Appartient au dossier : Filmer la fragilité, révéler la force
Rock’n’handicap : tout un cinéma !
L’Énergie positive des dieux (2020), de Laetitia Møller, suit le groupe de rock français Astéréotypie dans son ascension vers le succès. Si de nombreux médias soulignent le fait que ses chanteurs et sa chanteuse sont neuro-atypiques, ce rockumentaire va au-delà de la chronique sociale. Il invite à explorer le lien entre musique et handicap, qui traverse l’histoire de la musique contemporaine. Le film est accessible sur la plateforme de cinéma documentaire « Les yeux doc ».

Pour son premier long métrage, la journaliste Laetitia Møller nous fait voir et entendre les répétitions, interviews, prestations live – mais aussi les coups de mou – du combo Astéréotypie. D’une certaine manière, Møller s’inscrit dans la filiation du rockumentaire.
Le rockumentaire
De Jean-Luc Godard filmant les Rolling Stones dans One + one (1968) ou les Rita Mitsouko dans Soigne ta droite (1987), à Mathieu Amalric captant John Zorn (2023), en passant par Marie Losier suivant plusieurs figures tutélaires dans The Ballad of Genesis and Lady Jaye (2011) et Alan Vega, Just a Million Dreams (2013), ou encore Philippe Puicouyoul immortalisant la scène post-punk des Halles dans La Brune et moi (1979), nombreux·euses sont les cinéastes français·es à avoir saisi l’énergie primesautière du rock.
Le rockumentaire a abondamment contribué aux imaginaires Sex, drugs and rock n’roll et No future. Pour autant, il ne s’est jamais limité à véhiculer cette mythologie romantique, par ailleurs aujourd’hui revisitée. Dans son roman Vernon Subutex (2016), l’écrivaine et scénariste Virginie Despentes fait dire à l’un de ses personnages quadragénaires, fan de rock : « je croyais à un mode de vie, ce n’était qu’une vie à la mode. » Mais, ni le rock, ni le rockumentaire ne sont pour autant morts ! Ils se réinventent, de concert.
Quand le handicap devient une source d’inspiration
L’un des apports du documentaire de Møller est de montrer qu’en création musicale, le handicap devient vite indétectable, et même plutôt une source d’inspiration. L’Énergie positive des dieux ne montre pas les bienfaits de la musicothérapie, mais la vie d’un groupe de rockeur·euses. Ne faisant jamais référence à leurs handicaps, les membres du groupe s’inscrivent pourtant dans une longue généalogie rock. Le fondateur de Pink Floyd, Syd Barrett, fut diagnostiqué schizophrène. Nico vivait avec un syndrome d’Asperger. Très écouté par Nirvana et Tom Waits, Daniel Johnston faisait régulièrement des séjours en hôpital psychiatrique pour soigner ses dépressions lourdes. Le chanteur de Virgin Prunes, Dave-id Busaras, vécut avec les séquelles d’une méningite. Ian Curtis de Joy Division était diagnostiqué épileptique et souffrait de dépression chronique. Tony Iommi, le guitariste de Black Sabbath, palliait l’absence de plusieurs phalanges par une technique astucieuse. La liste est longue, sans même parler du compositeur de musique classique Ludwig van Beethoven, ou des jazzmen Michel Petrucciani, Django Reinhardt et Horace Parlan.
Ces artistes ne se définissaient pas par leur handicap. D’une génération plus récente, les musicien·nes d’Astéréotypie privilégient une approche différente, ne serait-ce que par l’allusion malicieuse à leurs syndromes neuro-atypiques dans le nom du groupe. La médiatisation contemporaine du handicap n’est pas pour autant le sujet de Møller. À l’instar de nombreux·euses cinéastes la précédant, elle se concentre sur les énergies variables du groupe, énergies qui font qu’au final, le rock d’Astéréotypie livre une musique brute, électrique et poétique sur scène. Et si la musique suffisait ?
Publié le 19/03/2025 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
De la musique « brute » au rock, et vice-versa. Extraits choisis
Pour approfondir le sujet du rock’n’handicap, les bibliothécaires rockeurs ont sélectionné pour vous une discographie et une bibliographie.
« La vie : une fable racontée par un idiot, qui ne signifie rien. » Dans Le Bruit et la Fureur, le romancier William Faulkner restitue la voix de Benjy, « simple d’esprit » selon la mentalité de l’époque. Du blues au post-punk, le simple-minded fascine l’histoire du rock, et bien des stars du genre (voire au-delà, de Glenn Gould à Billie Eilish) connaissent le handicap. Juste retour des choses, ce sont des personnes neuro-atypiques qui aujourd’hui s’emparent des matériaux de ce langage.
L’Énergie positive des dieux
Laetitia Møller
Les films du bilboquet, 2020
Leur musique est une déferlante électrique. Leurs textes assènent une poésie sauvage. Stanislas, Yohann, Aurélien, Claire et Kevin sont les chanteur·euses du collectif Astéréotypie. Ce groupe de rock post-punk né dans un institut médicoéducatif dévoile sur scène un univers détonnant, encouragé par Christophe, un éducateur aussi passionné d’art brut que de pédagogie.
DVD disponible à la Bpi, au rayon Musique et sur les Yeux doc
Aucun mec ne ressemble à Brad Pitt dans la Drôme
Air Rytmo & La Belle Brute , 2022
« La vie réelle est agaçante ! » Avec le journal Le Papotin et Radio Tisto, le festival Sonic Protest fut probablement l’une des initiatives les plus décisives pour faire découvrir de jeunes musicien·nes en situation de handicap. Par exemple les Rencontres internationales de la musique brute du festival ont permis à des groupes comme les Harry’s puis Astéréotypie de sortir de l’institution médicale et d’être largement diffusés. Ainsi, la chanson Aucun mec ne ressemble à Brad Pitt dans la Drôme (… la vie réelle est agaçante !) est devenue un tube.
À écouter sur Bandcamp
Choolers Division
Black Basset Records - BBR026, 2019
Choolers Division rassemble deux musiciens électroniques et deux rappeurs, dans une vision du hip-hop avant-gardiste et décalée par rapport aux standards. Métaphores azimutées, flows dantesques et trouvailles soniques sont la marque de fabrique de ce groupe pas banal dont les deux rappeurs sont trisomiques. Source : Les Transmusicales de Rennes, 2018.
À écouter sur Bandcamp
Sur les rails
Transports en commun, Atelier Méditerranée
BrutPop, 2014
Transports en Commun est un collectif nouveau formé à l’initiative d’Atelier Méditerranée, dédié à la promotion de la musique expérimentale et des arts plastiques avec un public autiste ou en situation de handicap mental ou psychique. Parue sur BrutPop, la compilation Sur les rails est un panorama d’initiatives pour la musique expérimentale dans l’accompagnement de personnes autistes ou en situation de handicap mental ou psychique. L’appropriation d’instruments, de modes de jeu et de processus de composition adaptés est au cœur du projet, ouvert plus que d’autres à l’expérimentation. Source : Brutpop via Bandcamp.
À écouter sur Bandcamp
Confined
Wild Classical Music Ensemble, 2024
Pendant la crise du Covid, les membres du Wild Classical Music Ensemble porteurs de handicap ont été confinés. Dehors, d’autres musicien·nes apprenaient à vivre sans tourner, sans donner de concerts. Cet épisode a aussi été un contexte propice à la création. Des fenêtres se sont ouvertes, dans les deux sens, ce dont témoigne l’album Confined. Lee Ranaldo, ex-Sonic Youth qui a accompagné l’ensemble, se souvient : « Cela me rappelle mes débuts avec Sonic Youth, quand nous étions ouverts à tout. Nous disions toujours « il n’y a pas de fausse note ». Et dans ce groupe, c’est encore plus vrai que dans n’importe quel autre ensemble. »
Hi, How Are You
Daniel Johnston
Stress Records in Austin, TX, 1983
Figure de l’underground états-unien popularisée par Kurt Cobain, qui n’a cessé de porter sur scène le t-shirt « Hi, How Are You » dessiné par son idole secrète, Daniel Johnston est l’auteur de milliers de chansons (« twenty tapes in a day », selon David Bowie), de dessins, de films, alors qu’il a passé une bonne partie de sa vie à l’hôpital. Parmi la foule de ses admirateur·rices célèbres, qui compte aussi Beck ou Tom Waits, le jeune Français Dominique A se faisait alors connaître en saluant son public d’un « Je n’ai qu’un mot à dire : écoutez Daniel Johnston ! »
À écouter sur Bandcamp
Drama of Exile
Nico
Aura / Cleopatra, 1981
Christa Päffgen, dite Nico, aura passé toute sa vie créative à effacer l’image du mannequin façonnée par La Dolce Vita (Federico Fellini, 1960) et son statut de star warholienne au sein du Velvet Underground. Aussi visionnaires que marqués par le trauma, des albums comme Desertshore, qui accompagne le film de Philippe Garrel, La Cicatrice Intérieure (1972), témoignent de ce combat. Mais l’isolement est tout autant une nécessité qu’une forme de destin pour cette artiste hors-normes, atteinte du syndrome d’Asperger.
À écouter sur Bandcamp
Syd Barrett, le rock et autres trucs
Jean-Michel Espitallier
Le Mot et le Reste, 2017
« Vous êtes très prévenant de penser à moi ici, mais je suis obligé de vous signifier que je ne suis pas ici… et je me demande qui peut bien écrire cette chanson », chante l’âme de Pink Floyd dans Jugband Blues (1968).
À vingt-deux ans, Syd Barrett est viré du groupe en raison de sa consommation excessive de drogues et de l’altération rapide de sa santé mentale. Moins d’une année aura achevé la mue du héraut d’un psychédélisme flamboyant en Madcap (« dingue ») reclus. Le poète et écrivain Jean-Michel Espitallier se confronte à un culte où le génie fascine autant que la folie.
À la Bpi, 780.65 BARR 2
Le Tambour fait vibrer mon esprit
Alain Goudard
Mômeludies, 2009
Musique et handicap : Alain Goudard livre une réflexion sur le parcours singulier des Percussions de Treffort, qui pose les questions de la relation entre l’art, la société et l’individu, de la différence et de la ressemblance…
La Soif d'être musique
Alain Fabbiani
Résonance Contemporaine, Vidéadoc, 2009
Le film retrace, à partir d’entretiens et d’images de spectacles, l’histoire des Percussions de Treffort. Le sujet n’est pas le handicap, mais les enjeux de la création collective : apprendre à s’écouter, à écouter les autres, à jouer ensemble, trouver la bonne forme musicale, la place du corps, de la représentation…
Á la Bpi
Dictionnaire essentiel du documentaire rock. 100 rockumentaires indispensables
Christophe Geudin
Autour du livre, 2010
Ce recueil regroupe les principaux documentaires biographiques, concerts filmés, enquêtes thématiques ou génériques depuis les années 1960.
Á la Bpi, 780.65(03) GEU
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