Appartient au dossier : Le pouvoir du fil. Tisser, penser, créer
Vêtir la classe : bleu de travail, bleu de combat
Omniprésent dans les garde-robes toutes générations confondues pour sa couleur séduisante et sa robustesse, le bleu de travail est aussi ancré dans un imaginaire collectif précis, celui de la classe ouvrière. D’abord objet de stigmatisation, il est désormais porté avec fierté. Balises s’intéresse à ce vêtement qui a traversé les époques au fil des luttes, reflet d’une histoire politique française.

Une des premières représentations picturales du bleu de travail serait sur La Liberté guidant le peuple (1830) de Eugène Delacroix, rapporte l’historienne d’art Hélène Toussaint. Ses origines sont néanmoins incertaines. Le politicien Alain Faure suppose que cet habit est héritier de la blouse, vêtement informe bleu ou blanc des milieux paysans. Le terme bleu de travail recouvre une grande variété de vêtements, de la blouse au tablier en passant par la salopette et la combinaison, il est porté par-dessus les vêtements civils.
Quand le bleu s’impose
Le choix de ce vêtement spécifique répond à plusieurs objectifs : l’ouvrier·ère a besoin d’une tenue standardisée, abordable et protectrice. Dans De l’état des ouvriers et de son amélioration par l’organisation du travail (1841) l’ouvrier Adolphe Boyer explique que le développement des machines automatisées rend les accidents plus fréquents. C’est à l’issue de longues revendications salariales que les employé·es obtiennent de leurs patron·nes une tenue adaptée.
Le tissu est choisi pour son confort et sa solidité. Sont utilisées de préférence des fibres végétales apprêtées pour les rendre plus résistantes, à l’instar de la fameuse moleskine portée dans les usines anglaises dès la fin du 18e siècle. Le choix de la couleur répond à des impératifs économiques et pratiques (facile d’entretien et masquant les tâches). Si on utilise en Europe, depuis l’Antiquité, l’indigo importé ou le pastel natif, tous deux d’origine végétale, c’est le recours à l’indigotine, un des premiers colorants synthétiques (1882), qui répand l’emploi de cette couleur, rapporte l’historienne Dominique Cardon.
Le bleu devient un marqueur social : on oppose les « cols bleus » des ouvrier·ères aux « cols blancs » des bourgeois·es et des employé·es de bureau. Cette hiérarchie des couleurs se retrouve au sein des usines : le bleu indique l’échelon le plus bas. Quand le·ou la contremaître porte une blouse grise et le ou la chef·fe d’atelier une blouse blanche.

Le bleu tumultueux
Pour les ouvrier·ères miséreux·euses, leur vêtement de travail devient le seul qu’ils ou elles portent. On note le proverbe breton : « premier point de pauvreté, porter en semaine ses habits du dimanche. » La blouse bleue est partout, au marché, au bistrot et même à l’église.
Lors des révolutions qui jalonnent le 19e siècle français, les ouvrier·ères sur les barricades sont vêtu·es de leur bleu. Les préfets associent ce vêtement aux insurgé·es de juillet 1830 et de février 1848. Louis Ménard dans Prologue d’une révolution (1848) décrit des scènes de discriminations et de violence où la police abat des personnes uniquement car elles portent la blouse. On comprend là la mauvaise image que véhicule la blouse bleue. Elle devient un critère d’exclusion sociale.
En 1882, pour contester cette discrimination, l’élu socialiste Christophe Thivrier se présente à l’Assemblée nationale vêtu d’un bleu. Ce vêtement représente conjointement son passé d’ouvrier-mineur et ses engagements auprès des travailleur·euses. Son acte défraie la chronique, preuve à la fois du caractère tumultueux de l’habit et démonstration qu’il peut être porté avec fierté malgré des décennies de stigmatisation.
Le bleu au féminin

Le Comité du travail féminin, créé en 1916 par le ministre de l’armement afin d’assurer l’encadrement sanitaire et social des travailleuses, obtient la même année la publication d’une circulaire imposant aux patron·nes la nécessité de fournir aux ouvrières des vêtements de travail et d’en assurer la protection, rapporte l’historien Jérémie Brucker. Pendant que les femmes s’attèlent massivement auprès des machines bruyantes et sales, circulent des images fantasmées des ouvrières en combinaison, « si délicieusement féminine » (La Baïonnette, 14 octobre 1915), les cantonnant à leurs rôles de femmes, mères ou bonnes épouses.
Outre-Atlantique, pendant la Seconde Guerre mondiale, « Rosie la riveteuse » porte une blouse bleue dans l’illustration de J. Howard Miller. Faisant partie d’une grande propagande sur la fierté ouvrière et de l’effort de guerre, elle est le symbole du patriotisme.
Réappropriation du bleu
Le bleu a fait l’objet de multiples réappropriations. Politique d’abord, Charles Baudelaire serait, en 1848, descendu dans la rue vêtu d’une blouse d’ouvrier pour vendre son journal Salut public. En mai 1968, les étudiant·es en font un symbole pour marquer la convergence des luttes de l’université à l’usine.
Aujourd’hui, on trouve le bleu chez les politiques (Jean-Luc Mélenchon, Patrice Carvalho…), les artistes (Bill Cunningham, Derek Jarman…), dans les friperies à la mode… Les grand·es couturier·ères le revisitent : Yves Saint Laurent, dès 1968, avec sa combipantalonsalopette Lafont (portée par Coluche). En 2020, Jean-Paul Gaultier fait ses adieux à la haute couture en combinaison bleue !
Au printemps 2026, l’entreprise américaine Palantir spécialisée dans l’analyse de données massives et la création de logiciels de surveillance, notamment pour le compte du gouvernement américain, commercialise un nouveau produit dérivé : une veste bleu destinée à celles et ceux « qui aiment Palantir et partagent notre mission », selon Palantir. Problème : ce n’est pas un polo ou un t-shirt corporate, mais la reprise d’un vêtement de travail français du 19e siècle. Pour les historien·nes de mode, le choix du modèle est politique. Palantir reprendrait les valeurs de cette veste de travailleur·euses pour se fabriquer une image cool, difficilement compatible avec son activité et servir le discours provocateur et idéologique de son PDG. Le bleu de travail n’est décidément pas un vêtement comme les autres.
Publié le 18/05/2026 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
Le Vêtement de travail, une deuxième peau
Ginette Francequin
Érès, 2008
Avoir l'étoffe : une histoire du vêtement professionnel en France des années 1880 à nos jours
Jérémie Brucker
édition Arbre bleu, 2021
Habits de travail : du labeur à la mode
Pascal Aumasson
Coop Breizh, 2022
L’auteur décline les habits de travail qui constituent une deuxième peau coutumière. En Bretagne, les marins, les ouvrières et ouvriers font le succès des bleus de travail, des gris de fatigue, des blouses, des tabliers, des combinaisons, des cirages, des cirés, etc. Les fabriques textiles pour le travail demeurent un fleuron méconnu de l’économie bretonne. ©Électre 2022
À la Bpi, 391 AUM
Couleurs, histoire du travail et des luttes. Exposition | Musée de l’histoire vivante, Montreuil, du 18 octobre 2025 au 31 juillet 2026
À travers des pièces diverses, le musée explore le monde des couleurs portées au travail et celles revendiquées dans la rue : du rouge et noir historiques du mouvement ouvrier jusqu’aux nouvelles couleurs ayant émergées ces dernières décennies. L’exposition multiplie les échelles (nationale, internationale, locale) afin de mieux comprendre les liens entre territoires, individus, groupes sociaux et organisations politiques et syndicales.
« Le bleu de travail, le grand uniforme des métiers », série Une histoire du vêtement | La fabrique de l'Histoire, France Culture, 1 février 2011
Le bleu de travail ? Encore fortement associé à l’ouvrier, celui-ci s’en défait pourtant lorsqu’il sort de l’usine tandis que les étudiants s’en revêtent en mai 1968… et que plus tard, des couturiers comme Marithé et François Girbaud s’en emparent pour en faire un vêtement casual pour CSP+
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