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Louise Bourgeois en habit de graveuse

Dans ses peintures, Louise Bourgeois travaille déjà les formes. Fernand Léger, son professeur, y décèle l’âme d’une sculptrice. Louise Bourgeois poursuit dans cette voie. Ses Maman, des araignées monumentales, sont aujourd’hui connues dans le monde entier. Pourtant, elle a aussi exploré d’autres médiums comme le dessin et la gravure. Travaux mis à l’honneur par le Centre Pompidou et La Bibliothèque nationale de France dans l’exposition « Louise Bourgeois. Extrême tension » du 20 octobre 2026 au 20 février 2027.

Maman de Louise Bourgeois, photographié par Jordi Martorell Flickr, Licence CC BY NC ND 2.0

Entre constance et acharnement

Avec près de 1 800 compositions, ce qui représente environ 4 800 feuilles imprimées, la gravure fait partie intégrante de la pratique artistique de Louise Bourgeois, rapporte la curatrice Déborah Wye dans l’introduction du catalogue Louise Bourgeois: An Unfolding Portrait . Pourtant, en parcourant ce travail, un élément étonne : les dates de production. Toutes ses impressions sont datées entre 1938 et 1949 puis entre 1973 et 2010 (date de son décès). Soit une coupure de vingt-quatre années, qui correspondent à ses débuts en tant que sculptrice en octobre 1949 (marqués notamment par son exposition individuelle à la Péridot Gallery de New-York) et à l’année de décès de son mari, l’historien d’art Robert Goldwater, en mars 1973. Malgré cet écart, il y a une constance esthétique notable entre ses œuvres. Cette remarquable cohérence de ses sujets et de ses formes, tout au long de ses cinquante années de pratique, est caractéristique de l’approche artistique de Louise Bourgeois. Pour faire ses gravures, il lui arrivait de consulter les ouvrages sur son œuvre, comme Louise Bourgeois: Drawings (1988), ce qui rend presque impossible le développement chronologique de son travail, remarque Déborah Wye.

De son vécu découle tout son œuvre. Même si elle ne l’admet publiquement que sur le tard, dans les années 1980, rapporte son galeriste Jean Frémon (Galerie Lelong). « Tout son art est autobiographique, que peut-on dire de plus sur sa vie ? » ironise sa biographe Marie-Laure Bernadac. Née en 1911 au sein d’une famille de restaurateurs de tapisseries anciennes au sud de Paris, Louise Bourgeois prend le chemin des études supérieures, poussée par sa mère qui refuse qu’elle devienne artisane et qu’elle « prenne l’aiguille ». Elle rencontre dans sa galerie l’historien d’art américain Robert Goldwater qu’elle épouse aussitôt puis part dans la foulée s’installer à New York, en 1938. C’est dans cette ville de gratte-ciels qu’elle démarre réellement sa carrière artistique bâtie sur le questionnement des antagonismes de la maternité, de la féminité, de la sexualité et de l’espace domestique.

« Louise Bourgeois est une artiste du jour et de la nuit, au sens propre comme au figuré. Artiste des extrêmes, elle explore des impulsions opposées et pourtant intimement liées, fascinée par la vérité complexe et contradictoire de nos sentiments envers nous-mêmes et autrui. La connaissance de soi était son désir le plus profond. Elle était la question à laquelle son art cherchait à répondre. »

Justin Paton « Has the day invaded the night or the night invaded the day? », Catalogue d’exposition, Art Gallery of New South Wales (Sydney), 2023

Portée sur les thèmes de l’intime, elle cherche à comprendre les états psychologiques qui la traversent et donne une grande importance à la symbolique de ses représentations. Elle précise et répète chaque œuvre avec une détermination qui ne la quittera jamais.

« L’imperfection c’est ce qui vous fait marcher. Moi je répéterai encore et encore jusqu’à ce que ce soit parfait. L’imperfection, c’est une chose qui vous motive. C’est pour cela que je travaille en série. J’ai, par exemple, vous voyez, dans le fond de l’atelier ici, il y a The Arch of Hysteria (Arc de l’hystérie) mais j’en ai fait une douzaine. Parce que je n’arrivais pas à produire ce que je voulais. (…) Il y a une espèce d’acharnement là, que je possède. Je ne me fatigue pas des choses. Si j’ai un sujet et bien il y a une chose éternelle là, qui revient et qui comme un tissage, on le fait puis après on le refait, et puis c’est pas parfait, alors on le défait. »

Louise Bourgeois « Les Grandes dames de l’art », un podcast d’Aware Centre Pompidou, 2021

La gravure porte la trace du processus artistique

La reproduction d’un même sujet lui permet de trouver la plus juste représentation de ce qu’elle ressent ou de ses états d’esprits changeants. La gravure, fondée sur la duplication, se prête tout à fait à ce processus créatif, tel que le rapporte la curatrice Sewon Kang au sujet de ses nombreuses Sainte Sébastienne. Cette figure féminine inspirée par le martyr saint Sébastien, dont le corps a été transpercé de flèches, est repris par Louise Bourgeois pour représenter sa propre douleur. Les différents tirages montrent les étapes dont mènent à trois versions finales : une représentation du corps de l’artiste recouvert par le sceau de son père, une autre marquée de son sceau personnel, et dans la troisième, en grand format, le corps n’a plus de tête. Elle décline ainsi les sens d’une même figure. Louise Bourgeois dit de la gravure que « toute l’histoire du processus créatif est là. En peinture ou en sculpture, elle disparaîtrait. »

Vidéo – Louise Bourgeois | HOW TO SEE the artist with Sewon Kang, sur la chaîne YouTube du MOMA, 6 minutes 17 secondes, en anglais

Ses sujets gravés et sculptés se font aussi échos. Louise Bourgeois considérait que les disciplines artistiques se valaient toutes, qu’elles étaient simplement différentes façons de représenter une même chose. Dans ces deux pratiques, l’artiste met en avant la forme, la matérialité et s’intéresse peu à la couleur. Elle passe d’une discipline à l’autre comme par exemple avec ce motif félin en autoportrait. La gravure de 1994 est reprise en 2007 en sculpture et en gravure, puis imprimée sur sur tissu en 2007. Ces circulations sont aussi des va-et-vient entre son passé et son présent.

« Cette créature à cinq pattes représente ma famille. J’ai grandi dans une famille de cinq personnes en France et j’ai moi-même fondé une famille de cinq personnes à New York. Mon animal à cinq pattes revêt une signification personnelle ; c’est un autoportrait de mes responsabilités. L’idée d’une famille soudée est très importante pour moi. »

Louise Bourgeois, The Easton Foundation: LBQ-0001, 2007 [traduction de la rédaction]

La gravure sur tissu est un procédé qu’elle a exploré tardivement, dans les années 1990, alors qu’elle avait plus de 80 ans. Comme si la mise en garde de sa mère l’avait totalement éloignée du textile. Afin que les vêtements qu’elle avait gardés toute sa vie ne soient pas jetés, comme sa robe de mariée, elle les utilise dans ses œuvres sculptées et gravées. Le textile devient alors son support d’impression favori, qu’elle développe dans des ouvrages de lithographie et collage avec Ode à l’oubli (2004) ou en en sérigraphie et impressions digitales avec Ode à la Bièvre (2007).

Ode à l’oubli de Louise Bourgeois, photographié par Daniel Hartwig Flickr, licence CC-BY 2.0

Graver, une manière de se confronter 

En 1990, elle offre ses gravures au Museum of Modern Art (MOMA), que le musée valorise sur le site Louise Bourgeois: The Complete prints & book (une véritable mine d’or !). La collection révèle les nombreuses techniques testées par l’artiste : la taille douce, la gravure en relief,  la photogravure, la sérigraphie… Les notices rapportent qu’elle s’intéressait davantage aux techniques de taille directe, comme le burin ou la pointe sèche, pour lesquelles il faut s’attaquer directement à la matrice grâce à des outils métalliques, et moins à celles de la taille indirecte comme l’aquatinte ou la lithographie, qui utilisent des solutions acides pour graver le motif sur le support. Dans son œuvre The Death of a Dog and Acid Rain, qui raconte le jour où son chien a négligemment été enterré par son père, Louise Bourgeois fait le parallèle entre la bosse de la terre, et les bosses (embossages) qui se forment sur le papier gravé (à cause de l’épaisseur de la matrice). Louise Bourgeois en habit de graveuse s’intéresse au travail physique et manuel de la matière. Loin des apparences, la sculpture et la gravure ont un certain nombre de points en commun, que Louise Bourgeois révèle.

L’historienne d’art Briony Fer rappelle qu’elle a fait ses débuts par la peinture avant d’élargir ses expérimentations vers la gravure et la sculpture. En 1945 elle commence à faire des sculptures en bois (balsa) et rejoint l’atelier 17 du graveur britannique Stanley William Hayter. Ce studio parisien renommé, qui avait dû déménager à New York pendant la guerre, a notamment reçu entre ses murs Joan Miró, Yves Tanguy, Le Corbusier ou encore Nemesio Antúnez. Louise Bourgeois n’y aurait sans doute pas été acceptée sans sa maîtrise du français. Enthousiasmée de ces nouveaux horizons créatifs, elle adapte son appartement à Stuyvesant Folly : elle se procure une presse et investit le toit de l’immeuble pour élargir son espace de travail.

C’est dans l’atelier 17 qu’elle réalise son livre d’artiste le plus connu, intitulé He Disappeared into Complete Silence [Il disparu dans un silence total]. Celui-ci lui permet de cristalliser son lexique singulier de motifs et de formes, analyse Briony Fer. Associé à de courts textes qu’elle nomme paraboles, l’ouvrage raconte le mal du pays, les relations humaines, la douleur…

« [Il s’agit d’un] drame intérieur… Il traite de la peur de dépasser les bornes et de blesser autrui. Le but est toujours de se maîtriser… afin de ne pas projeter sa propre violence sur les autres. »

Louise Bourgeois, citation reprise par Deborah Wye et Carol Smith dans The Prints of Louise Bourgeois, The Museum of Modern Art (New York), 1994

Cette peur dont parle Louise Bourgeois est aussi le moteur de son œuvre. C’est cette peur qu’elle cherche à surmonter par l’art, c’est peut-être aussi en cela qu’elle préfère un rapport direct, frontal, à la matière.

« La peur est un sentiment négatif. On est attrapé, on est hypnotisé par la peur. Je fais de la sculpture pour l’exorciser. Lui échapper ».

Louise Bourgeois, dans Louise Bourgeois face à face de Xavier Girard, 2016

L’artiste remodèle le monde selon ses propres règles avec ses propres symboles. Dans une des illustrations de He Disappeared into Complete Silence, des échelles sont accrochées au plafond pour ainsi éviter de perdre l’équilibre sur le sol, commente-t-elle. La pointe sèche Le pont transbordeur (1946-1967) illustre, dit-elle, des dispositifs de surveillance qui veillent jour et nuit et permettent de maîtriser les tempêtes. Les cheveux de Pivotage difficile (1947) expriment chez elle une forme de soutien, de confiance. Cet imaginaire que l’art lui permet de déployer est sa ressource pour se confronter à l’insurmontable. Elle explique qu’« en tant qu’artiste, je suis quelqu’un de puissant. Dans la vie réelle, j’ai l’impression d’être une souris derrière un radiateur. » (Destruction du père, reconstruction du père (2000)).

Le parcours de Louise Bourgeois force à l’admiration. Sombres, de premier abord, ses œuvres révèlent une grande sensibilité qui a été reconnue par ses contemporain·es. Elle a été la première femme à faire l’objet d’une exposition individuelle au MOMA, et compte parmi les artistes femmes et sculptrice les plus populaires au monde aux côtés de Niki de Saint Phalle et Camille Claudel.

Publié le 19/10/2026 - CC BY-NC-SA 4.0

Pour aller plus loin

Louise Bourgeois. An Unfolding Portrait. Catalogue d'exposition, Museum of modern art (New-York), 24 septembre 2017 - 28 janvier 2018

Deborah Wye
MOMA, 2017

Louise Bourgeois: An Unfolding Portrait explore les gravures et les livres de cette artiste de renom, une facette méconnue mais essentielle de son œuvre. Sa production abondante dans ces médiums – abordant des thèmes qui l’ont constamment préoccupée, tels que la mémoire, le traumatisme et le corps – est ici analysée dans le contexte de sculptures, dessins et peintures apparentés. Cette étude éclaire le processus créatif de Louise Bourgeois, qui transparaît de manière unique et saisissante à travers l’évolution et les variations de ses impressions ; observer ces étapes se déployer, c’est comme assister à l’acte de création de l’artiste. Publié à l’occasion d’une exposition au Museum of Modern Art, ce catalogue comprend un essai de la commissaire d’exposition (et amie de longue date de l’artiste) Deborah Wye, qui examine le rapport de Louise Bourgeois à ces médiums en parallèle avec l’évolution de sa vie et de sa carrière. Des entretiens avec trois de ses proches collaborateurs éclairent davantage sa pratique artistique et sa production, dont quelque trois cents œuvres sont présentées dans ce volume.(4e de couverture, traduction de la rédaction)

À la Bpi, 70″19″ BOUR.L 2

Louise Bourgeois. Femme couteau

Laure Adler
Flammarion, 2019

Retrace la vie d’une artiste à l’œuvre polymorphe, dont les sculptures, les peintures, les dessins, les installations monumentales ou les gravures échappent à toutes les classifications esthétiques. L’auteure s’appuie sur les archives personnelles de Louise Bourgeois, ses journaux, sa correspondance, ses écrits psychanalytiques et les nombreux entretiens qu’elle a accordés. © Électre 2019

À la Bpi, 70″19″ BOUR.L 2

Louise Bourgeois. Has the Day Invaded the Night or has the Night Invaded the day? | Exposition Art Gallery of New South Wales (Sydney), 2023-2024

Justin Paton
Art Gallery of New South Wales, 2023

Jour et nuit, amour et haine, calme et chaos, conscient et inconscient. Explorez le monde de tensions et d’extrêmes de Louise Bourgeois dans ce nouveau livre saisissant consacré à l’une des artistes les plus influentes du siècle dernier. (4e de couverture, traduction de la rédaction)

Logo France Culture

Dans la toile de Louise Bourgeois, 2019-2020 | Podcast « La Compagnie des œuvres », France Culture

Connue notamment pour ses immenses sculptures d’araignées (appelées « Maman »), Louise Bourgeois (1911-2010) a traversé le XXe siècle en le marquant par son œuvre de sculptrice, peintre et plasticienne.

Louise Bourgeois. The Complete Prints & Books

Un site internet hébergé par le MOMA qui recense l’ensemble de l’œuvre imprimé et éditorial de Louise Bourgeois.

Louise Bourgeois | Aware Centre Pompidou

Notice de l’artiste sur le site Archives of Women Artists, Research & Exhibitions.

Louise Bourgeois | The Easton Foundation

Site internet de la Easton Foundation fondée par Louise Bourgeois et qui s’occupe désormais de préserver son œuvre.

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