Brève

Appartient au dossier : L’Allemagne, d’hier à aujourd’hui

100 milliards d’euros pour l’armée allemande

Le 27 février 2022, le chancelier allemand Olaf Scholz a annoncé la mise en place d’un fonds de 100 milliards d’euros destiné à moderniser la Bundeswehr, l’armée fédérale. Balises revient sur les enjeux de cette nouvelle politique de défense, en écho à une rencontre que la Bpi consacre à l’actualité allemande en mai 2022.

Avions F-35A Lightning II – U.S. Department of Defense, domaine public via Wikimedia Commons

Le chancelier allemand a détaillé sa position dans un discours devant le Bundestag, trois jours après le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie : son gouvernement prévoit la constitution d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros financé par emprunt dès 2022, pour des dépenses étalées sur plusieurs années. À cette première mesure vient s’ajouter une augmentation du montant alloué à la défense dans le budget annuel : sous réserve d’accord du parlement, les dépenses militaires devraient représenter 50 milliards d’euros en 2022, contre 47 milliards en 2021. L’Allemagne devrait donc consacrer plus de 2 % de son produit intérieur brut (PIB) aux dépenses militaires d’ici quelques années, au-delà de l’objectif préconisé par l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (Otan).

L’allocation de moyens supplémentaires à la Bundeswehr ouvre la voie à une modernisation des équipements. Le gouvernement allemand a évoqué l’achat de nouveaux avions militaires facilitant des opérations communes avec l’Otan, et une implication accrue dans des programmes de coopération européenne pour de nouveaux chars et avions de combat – projets sur lesquels l’Allemagne s’était déjà engagée sans avoir encore dégagé le budget nécessaire. Enfin, ces nouveaux financements pourraient permettre d’améliorer l’image et les capacités de recrutement de la Bundeswehr, tout en lui offrant une nouvelle visibilité sur ses investissements de long terme.

Un changement historique

Si ce repositionnement est motivé par le contexte de la guerre en Ukraine, il n’en constitue pas moins un revirement historique. La mise en place d’un fonds spécial accélère la revalorisation des budgets de défense engagée depuis plusieurs années et, au-delà de cet aspect financier, marque une rupture dans la culture politique et militaire de l’Allemagne. 

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et plus encore de la guerre froide, ce pays a en effet développé une forte tradition non-interventionniste. Minimisant la dimension militaire des relations internationales, l’Allemagne a fondé sa politique extérieure sur les échanges économiques et sur le dialogue avec tous les régimes. Elle semble aujourd’hui effectuer une volte-face : l’influence et le maintien de la paix ne passeraient plus seulement par le commerce, mais aussi par la dissuasion accompagnant la force armée. L’Allemagne a également promis des livraisons d’armes à l’Ukraine, ce qui constitue une rupture importante pour ce pays habituellement opposé à l’envoi d’équipements létaux dans des zones de conflit.

Les nouvelles ambitions militaires de l’Allemagne marquent aussi une évolution notable dans ses relations avec la Russie. Le gouvernement d’outre-Rhin s’est en effet positionné depuis plusieurs décennies comme un intermédiaire dans le dialogue avec Moscou, dans une logique d’ouverture vers l’Est héritée de l’Ostpolitik de l’ancien chancelier Willy Brandt. La coalition menée par Olaf Scholz cherche désormais à prendre ses distances avec le Kremlin, insistant au contraire sur la dimension européenne de ses projets de défense. La proximité passée de certains dirigeants allemands avec les autorités russes reste néanmoins vivement critiquée.

Un enjeu pour la coalition gouvernementale

Cette annonce est d’autant plus significative qu’elle semble aller à l’encontre des principes des trois partis formant la coalition gouvernementale. Deux d’entre eux s’inscrivent en effet dans une longue tradition pacifiste, opposée au réarmement et à l’interventionnisme militaire : le Parti social-démocrate (SPD) mené par le chancelier Olaf Scholz et la ministre de la Défense Christine Lambrecht, et l’Alliance 90/Les Verts dont est issue la ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock. Les Verts étaient auparavant hostiles à une augmentation du budget de la défense visant à atteindre les 2 % du PIB préconisés par l’Otan, mais la guerre en Ukraine a fait évoluer ce positionnement – d’autant plus que ce parti s’était déjà, par le passé, montré hostile à l’égard de la Russie et de la politique extérieure d’Angela Merkel, jugée trop conciliante vis-à-vis des gouvernements autoritaires russes et chinois. Les élus sociaux-démocrates et écologistes restent toutefois attachés aux objectifs sociaux et climatiques définis par le projet de coalition – qu’ils ne sauraient remettre en cause pour compenser les dépenses militaires.

En parallèle, le Parti libéral-démocrate (FDP) dont émane le ministre des Finances, Christian Lindner, voit ses principes de rigueur budgétaire mis à mal : après la crise du Covid-19, de nouvelles dépenses publiques semblent nécessaires pour absorber le choc de la guerre en Ukraine. Rassembler les 100 milliards d’euros destinés à la défense dans un fonds spécial, annexe au budget annuel, permettrait toutefois de contourner le frein à l’endettement – règle issue de la Loi fondamentale allemande, limitant le déficit structurel à 0,35 % du PIB.

L’évolution de la politique de défense allemande dépend donc aussi du contexte politique intérieur, des priorités des différents partis de la coalition, et du positionnement de l’opposition chrétienne-démocrate dont le vote est nécessaire pour inscrire ce fonds spécial dans la Loi fondamentale. De même, l’Allemagne ne souhaite pas totalement renoncer au principe de neutralité : Olaf Scholz est par exemple opposé à l’envoi d’une mission de l’Otan en Ukraine, qui ferait de l’alliance atlantique un co-belligérant, tandis le gouvernement ukrainien et plusieurs membres de la majorité parlementaire allemande reprochent au chancelier des blocages et lenteurs dans les livraisons d’armes lourdes.

Publié le 02/05/2022 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

« La coalition allemande à l’épreuve de la guerre en Ukraine », Un jour dans le monde | France Inter, 14 avril 2022

Fabienne Sintes reçoit Hélène Miard Delacroix, spécialiste de l’Allemagne contemporaine, pour évoquer les positions, compromis et évolutions de la coalition gouvernementale allemande face à la guerre en Ukraine et à la question des livraisons d’armes.

« Le jeu d’équilibriste du chancelier Olaf Scholz devant le Bundestag » | Le Monde, 24 mars 2022

Thomas Wieder, correspondant du quotidien Le Monde à Berlin, revient dans cet article sur la position fragile du chancelier allemand Olaf Scholz face à ses alliés de la coalition gouvernementale et aux élus de l’opposition.

Accessible à la Bpi via Europresse

« La Bundeswehr entre géopolitique et débats de société » | Allemagne d'aujourd'hui n°235, 2021

Dirigé par Jean-Louis Georget, Hans Stark, Jérémie Thérond et Jérôme Vaillant, ce dossier de la revue Allemagne d’aujourd’hui rassemble une vingtaine d’articles sur la situation contemporaine de l’armée fédérale allemande. Ils évoquent par exemple les relations entre le Bundeswehr et le parlement, le positionnement des différents partis sur la politique de défense, et les perspectives de coopération européenne.

Accessible à la Bpi via Cairn.info

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