Interview

Quelle place pour l’oral dans l’enseignement ?
Entretien avec Cyril Delhay

Éducation

Portrait Cyril Delhay par Hugo Miserey, avec l'aimable autorisation de Cyril Delhay.

Un véritable « levier d’égalité des chances » à l’école : c’est ce qu’apporterait l’apprentissage de l’oral, d’après Cyril Delhay, professeur d’art oratoire à Sciences Po Paris. Malgré ces enjeux « révolutionnaires », l’oral a occupé peu de place dans l’histoire de l’éducation nationale.
L’épreuve du Grand oral du Bac acte de la volonté de combler le retard historique de la France. Toutefois les recommandations de Cyril Delhay dans son rapport «  Faire de l’oral un levier d’égalité des chances », publié en juin 2019, dépassent largement le cadre de la réforme du Bac 2021.

Qui peut enseigner l’oral ?

Tous les enseignants peuvent enseigner l’oral à condition d’avoir une formation adaptée. Le préjugé consiste à dire que cela ne s’apprend pas et qu’il y aurait un talent inné pour l’art oratoire. En réalité, des méthodes permettent de parler en public, comme pour nager ou apprendre le violon. La posture, le regard, la respiration, la voix, tout cet alphabet de l’oral s’acquiert en l’espace d’une journée. C’est le paradoxe : c’est très simple à enseigner mais ça l’est peu. En vingt ans, plus de huit-mille personnes ont suivi mes cours et les parcours de progression sont surprenants. C’est un enseignement extraordinairement généreux où l’on assiste à la renaissance de personnes a priori timides et sans appui. Il s’agit d’éveiller les élèves à la musicalité et au rythme de la langue, afin de développer leur conscience corporelle.

Qu’entendez-vous par « conscience corporelle » ?

Les fondamentaux de l’oral ont tous été visités ailleurs, dans le sport, la pratique d’un instrument de musique, d’un art, du chant ou de la danse en termes de points d’appui, de posture et de coordination dans l’espace. En d’autres termes, au lieu de séparer sa pratique sportive ou artistique de celle de l’oral et de l’école, il faut établir des passerelles et mobiliser ses ressources physiques. À la différence du violon qui se pratique plusieurs heures par jour, les bases de l’oral s’acquièrent en deux ou trois heures. C’est une capacité fondamentale et ancestrale du corps humain qu’il suffit de réveiller et de préciser.

Classe de lycée
Classe, par LyceeStAndre933 [CC-BY-NC-ND 2.0]

Pourquoi l’apprentissage de l’oral à l’école a-t-il été délaissé en France ?

L’apprentissage de l’oral n’est pas au cœur de l’enseignement en France notamment pour des raisons historiques. Tout au long du 19e siècle jusqu’aux lois Ferry, la priorité est d’éduquer en masse la discipline corporelle et l’alphabétisation. Les instituteurs de l’époque travaillaient devant des classes de plusieurs niveaux et d’une cinquantaine d’élèves. Dans ce contexte, l’écrit a constitué un mode d’acculturation plus évident que l’oral. Ensuite, une certaine idéologie sous-tend l’abandon de l’oralité. Il ne faut pas oublier que l’école républicaine et napoléonienne s’est développée au travers d’objectifs militaires. L’idée était de faire des élèves de bons soldats dociles et dans l’exécution, au corps discipliné pour la production économique et notamment le travail à l’usine, tel que l’analysait Michel Foucault, tandis que l’oral représente la liberté de mouvement. L’éducation à la parole s’est ainsi réduite à la récitation par-cœur des poésies et des tables de multiplication, et à la flûte à bec et au solfège pour la musique. C’est la domestication des corps qui vise à brider l’oral. Au contraire, la prise de parole a besoin de lâcher-prise, d’une gestuelle qui n’est pas en tension. Tous les plus grands chefs-d’œuvre comme l’Iliade et l’Odyssée ou les grands textes religieux sont nés de l’oralité, qui se transmettaient à travers les générations. Ce partage cimente une société, qui participe à la construction d’une identité. En ce sens, l’absence d’oral en classe entrave le récit commun et citoyen. Il aurait été logique que la compétence orale soit enseignée lors du Front Populaire, dans un programme en 1945 ou bien en 1981 lorsque la gauche était au pouvoir : cela n’aurait pas eu moins d’impact social que la mise en place des congés payés ou de la sécurité sociale. Pourtant, cela n’a pas été fait. Au fond, cette compétence acquise constitue une forme de partage du pouvoir : on peut supposer que rendre l’autonomie de parole à tous les citoyens n’était pas souhaité.

Dans quelle mesure l’art oratoire constitue-t-il un « levier d’égalité des chances » ?

C’est un enseignement très prometteur car il permet d’effacer le rôle du mauvais élève et de redistribuer les cartes. J’ai un collègue qui enseigne à des élèves lourdement handicapés. À chaque cours, depuis deux ans, ce professeur s’adapte à ses élèves et a fait de l’oral la clé de sa pédagogie au travers de créations d’histoires. C’est de cette manière que ces enfants ont gagné en autonomie, en particulier pour ceux qui ont beaucoup souffert de la rigidité de l’école. En cherchant la diversité des intelligences et des sensibilités, l’oral devient un levier d’égalité des chances.  

Que pensez-vous de la réforme de l’oral au lycée en 2021 ?

Ce qui est nouveau, c’est que cette épreuve du Grand oral est conçue pour partager cette compétence avec tous les élèves. Les oraux qui existent déjà sont criblés de biais cognitifs et sociaux. Ainsi, le paradigme change : nous ne sommes plus dans une transposition de l’écrit vers l’oral comme d’un simple examen de connaissances mais d’une parole personnelle et construite de l’élève, qui aura préalablement choisi un sujet. La parole du citoyen constitue l’ossature de cette épreuve.

Publié le 31/05/2021 - CC BY-SA 4.0

L’oral, cela s’apprend │ Canal U, 2019

Intervention de Cyril Delhay lors du colloque « Oral » à ESPE Molitor, Paris, mai 2019.

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