Ne plus perdre l’horizon : 13 films sur l’écoféminisme
Le Festival Cinéma du Réel s’est associé à la chercheuse et activiste Silvia Federici pour poursuivre une réflexion engagée en 2024 autour des manières d’habiter le monde. Pour l’édition 2026 du festival, des documentaires et des films de fiction ont été rassemblés autour du thème de l’écoféminisme. Ils nous offrent l’occasion de penser conjointement l’assujettissement des femmes et l’exploitation de la nature, au travers des concepts du féminisme et de l’écologie.
Pourquoi les femmes ?

La sélection de films du Cinéma du Réel, tous réalisés par des femmes, amène à étudier les enjeux environnementaux au prisme du genre, tant du plan de la sensibilité à ces questions que du plan des victimes des dérèglements climatiques. Dans les faits, les femmes, étant particulièrement touchées, sont aussi celles qui s’emparent de ces sujets pour les documenter. Action Climat, des Nations Unies, rapporte que les femmes ont quatorze fois plus de risques de mourir dans une catastrophe climatique.
Pour Radio France, l’essayiste Élise Thébaut relaie le constat qu’elles sont les premières concernées par le dérèglement climatique et la pollution. Elles ne sont pourtant propriétaires que de 10 % ?des terres. Elle ajoute que, majoritairement, ce sont les femmes qui s’occupent du vivant, du soin, de la nourriture, de la survie et sont les premières observatrices de l’environnement. Dans l’article « Le changement climatique exacerbe les violences contre les femmes », le journaliste de Reporterre Vincent Lucchese explique en quoi le changement climatique, qui peut jouer sur l’humeur et la santé mentale, amplifie les mécanismes de domination patriarcale.
« L’oppression des femmes et la destruction de la planète ne sont pas deux phénomènes distincts, mais deux formes de la même violence », explique Mary Judith Ress, théologienne écoféministe chilienne. Cette corrélation a fait son apparition en France sous les mots de Françoise d’Eaubonne, dans Le Féminisme ou la mort ?(1974), texte dans lequel on trouve pour la première fois le terme « écoféminisme ».
Présentée au Cinéma du Réel, Anne-Charlotte Robertson, dans son journal filmé Five Years Diary ?(1983-1998), part de l’exploration personnelle et de sa subjectivité pour se relier à un monde plus large. Végétarienne et militante contre la destruction de l’environnement, sa conception du jardinage est un champ vibrant plein de forces qui interagissent. Elle contextualise l’existence humaine dans un système non-humain englobant. Avec sa caméra super 8, elle s’empare du format du journal intime – un des rares genres dans lequel les femmes n’ont pas été contraintes. Ce format lui permet d’enregistrer les détails, souvent négligés, du quotidien en tant que femme et d’explorer leur subjectivité, remarque Anjo-Marí Gouws. Ce genre, par ailleurs, la poétesse Adrienne Rich le définit avec justesse comme « le plus féminin et féministe ». L’approche de Robertson s’inscrit ainsi dans une prise de conscience d’un détachement avec la nature, observé et redouté par les écoféministes.
Un déracinement
Le festival s’ouvre avec le film Foragers (2022) de la réalisatrice palestinienne Jumana Manna qui pose une première question : pourquoi ces terres ne leur appartiennent plus ? En observant sa propre famille, Jumana Manna dénonce les lois israéliennes qui interdisent et pénalisent la cueillette de certaines plantes sauvages que les Palestinien·nes utilisent traditionnellement dans leur cuisine. Ils et elles sont privé·es de ces terres ancestrales sur lesquelles le za’atar (thym) et l’akkoub (artichaut) sont entretenus pour être, ensuite, revendus. Ce film démontre comment des lois ou des projets civils peuvent aller à l’encontre de traditions, d’héritages ou de pratiques culturelles, pour des intérêts souvent économiques, et finissent par défaire lentement des liens entre les humain·es et leur environnement.
Dans The Haunted ?(2017), la réalisatrice ouzbèke Saodat Ismailova met en images un texte écrit à destination du dernier tigre de la Caspienne, intensivement chassé en Asie centrale. Rédigé à la première personne par une femme, ce témoignage intime et hypnotique (qui est en fait une réécriture de nombreux témoignages) déplore l’anonymisation, la perte, la destruction des espaces sauvages qui vont de paire avec l’effritement de la transmission de savoirs. Le recours à des images d’archives renforce cette sensation de déperdition.

« Quand je me suis intéressée au tigre comme totem, qui est profondément ancré dans la psychée et la mémoire collective en Ouzbékistan et au Kazakhstan, il s’est avéré être un mélange complexe d’émotions, comprenant les présences ancestrales, l’aspiration spirituelle et la perte de connexion avec le territoire. »
Saodat Ismailova, entretien avec le curateur Anders Kreuger pour Vdrome.
La perte des terres est aussi le problème des Indiennes des basses régions de l’Himalaya qui voient les forêts de leurs villages accaparées par de puissants négociants. Le Yugantar Film Collective, un collectif féministe indien de court-métrages documentaires, actif entre 1980 et 1983, montre, dans Sudesha (1983), des femmes forcées de marcher des heures depuis leur village vers la forêt pour accéder à la nourriture, à l’eau, et aux ressources nécessaires au chauffage. Leur raréfaction rendant le fardeau d’autant plus lourd, elle n’ont d’autre choix que de s’engager politiquement pour faire valoir leurs droits.
Les résistances pacifiques
Les Indiennes se sont engagées pour la conservation des forêts aux côtés de l’activiste Sudesha Devi dans le mouvement Chipko, remarquable pour la participation massive des femmes. Dès les années 1970, le collectif mène des actions non-violentes qui consistent pour les protestant·es à enlacer des arbres pour les protéger, et qui sont depuis emblématiques de l’écoféminisme.

Pour documenter les manifestations écoféministes en Europe, le Cinéma du Réel donne la voix aux activistes de Solange Fernex, militante et cinéaste (archives, non datées) et de Carry Greenham Home (1983) de Beeban Kidron et Amanda Richardson, qui traitent des engagements des militantes pacifistes. Les écoféministes du Camp des femmes pour la paix à Greenham Common ont fait le choix de la non-mixité pour marquer leur volonté de s’affirmer sur un espace strictement réservé aux hommes : la base militaire de la Royal Air Force. Elles interviennent sur ce terrain de domination virile sans recourir à la violence : chants, discussions, débats rythment les journées au campement. Le film montre comment certaines fuient dans le même temps leur condition de femme au foyer et trouvent dans ce mouvement un espace de réflexion et d’engagement au changement social à la fois écologique et féministe. Beeban Kidron souligne que « les femmes de Greenham Common ont appris à toute une génération comment manifester ».
De son côté, l’artiste étatsunienne Marwa Arsanios se rend en Colombie pour documenter les « micro résistances » contre les multinationales par la perpétuation de variétés ancestrales de graines dans Who is Afraid of Ideology? Part 3: Micro Resistencias (2020). Résistances pacifiques qui font néanmoins prendre des risques vitaux aux militant·es, comme Mariana, figure leader du mouvement. Le documentaire raconte son histoire sans que l’on puisse la voir, puisqu’elle a dû s’enfuir. Marwa Arsanios accompagne les luttes des indigènes pour leurs terres tout en insistant sur le caractère holistique du rapport à la nature. Au début du film, elle énonce : « Si l’on pense au corps comme une masse bactérienne, on ne peut plus penser ses contours, alors la masse du corps humain devient indistincte de son environnement et plus précisément de son environnement non humain. »

L’entremêlement des mondes
Les films de la sélection soulignent la nécessité de penser la nature et ses interconnexions dans son ensemble. Ils se démarquent de la pensée dualiste qui oppose nature et culture pour souligner les multiples liens de l’humain à son environnement.
« Ne pas voir la nature comme un élément extérieur aux humains, où nous, les êtres humains, comme un élément extérieur à la nature. Là-bas, dans la mangrove, nous sommes tous les mêmes. »
Sonia Vaz Borges, historienne, dont le travail de recherche a servi de base à la fiction Mangrove School ?(2022), dans un entretien pour le Cinéma du Réel
La réalisatrice Filipa César a reconstitué comment des Guinéen·nes pourraient de nos jours vivre encore dans la mangrove, zone parfois immergée qui sépare l’eau salée et l’eau douce. En effet, pendant la guerre d’indépendance de la Guinée-Bissau contre le Portugal (1963-1974), des populations fuyant les militaires portugais ont trouvé refuge dans cet environnement unique qu’est la mangrove. Elle imagine des enfants qui y étudient rassemblés sur les racines qui émergent de l’eau. La nature devient un havre protecteur loin des enjeux coloniaux favorisant un apprentissage libre. Mais elle impose aussi ses contraintes : dans une scène où un crayon glisse de la table et tombe dans l’eau trouble, irrécupérable, la réalisatrice surprend les spectateur·ices qui saisissent alors les adaptations nécessaires à ce milieu qui semble inhabitable.
Avec Aequador (2012), Laura Huertas Millan propose une dystopie dans laquelle les excès des idéologies extrémistes auraient conquis l’Amazonie. Avec, en arrière plan, des constructions au style moderniste abandonnées, les habitant·es poursuivent leurs activités. Le film est fait d’observations silencieuses d’où émerge l’altérité de la nature entre la surface de l’eau, le vent dans les feuillages, les insectes, les scènes de danse dans l’obscurité, les pieds nus dans la terre. Altérité qui parfois s’incarne, à l’instar de la créature dont tout le monde parle dans Curupira et La Machine du destin (2021) de Janaina Wagner. Curupira, démon du folklore mythologique brésilien, protectrice de la forêt, attaque les personnes qui se servent plus que de besoin. Dans le film, elle est pourchassée par une autre figure, Iracema, fantôme tiré d’un classique du cinéma brésilien de 1974 : Iracema – Uma Transa Amazônica de Jorge Bodanzky. Iracema fut le premier docu-fiction à faire voyager des images de forêts brésiliennes brûlées jusqu’en Europe. C’est ainsi que les pays occidentaux ont pris conscience de la situation, explique la réalisatrice. La rencontre de ces deux figures relie le passé mythologique protecteur au futur du Brésil, incarné par la jeune femme portée par l’espoir de ne plus voir la forêt détruite. Le film documente plus spécifiquement la construction de l’autoroute fédérale BR-319 depuis un endroit appelé La Realidad (Réalité).

« Non, dans certaines régions du Brésil, c’est “a curupira”, dans d’autres c’est “o curupira“. Donc sa qualité est non genrée mais j’ai choisi d’avoir une femme curupira. »
Janaina Wagner, dans un entretien avec Sabina Petkova pour Talking shorts.
Portant les voix de nombreuses régions du monde à différentes époques, la sélection du Cinéma du Réel pour l’écoféminisme montre la diversité de ce mouvement aux échelles locales. Depuis les premières militantes pacifistes installées en campement jusqu’au docu-fiction qui fait vivre des figures de la mémoire collective, les réalisatrices incarnent ou portent des témoignages forts autour de la nécessité de protéger l’environnement en défendant les droits des femmes. Elles revendiquent la prise en compte de toutes les conséquences sociales et culturelles qui découlent de l’accaparement brutal des territoires et qui affecte les liens entre les populations et leurs terres, tant biologique que culturel.
NB ?: Les traductions depuis l’anglais des citations de Saodat Ismailova, de Janaina Wagner et de l’extrait du film de Marwa Arsanios sont de la rédaction.
Publié le 28/04/2026 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin :
Reclaim. Recueil de textes écoféministes
Émilie Hache
La Découverte, 2023
Anthologie de textes pour découvrir l’écoféminisme, mouvement né dans les années 1980 qui fait le lien entre l’exploitation des ressources naturelles et celle que subissent les femmes. ©Électre 2016
À la Bpi, 300.11
L'Écoféminisme
Catherine Larrère
La Découverte, 2023
Une synthèse sur l’écoféminisme, terme qui rencontre beaucoup de critiques. Existant là où se rencontrent combats écologiques et luttes féministes, les mouvements qui s’en réclament répondent à une double oppression qui frappe les femmes et l’environnement. L’étude de cette oppression nécessite d’interroger les trois domaines qu’elle concerne : la nature, le social et la politique. ©Électre 2023
À la Bpi, 300.11
Être écoféministe : théories et pratiques
Jeanne Burgart Goutal
L'Échappée, 2020
Mêlant reportages et analyses, l’autrice s’intéresse à l’écoféminisme en restituant la diversité de ses théories : critique du capitalisme, redécouverte des sagesses et des savoir-faire traditionnels, réappropriation par les femmes de leur corps, entre autres. Elle aborde également ses ambiguïtés et fait le portrait de femmes qui se revendiquent écoféministes, telles que l’Indienne Vandana Shiva. ©Électre 2020
À la Bpi, 300.11
Le Féminisme pour sauver la planète !
Charlotte Soulary
Les Petits matins, 2021
Membre de la direction d’Europe Écologie-Les Verts, l’autrice tient à démontrer que le mouvement écologiste n’est pas exempt d’une instrumentalisation du corps et du travail des femmes ainsi que d’une participation aux mécanismes de leur exclusion de la sphère publique. Elle défend l’idée que l’écologie politique ne peut faire l’économie d’une révolution féministe pour changer le système. ©Électre 2021
À la Bpi, 300.11
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