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Reconstruire, est-ce effacer la guerre ?

Après la guerre, les ruines ravivent le souvenir des corps déchiquetés sous les bombes. La pierre fêlée est à l’image du cœur des victimes, abîmé à jamais par les traumatismes vécus. Reconstruire le bâti est-il, pour les peuples meurtris, une tentative d’effacer les traumatismes ?

Photo couleur. À Beyrouth, un immeuble moderne en construction côtoie un bâtiment ancien en ruines. Grand ciel bleu en arrière-plan
À Beyrouth, les ruines cohabitent avec les immeubles en construction © Tim Broabent sur Unsplash, 2023

Un immeuble d’habitation éventré, un monument écroulé, un pont brisé en deux, des rues et routes défoncées… En Ukraine, depuis l’invasion de la Russie en février 2022, au Moyen-Orient, depuis l’attaque américano-israélienne contre l’Iran du 28 février 2026, au Soudan, où s’affrontent, depuis bientôt trois ans, les Forces de soutien rapide (FSR) et les Forces armées du Soudan (FAS), les bombardements réduisent quartiers et parfois villes entières en gigantesques ruines. Le chaos de la guerre se lit dans l’espace public, mais se perçoit aussi sur les visages des habitant·es, anéanti·es d’avoir perdu leurs proches et leur cadre de vie. Il suffit de penser aux regards vides et aux visages désespérés des Ukrainien·nes qui fuient leur pays attaqué par la Russie dans la camionnette de Maciek Hamela, le réalisateur de Pierre Feuille Pistolet (2023), sélectionné au Prix du public Les yeux doc 2026, pour comprendre les douleurs ressenties face aux destructions. De la même manière qu’un son percussif peut évoquer celui, intolérable, de la détonation d’une bombe, la vision des ruines renvoie aux corps déchiquetés et réveille la peur, le sentiment de vide. « La ruine se rapporte à une chute, à une perte. Elle évoque aussi bien une chute matérielle qu’une perte humaine », affirme Juliette El-Abiad dans La Mémoire urbaine du centre-ville de Beyrouth (2020). Quels que soient le conflit, la zone géographique ou l’époque, les ruines racontent la même histoire, celle d’un effondrement. La reconstruction devient alors un moyen d’exorciser les visions d’horreur, de tenter de panser les plaies et de tourner la page.

Reconstruire, effacer

« Les uns ont voulu perpétuer à jamais le souvenir de l’injure et, pour empêcher les colères de s’amortir, ils ont suggéré de conserver les ruines noircies et les voûtes éventrées, comme un réquisitoire éternel. Les autres ont songé à restituer aux monuments leurs splendeurs. »

Léon Rosenthal, Villes et Villages français après la Grande Guerre. Aménagement, restauration, embellissement, extension  (1918)

Les guerres d’hier ne sont pas celles d’aujourd’hui, mais la question posée par Léon Rosenthal, dans Villes et Villages français après la Grande Guerre. Aménagement, restauration, embellissement, extension  (1918), est essentielle et mérite, plus d’un siècle après, d’être reformulée : faut-il effacer les traces des violences subies ou en conserver les preuves dans le paysage urbain ? Certaines villes, comme Sarajevo, ont été reconstruites et ne laissent plus percevoir les traces de l’urbicide dont elles ont été victimes : « Aujourd’hui, la ville de Sarajevo est calme, en apparence. On devine à peine les stigmates, les cicatrices, les spectres d’une douleur infinie, d’un silence effroyablement proche de l’oubli », écrit Alban Lécuyer dans Ici prochainement : Sarajevo (2017). Encerclée au printemps 1992 par l’armée fédérale yougoslave, qui souhaite l’indépendance de la Bosnie, la capitale de la Bosnie-Herzégovine voit pourtant « 97 % [de ses] bâtiments […] détruits ou partiellement endommagés ». D’autres villes, comme Beyrouth ou Berlin, conservent leurs ruines dans certains quartiers. Au Liban, pays des guerres sans fin, il y a un « enchevêtrement entre les périodes de destructions et de constructions », affirme Juliette El-Abiad. Les ruines cohabitent, en effet, avec les constructions modernes. L’urbaniste et anthropologue constate que, malgré les efforts entrepris par les politiques publiques pour effacer toute trace des conflits dans le paysage urbain de Beyrouth, « les indices oubliés de la guerre » demeurent. Le Grand Théâtre, abandonné depuis la fin de la guerre civile, constitue en cela un exemple frappant : « Il rompt avec la modernité générale du centre-ville et révèle la persistance de l’histoire de la tragédie libanaise en son sein. »

« L’absence de ruines est peut-être l’objet du siècle, la chose la plus emblématique d’un monde de choses qui en a autant produites que détruites, et qui, avec une certaine application, efface les traces de sa propre destruction. »

Bruce Bégout, Obsolescence des ruines (2022)

Reconstruire, commémorer

Les reconstructions deviennent commémoration lorsqu’elles ressurgissent sur le lieu même des faits. À l’emplacement précis des Twin Towers à New York, l’architecte Michael Arad a conçu le Mémorial Ground Zero, deux grands bassins de 54 mètres de longueur et de 9 mètres de profondeur, avec de gigantesques cascades d’eau, pour rendre hommage aux 2 753 victimes des attentats du 11 septembre 2001. « Les cascades représentent la chute des tours mais aussi celle des corps », explique le sociologue Gérôme Truc au micro de Catherine Pottier sur France Info, dans l’émission « Au fil de l’eau. L’eau, symbole de la vie » du 11 septembre 2021.

Le grand Buddha de Bamiyan avant (à gauche de l'image) et après destruction (à droite)
Grand Bouddha de Bamiyan avant (à gauche) et après destruction (à droite) © UNESCO/A Lezine, via wikimedia commons

Si certain·es font le choix de construire pour commémorer, d’autres optent pour le vide, symbole de la disparition, comme le rappelle Pierre Centlivres, dans la revue Livraisons de l’histoire de l’architecture n°17 (2009) au sujet des Bouddhas de Bamiyan, détruits par les Talibans en mars 2001 : « Pour celui qui fait aujourd’hui le voyage de Bamiyan, les immenses niches vides laissent une impression profonde. Mémoire, violence humaine, les silhouettes des Bouddhas hantent encore la vallée ; les reconstruire à l’identique, dans leurs alvéoles, aboutirait à nier la négation que représente leur anéantissement. »

Laisser les traces de la guerre dans le paysage urbain – en reconstruisant ou en conservant les ruines – est ainsi une manière de graver dans la pierre le devoir de mémoire.

Publié le 01/06/2026 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

Couverture du livre Urbicides

Urbicides. Destructions et renaissances urbaines du 16e siècle à nos jours

Philippe Chassaigne, Christophe Lastécouères et Caroline Le Mao (dir.)
Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine/Aquiprint, 2021

Une trentaine de contributions consacrées à la variété des formes de destruction urbaine, découlant le plus souvent de la guerre, ainsi qu’à leur retentissement sur l’architecture, la population et sa culture. Des chercheur·euses dans diverses disciplines analysent ces phénomènes depuis différents points de vue articulant aussi bien la mémoire collective que la résilience face à ce type de dommages.

À la Bpi, 913.323 URB 

Couverture du livre entre reconstruction, effacement des traces et métamorphose

La Mémoire urbaine du centre-ville de Beyrouth. Entre reconstruction, effacement des traces et métamorphose

Juliette El-Abiad
L'Harmattan, 2020

Une étude du fil historique et mémoriel de l’architecture dans le centre-ville de Beyrouth, en particulier depuis sa reconstruction après la guerre du Liban. L’autrice présente 61 entretiens menés auprès d’habitant·es de la ville ou de professionnel·les pour reconstituer la métamorphose urbaine de la capitale et la conservation de sa mémoire architecturale. © Électre 2020

À la Bpi, 913.39(57) ELA 

Couverture du livre Obsolescence des ruines. Essai philosophique sur les gravats

Obsolescence des ruines. Essai philosophique sur les gravats

Bruce Bégout
Inculte, 2022

Réflexions sur les ruines industrielles dans l’espace contemporain. L’auteur évoque les espaces délabrés des villes modernes, des usines désaffectées aux gares abandonnées en passant par les villes sanctuaires telles que Detroit. Il y perçoit l’expression de la fragilité de la civilisation, le culte des reliques d’un Empire disparu. © Électre 2022

À la Bpi, 913.36 BEG 

Couverture du livre La ville en ébullition : les sociétés urbaines à l'épreuve

La Ville en ébullition. Les sociétés urbaines à l'épreuve

Pierre Bergel
Presses universitaires de Rennes, 2014

Cet ouvrage confronte l’histoire, la géographie, la sociologie, le droit, les sciences politiques et le cinéma documentaire pour appréhender les moments où les villes, notamment en France, aux 19e et 20e siècles, sont traversées par des tensions qui perturbent leur équilibre social et matériel. Analyse des facteurs qui provoquent des crises, ainsi que des dispositifs qui peuvent y remédier. © Électre 2014

À la Bpi, 913.322 BER 

 

Couverture du livre Dead Cities

Dead Cities. Récits d’un temps de catastrophes

Mike Davis (dir.)
Éditions Amsterdam, 2025

Cinq textes, extraits du recueil américain Dead cities, sur la place de la nature dans les villes, les villes comme des organismes vivants amenés à se développer et à mourir, les fausses villes construites dans le désert de l’Utah pendant la Seconde Guerre mondiale pour tester les bombes de l’armée américaine, les conséquences du 11 septembre 2001 sur l’architecture de New York, etc.

À la Bpi, 913.39(73)

Ici prochainement : Sarajevo

Alban Lécuyer
Intervalles, 2017

Une série d’images sur Sarajevo, vingt ans après la fin de la guerre de Bosnie-Herzégovine. Alban Lécuyer montre les stigmates du conflit dans les espaces urbains et la reconstruction de la ville administrative qui contraste avec le délabrement des habitations collectives. Il explore les stéréotypes des images virtuelles placardées sur les chantiers destinées à promouvoir les projets immobiliers. © Électre 2017

À la Bpi, 77.4(49) LEC

 

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