Interview

Récits d’amateurs sur pellicules
Entretien avec Normandie Images

Cinéma

Femme filmant avec une petite caméra
Photogramme extrait du film amateur « Pêche en mer, Puys » Robert Absire, 1949, 16 mm © Normandie Images, avec l'aimable autorisation de Normandie Images

Patrimoine fragile et parfois méprisé, le cinéma amateur a été mis à l’honneur dans la série La Vie filmée (1975), de Jean-Pierre Alessandri et Jean Baronnet et projetée à la Bpi en automne 2021. Agnès Deleforge, Chargée de projet Mémoire audiovisuelle et cinématographique à Normandie images, raconte le travail réalisé sur ces films amateurs afin d’offrir une vue inédite sur l’histoire de la région.

Comment se sont constitués ces fonds patrimoniaux ? 

L’agence Normandie Images est issue de la fusion de plusieurs structures œuvrant au développement du cinéma, de l’audiovisuel et de la création multimédia ou préservant la mémoire cinématographique et audiovisuelle de la région. À l’origine du projet de mémoire audiovisuelle, il y a Jean-Claude Guezennec, un enseignant de lettres passionné de cinéma qui a compris très tôt que tout un pan du cinéma allait disparaître : les films non professionnels. Il a fondé l’IRIS (Institut régional de l’image et du son) en 1986, avec la volonté, entre autres, de conserver la mémoire de ces films (films privés, d’ateliers ou d’associations…) qui ne sont pas pris en considération dans les institutions classiques et de valoriser les images retrouvées auprès de particuliers. En 1992, avec l’aide de la Région, un poste a été créé pour traiter le collectage entrepris auparavant, s’assurer de l’accord des auteurs ou des ayant-droits, développer une base de données pour la documentation et la gestion de ces films et valoriser le patrimoine audiovisuel. 

Quels films collectez-vous et comment ?

Nous collectons les films sur pellicule, dans des formats substandards : le Super 8, le 8 mm, 9,5 mm ou 16 mm. Leur dénominateur commun est l’aspect territorial : ils ont été tournés en Région Normandie, ou par des gens qui vivaient sur le territoire et qui ont tourné ailleurs, par exemple les films des appelés du pays de Caux pendant la guerre d’Algérie. Le film le plus ancien date de 1924 : L’Inauguration du monument aux morts du Havre, en 9,5 mm par André Lucas. Les derniers datent des années deux-mille, il s’agit toujours de films sur pellicule.

Nous faisons des démarches et des actions pour sensibiliser à la fragilité de ce patrimoine soumis aux aléas de la vie personnelle (déménagements, séparations, décès…). Nous organisons un entretien préalable à toute démarche de dépôt, au cours duquel nous expliquons le type de films recherchés et notamment leur intérêt pour la mémoire collective. Nous engageons les déposants éventuels à apporter l’ensemble de leurs films car beaucoup pensent que leurs films ne sont pas intéressants, qu’ils sont trop personnels et ne concernent que la sphère familiale. Mais, il peut y avoir des choses qui nous intéressent, qui renseignent sur la vie quotidienne, les objets ou les vêtements de l’époque. Ils ont la possibilité de visionner sur place, avec notre matériel, et découvrir ou redécouvrir les images, seuls ou avec nous. On les invite à venir accompagnés d’une personne qui aurait pu être témoin de ces images pour mieux renseigner le contexte. Il arrive que des personnes veuillent déposer des films qu’elles ont trouvés lors de leur emménagement ou dans une brocante… Mais sans l’accord de la personne qui a tourné ces images, et de la famille, nous ne pouvons pas les accepter.

Femme filmant avec une petite caméra
Photogramme extrait du film amateur « Pêche en mer, Puys » Robert Absire, 1949, 16 mm © Normandie Images, avec l’aimable autorisation de Normandie Images

Quels sont les critères de qualité pour la sélection ?

On ne s’arrête pas à la qualité. Si les contenus présentent des altérités ou des défauts mais qu’ils sont intéressants du point de vue iconographique, ils sont retenus. Quant à la qualité de tournage, c’est très subjectif. Il peut y avoir des films très construits, très montés voire scénarisés comme des films plus bruts, qui n’avaient pas été réalisés dans l’optique de transmission ou de narration. Souvent, il y a plusieurs films sur une même bobine et certaines séquences sont floues, surexposées ou même présentent des images doublées si la bobine a été mal chargée. On les prendra quand même parce qu’il y aura souvent dans ces images des séquences qui peuvent nous intéresser.

Est-ce que vous avez eu des surprises au visionnage de certains films ?

Oui, nous avons fait de très belles découvertes. Derrière le titre ou les informations mentionnées sur une bobine, il est possible de trouver tout autre chose. Bien souvent, le titre est subjectif. De plus, ce qui est sur le film va prendre une tout autre importance avec les années. Par exemple, dans un film donné dans les années cinquante sur le mascaret, cette vague qui remonte à contre-courant sur la Seine, une séquence nous a particulièrement intéressés : des images de Paul-Émile Victor partant  pour ses  expéditions polaires depuis Rouen. Cette séquence d’un grand intérêt historique n’était pas signalée. Il faut donc regarder toutes les images et ne pas s’arrêter aux indications sur la bobine.

enfants jouant sur les quais, devant le paquebot France
Photogramme extrait du film amateur « Manif(s) s/s « France » au Havre », François le Gouarder, 1974, Super 8 mm © Normandie Images, avec l’aimable autorisation de Normandie Images.

Certains films sont-ils scénarisés ?

Oui, tout à fait. Par exemple, les films du fonds de la famille Bignon étaient destinés à la famille et aux amis, mais Fernand Bignon, auteur des images et photographe à Gisors, construisait ses films et y intégrait des petits cartels pour apporter des anecdotes ou des précisions sur l’événement, le lieu ou la date. Dans nos collections, on trouve également de nombreux films tournés par des personnes faisant partie de club de cinéastes amateurs qui se lançaient des défis thématiques ou esthétiques, mais aussi des petites fictions, des films d’animation, des mises en scènes avec des enfants, des trucages et même des chansons filmées, un genre très en vogue à une époque.

Quelles sont les utilisations possibles pour ces films ?

Il y a de multiples utilisations. Tous ces films, documentés et indexés, sont catalogués et mis en ligne sur le site internet mémoirenormande.fr, coréalisé avec nos collègues de la Fabrique de patrimoines en Normandie. Il est consulté régulièrement par des documentalistes, des historiens ou des porteurs de projet culturel, intéressés par ces films totalement inédits et qui présentent des événements avec un point de vue très personnel. Certains cinéastes amateurs ont bravé les interdits, pendant la guerre par exemple. Il y a beaucoup de témoignages filmés de moments heureux, festifs ou de loisirs mais aussi des sujets plus graves ou plus sérieux. Les thématiques sont très variées. Nous sommes de plus en plus sollicités pour illustrer des documentaires ou pour accompagner des expositions de musées ou des travaux universitaires. 

Chars circulant dans une rue, avec un portrait d'Hitler au sol
Photogramme extrait du film amateur « Occupation-Libération de Conches en Ouche », Pierre Le Bihan, 1942/45, 8 mm © Normandie Images, avec l’aimable autorisation de Normandie Images.

Nous valorisons aussi ce patrimoine en ligne au travers d’entretiens filmés avec les auteurs des films afin de contextualiser leur production. Par ailleurs, nous réalisons une petite série de films d’une minute trente en lien avec le territoire, intitulée « Je me souviens », que nous projetons en première partie d’avant-premières de films produits en région ou des films que nous diffusons dans le cadre de nos activités pédagogiques. Cela permet de faire découvrir ce patrimoine aux spectateurs.
Nous initions également des diffusions dans le champ de la création avec des cinés-concert et des interventions avec des artistes, ou sur l’aspect pédagogique, nous rédigeons des focus autour de corpus de films sur certaines thématiques accompagnés d’une analyse filmique. Nous participons également à des rencontres professionnelles sur le film amateur, notamment dans le cadre du réseau européen Inédits dans lequel nous sommes investis depuis sa création.

Publié le 18/10/2021 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

Normandie Images

L’agence Normandie Images œuvre au développement du cinéma, de l’audiovisuel et de la création multimédia, en accompagnant la mise en œuvre des politiques publiques du territoire. Elle travaille en direction des professionnels, des collectivités publiques et de tous les publics. Par son travail d’éducation, notamment auprès des scolaires, elle facilite l’accès de tous les publics aux images, dans le respect des principes et des valeurs des droits culturels. Enfin, grâce à la collecte et la valorisation de films amateurs ou professionnels, elle construit la mémoire cinématographique et audiovisuelle de la Normandie.

L’association est financée et soutenue par le Conseil Régional de Normandie, des services de l’Etat : Direction Régionale des Affaires Culturelles et Rectorats de Caen et de Rouen ; Centre national du cinéma et de l’image animée ; Conseils Départementaux de l’Eure, du Calvados, de la Manche et de l’Orne.

L'Amateur en cinéma : un autre paradigme. Histoire, esthétique, marge et institutions


Association française de recherche sur l'histoire du cinéma, 2016

Somme de contributions cherchant à mieux percevoir l’apport du cinéma non commercial et amateur à l’histoire et à la théorie du cinéma. Ces images et ces pratiques déjouent les hiérarchies esthétiques et sociétales, ainsi que les distinctions entre films de famille ou de clubs. Elles permettent de redistribuer les catégories de pensée et interrogent sur le sens et le cinéma lui-même. ©Electre 2017

À la Bpi, niveau 3, 791.01 AMA

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