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Le parfum, matériau d’écriture

Le parfum est un matériau d’écriture difficile à appréhender, qui nécessite souvent des recherches spécifiques de la part des auteurs et autrices. Balises explore les coulisses de la littérature olfactive.

Jeune femme, en pied, de maquillant devant le miroir. Elle est bustier et jupon et regarde en direction du peintre, une houpette à la main.
Édouard Manet, Nana, 1877, huile sur toile, Kunsthalle de Hambourg (Allemagne). Domaine public. Photo : © www.bridgemanart.com

« D’un bout à l’autre de mon enfance, l’odeur d’usine signe le retour de mon père. L’odeur puissante des cuves à distiller, qui excède toutes les odeurs connues de la nature, les aggrave prodigieusement. »

Valentine Goby, Baumes, 2014

Dès les premières lignes de son récit autobiographique Baumes, publié chez Actes Sud en 2014, Valentine Goby reconnaît au parfum une valeur essentielle et personnelle. Ses mots révèlent la place des essences dans sa vie et son histoire familiale. « Un parfum, ça te signe », affirme-t-elle avec conviction. L’autrice de Baumes, fille de parfumeur, raconte son enfance, ses souvenirs olfactifs. Onze ans plus tard, elle récidive avec Le Palmier (Actes Sud, 2025), dont le personnage principal est Vive, une fillette dont le père est également parfumeur.

Valentine Goby, interviewée par Balises en février 2026, fait partie des rares romancier·ères contemporain·es à s’atteler au parfum au cœur de son sujet d’écriture. Née à Grasse, elle cherche tout naturellement à « mettre en mots » les odeurs et senteurs qui l’ont accompagnée dans sa vie. Dans cette quête, Le Parfum (1985) de Patrick Süskind, qu’elle lit à l’âge de quinze ans, est une révélation : « Mon père traque les plantes à parfum (…) Süskind débusque les mots dans la jungle de la langue et à la fin, tous les deux fabriquent des odeurs. »

Une fascination olfactive héritée de la littérature naturaliste

La littérature s’empare avec délectation des parfums et des odeurs au 19e siècle. Sophie-Valentine Borloz, docteure en littérature française, explique dans la revue Littérature n°185 consacrée aux Sociabilités du parfum (2017) que l’engouement de la littérature pour l’olfactif, « qu’il soit répulsif ou plaisant », coïncide avec les préoccupations médicales et hygiénistes de l’époque. Isabelle Reynaud Chazot partage ce constat et précise en 2000, dans sa thèse Détournements de l’olfaction dans la littérature de la deuxième partie du 19e siècle, que les écrivain·es naturalistes multiplient les descriptions olfactives par souci de réalisme. Émile Zola évoque les puanteurs du peuple pour dénoncer les conditions de vie dans les logements insalubres (L’Assommoir, 1876). Guy de Maupassant assimile les odeurs aux vices (Bel-Ami, 1885). Pour Charles Baudelaire, l’olfactif convoque des images, des sons, des souvenirs.

« Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux […] Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j’entends dans tes cheveux ! »

Charles Baudelaire, « Un hémisphère dans une chevelure », Le Spleen de Paris, 1869

La femme occupe une place de choix dans l’imaginaire du parfum, comme le rappelle l’historien Alain Corbin dans Le Miasme et la Jonquille (1982) : « Le symbolisme envahissant de la femme-fleur naturelle et doucement parfumée révèle la ferme volonté de contenir les affects. […] Ambitieuse stratégie qui tente de désamorcer la menace de l’animalité, d’assagir les pulsions de la femme. » Sophie-Valentine Borloz abonde dans le même sens : « L’élément olfactif véhicule un imaginaire sulfureux, lié à la sexualité et à la perversion. » La femme sent la violette chez Zola (Nana, 1880), le musc chez Maupassant (Bel-Ami, 1885), « toute la ville » chez Paul Margueritte qui décrit les senteurs de Baïa, la femme de la casbah (« Le Parfum », La Lanterne magique, 1909). Le parfum est un des moyens mobilisés pour décrire les caractéristiques des personnages et l’atmosphère des lieux dans lesquels ils évoluent. Depuis, les auteur·rices héritent de ce catalogue de descriptions d’odeurs et des imaginaires olfactifs façonnés par la littérature naturaliste du 19e siècle. Reste la difficulté de traduire en mots les multiples nuances de parfums.

Des mots sur des odeurs

« Il lui avait d’abord fallu travailler la grammaire, comprendre la syntaxe des odeurs, se bien pénétrer des règles qui les régissent […] », écrit Joris Karl Huysmans dans À rebours (1884) au sujet des parfumeur·euses. Un siècle plus tard, cette difficulté à nommer les innombrables odeurs est formulée dans Le Parfum de Patrick Süskind : « […] toutes ces grotesques disproportions entre la richesse du monde perçu par l’odorat et la pauvreté du langage amenaient le garçon à douter que le langage lui-même eût un sens. »

En littérature, comme en parfumerie, décrire des odeurs est un exercice délicat, ainsi que le reconnaissent Jean-Alexandre Perras et Érika Wicky dans « Sociabilités du parfum » (Littérature n°185, 2017). Les deux chercheur·euses admettent que le vocabulaire olfactif « à la fois imprécis et limité » nécessite de « contourner cette carence, en particulier dans l’accumulation ou la métaphore ». C’est pourquoi, l’écriture olfactive exige des recherches minutieuses et nécessite une immersion dans les odeurs.

À la recherche du parfum perdu

Dans Baumes, Valentine Goby énonce les multiples recherches qu’elle effectue pour écrire sur le parfum : « je lis essais, revues, articles illustrés et dictionnaires, je vais au musée international de la Parfumerie à Grasse. » De même, pour Le Palmier, elle a mené des entretiens avec des parfumeur·euses, producteur·rices de plantes à parfum, nez… Dans l’objectif de ne pas « trahir le souvenir ravivé par une mise en scène […] j’emmène mon corps avec moi dans le paysage pour collecter des impressions », précise-t-elle. Valentine Goby mène un « travail d’archéologie intime pour exhumer des sensations très anciennes », explique-t-elle en énumérant ses expériences pour « mettre son corps à l’épreuve ». Elle est allée visiter l’usine Mane à Bar-sur-Loup, les usines de Robertet et de Payan Bertrand à Grasse : « J’ai pris des notes sur ce qu’on entend, ce qu’on voit, sur les gestes des ouvrier·ères. Après, j’ai construit mon usine à moi. »

Donnons raison à Valentine Goby. Comme la parfumerie, l’écriture est bien une autre façon de « fabriquer des odeurs ».

Publié le 25/05/2026 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

Détournements de l’olfaction dans la littérature de la deuxième partie du 19e siècle (France et Angleterre), thèse de doctorat en Littérature comparée, Paris IV, Isabelle Reynaud Chazot, 2000 | Hal Thèses

L’apparition massive des sensations olfactives dans la littérature française de la deuxième moitié du 19e siècle est un événement majeur de l’histoire littéraire. Rares ou stéréotypées auparavant, les sensations olfactives indiquent, à partir de 1857, une évolution essentielle de la littérature. (Extrait du résumé)

Le Miasme et la Jonquille. L'odorat et l'imaginaire social, 18e-19e siècles

Alain Corbin
Flammarion, [1982] 2016

À partir de 1750, on a peu à peu cessé, en Occident, de tolérer la proximité de l’excrément ou de l’ordure, et d’apprécier les lourdes senteurs du musc. Une sensibilité nouvelle est apparue, qui a poussé les élites, affolées par les miasmes urbains, à chercher une atmosphère plus pure dans les parcs et sur les flancs des montagnes. C’est le début d’une fascinante entreprise de désodorisation : le bourgeois du 19e siècle fuit le contact du pauvre, puant comme la mort, comme le péché, et entreprend de purifier l’haleine de sa demeure ; imposant leur délicatesse, les odeurs végétales donnent naissance à un nouvel érotisme. Le terme de cette entreprise, c’est le silence olfactif de notre environnement actuel.Chef-d’oeuvre de l’histoire des sensibilités, Le Miasme et la Jonquille a été traduit dans une dizaine de langues.

À la Bpi, 944-71 COR

« Sociabilités du parfum », Jean-Alexandre Perras et Érika Wicky (dir.) | Littérature n°185, 2017/1

Ce sont les multiples formes de sociabilités engendrées par les usages du parfum et leur appropriation par la littérature qu’il s’agit d’interroger, de même que, à rebours, l’influence des sociabilités sur ces usages et ces représentations. En articulant l’histoire des relations sociales, de la parfumerie et de la littérature, les articles réunis dans ce numéro cherchent à analyser les modalités et les enjeux de l’émergence d’une culture olfactive aux 18e et 19siècle mais aussi à comprendre comment la littérature utilise cette culture olfactive pour penser la complexité des rapports sociaux. (Extrait de la présentation)

« Le nom d’odeur dans la poétique : un détail immense », Hélène Faivre, Hors-série Bachelard et l’écriture | Cahiers Gaston Bachelard, 2003

« L’odeur est une réalité évanescente. Cependant, bien que ténue, elle est aussi immédiatement émouvante et prégnante. De plus sa détermination par un concept suppose nécessairement une image dont le retentissement fait que contradictoirement elle est une clef qui peut être riche sur le plan mnémonique. Elle a donc une réelle puissance personnelle et s’ourle naturellement de cette frange d’irréel qui constitue la poésie. Mais lorsqu’un poète vient charger un concept de son rêve odorant, alors l’odeur “dans une enfance, dans une vie, est […] un détail immense”. » [Incipit de l’article)

Épisode 4/5. Parfums et littérature, avec Serge Lutens | Podcast À voix nue, France Culture, 10 février 2022

Si le parfum est un matérau littéraire, la littérature peut aussi être la source d’inspiration dans la création de parfum. Serge Lutens explique son processus de création de parfum : chaque parfum a une histoire et une histoire qui ne peut être uniquement olfactive, mais d’abord littéraire.

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