices et de lecteurs
Pour commenter, constituer des bibliothèques ou des piles à lire
Présent·es dans les sites ou applications communautaires de livres, les amoureux·euses du livre partagent des critiques, des notations de livres, des bibliographies thématiques et sélectives sur Booknode, Babelio, Livraddict, Booklub, Goodreads, Gleeph (application française) ou Blablalivre (qui propose des critiques en 140 caractères). Sur Babelio, il est même possible de composer le catalogue de sa bibliothèque personnelle à l’aide des fiches créées par la communauté. Les autres « babéliotes » (utilisateur·rices avec un compte Babelio) peuvent consulter nos choix de lecture et suivre nos achats et critiques s’ils se trouvent des affinités de lectures avec nous.
Les réseaux sociaux via les plateformes Instagram ( #bookstagramfrance), Tiktok (#booktokfrance), Youtube (#recommandationslecture ou #ideelecture ) sont aussi une source d’idées de lecture. Par nature, plus enclins à personnaliser les interactions, ils font la part belle aux influenceur·euses (essentiellement au féminin), qui permettent de toucher un public plus jeune. En vidéo, ils et elles proposent des book haul, activité qui consiste à présenter leurs dernières acquisitions de livres et permettent de réaliser une PAL (pile à lire). Les livres reçus en service presse, avec ou sans partenariat avec les maisons d’édition, sont commentés par les booktubeur·euses qui ont la délicate mission de donner leur avis sur le livre (bon ou mauvais). L’influenceuse, qui s’adresse à ses abonné·es en direct, exprime plus volontiers l’émotion procurée par le livre et le public adolescent y est particulièrement réceptif, notamment les amateur·rices de romance. Les deux séquences peuvent être réunies dans une même vidéo, qu’on appelle vlog, pour blog vidéo, journal de bord du ou de la vidéaste.
Ils et elles lancent aussi des défis de lecture réguliers à leur communauté (Mars au féminin de Flo and Books ou le Pumpkin autumn challenge de Guimause).
Pour influer sur l’écriture ou l’édition
Le rapport habituellement descendant de l’écrivain·e vers les lecteur·rices se voit également bouleversé. D’abord, l’auteur·rice communique davantage et en direct avec son lectorat, via ses réseaux sociaux. Il ou elle peut aussi proposer ses textes en dehors des circuits de l’édition traditionnelle, via des plateformes de lecture en ligne gratuites. Le principe : les auteur·rices déposent leurs textes et les rendent accessibles aux internautes, avec les restrictions qu’ils ou elles souhaitent ou que la politique d’édition de ces plateformes impose.
Si le lectorat manifeste un grand intérêt au sujet d’un·e auteur·rice autoédité·e qu’ils ont découvert·e, il peut inciter les maisons d’édition traditionnelles à le publier. Parmi les quelques exemples célèbres issus du phénomène fan fiction (où le lecteur ou la lectrice écrit un roman inspiré d’un autre roman) l’emblématique 50 nuances de Grey (Fifty Shades of Grey, de E. L. James, 2012) inspiré de la saga Twilight. Wattpad, plateforme lancée en 2006 au Canada, a pour sa part permis de repérer ce qui deviendra le best seller After (2015) d’Anna Todd.
Enfin, des maisons d’édition comprennent l’importance d’impliquer les lecteur·rices pour favoriser les futures ventes et proposent des concours d’écriture où le lectorat devient partie prenante au choix éditorial. Les éditions Hugo new romance via Flyctia, leur plateforme d’écriture et de lecture participative, proposent un concours d’écriture de romance. Les internautes peuvent lire les textes des participant·es au concours et élire leur gagnant·e, qui se verra proposer un contrat d’édition papier.
Pour passer du virtuel au présentiel
En simples spectateur·rices, les fans assistent aussi à des lectures à voix haute de leurs auteur·rices préféré·es organisées à l’occasion de la promotion de leur dernier ouvrage. Des associations de professionnel·les de lecture à voix haute telles Les livreurs, donnent aussi l’occasion de partager les textes sous forme de spectacles vivants. La Maison de la lecture à voix haute accueille également les acteur·rices du livre audio, autre support qui a vu son succès se démocratiser grâce aux podcasts.
Enfin, si les réseaux sociaux littéraires regroupent les passionné·es de lecture, certain·es sont demandeur·euses de plus de socialisation, de liens et d’expériences ludiques à vivre. D’où un aller-retour entre le digital et le réel pour resserrer les liens de la communauté. Par exemple, Livreaddict organise un Bookclub mensuel (discussion en visio sur un thème ou un titre commun) ou encore, hors ligne, les pique-niques annuels de la communauté Babelio dans plusieurs grandes villes.
Pour lire en silence mais en groupe
D’abord créé en ligne, le Silent book club, site officiel présent dans 60 pays, regroupe une communauté mondiale de lecteur·rices. Les personnes se réunissent dans un lieu donné indiqué sur le site (bibliothèques, librairies, en ligne…) pour lire en silence pendant une durée prédéterminée. La première règle du club est qu’aucune lecture n’est imposée. Une discussion peut suivre la séance, mais sans obligation pour les plus introverti·es.
Dans la continuité du Silent book club et dans l’esprit des raves parties, la Silent reading party regroupe dans un lieu exceptionnel un grand nombre de lecteur·rices anonymes qui partagent en silence et en communion leur activité solitaire préférée. Ces expériences aux États-Unis, dans des villes culturelles comme New-York ou San Francisco, ont lancé le phénomène dans des lieux insolites et se sont propagées en Europe, à Barcelone notamment. À Paris, elle s’est concrétisée par la reading Party de minuit des Galeries Lafayette Champs-Élysées et des Éditions Points, le 4 décembre 2025, un événement promotionnel initié par l’éditeur (après une première expérience au 8e étage de l’Opéra Bastille, le 6 septembre 2025).
Plus intimiste, à Zurich, l’association Silent reading rave propose de se retrouver mensuellement dans leur local, un café dédié aux lectures communes silencieuses. Fabian Weingartner et Linda Hruza, à la tête de l’association suisse, ont eu l’idée à la suite du confinement lors de l’épidémie de Covid de « former une communauté avec qui partager leur passion ». Une sorte de prolongement du « seul·es ensemble » de cette période. C’est un lieu qui tranche radicalement avec le monde extérieur : silencieux, tranquille mais pas coupé des autres. Une centaine de personnes se réunissent, éteignent leurs téléphones et prennent vraiment le temps de lire ce qu’elles veulent. Et si, finalement, la lecture n’était plus une activité solitaire ?
Publié le 08/06/2026 - CC BY-SA 4.0
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