En chiffres

60 conflits environnementaux en France

En 2022, l’Atlas mondial de la justice environnementale répertorie, en France, 60 conflits sociaux liés à des enjeux environnementaux. Balises se penche sur cette cartographie à l’occasion du débat « Concilier justice sociale et justice climatique » organisé à la Bpi en décembre 2022, dans le cadre du Forum Climat du Centre Pompidou.

Une pancarte plantée contre un arbre, en bordure d'un champ, sur laquelle est écrit L'éolien c'est impôts, taxes, santé en danger, pollutions en plus
Cjp24, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons

La notion de conflit environnemental a été développée par des économistes, des politistes et des géographes. Ce type de conflit a lieu lorsque des communautés locales, des associations ou des réseaux militants se mobilisent face à des activités économiques ou à des projets d’infrastructures jugés néfastes pour l’environnement – défini comme un espace naturel et comme un cadre de vie. Il se rapporte donc à un lieu précis, ce qui le distingue des mouvements nationaux ou internationaux dénonçant la déforestation, le réchauffement climatique ou les extinctions d’espèces.

Le concept de justice environnementale est, quant à lui, apparu dans les années quatre-vingt dans les communautés afro- et latino-américaines aux États-Unis, avant d’être théorisé par le sociologue Robert D. Bullard. La justice environnementale fait de la protection de l’environnement un enjeu social et non plus seulement écologique. Elle permet notamment d’analyser l’inégale exposition des groupes sociaux aux dégradations des ressources et des espaces naturels. Un Atlas mondial de la justice environnementale (EJ Atlas) a été lancé en 2014 par une équipe de chercheur·euses de l’Université autonome de Barcelone afin d’identifier, de documenter et de comparer les conflits environnementaux. Alimenté par des centaines de scientifiques et d’activistes de plusieurs pays, l’EJ Atlas recense 3 772 cas dans le monde en novembre 2022.

Premiers conflits environnementaux

En novembre 2022, la base de données compte 60 conflits environnementaux, en cours ou terminés, sur le seul territoire français. Les conflits répertoriés sont apparus au cours des cinquante dernières années, à l’exception notable d’une mobilisation contre l’industrie chimique et métallurgique dans les Calanques marseillaises qui remonte au début du vingtième siècle. Dans les années soixante-dix, ils concernent notamment l’industrie nucléaire. Sont ainsi dénoncés la pollution et les risques sanitaires liés à l’usine de retraitement de La Hague (Manche), mais aussi les projets de construction de nouvelles centrales. Les chantiers envisagés au Carnet (Loire-Atlantique) et à Plogoff (Finistère) sont abandonnés face aux oppositions locales. Dans le second cas, les préoccupations environnementales sont d’autant plus fortes qu’elles sont alimentées par une autre catastrophe écologique survenue en 1978 : le naufrage de l’Amoco Cadiz, un pétrolier américain, à proximité des côtes bretonnes. À l’inverse, dans le Tarn-et-Garonne, les contestations apparues dans les années soixante-dix n’ont pas empêché la construction de la centrale nucléaire de Golfech, mise en service en 1990.

D’autres conflits environnementaux se cristallisent autour d’initiatives synonymes de dégradation des espaces naturels et agricoles, comme le projet d’une barrage hydro-électrique à Chasteuil, sur les gorges du Verdon (Alpes-de-Haute-Provence), et celui d’une extension du camp militaire du Larzac (Aveyron). L’articulation des questions sociales et écologiques est alors manifeste, puisque l’élargissement de la zone dévolue à l’armée implique une expropriation des terres de plusieurs paysan·nes. Le conflit connaît un retentissement national : des milliers de personnes convergent vers le plateau du Larzac en soutien aux acteurs locaux et des comités de soutien sont créés dans de nombreuses villes. Cette lutte non-violente, qui débouche sur l’abandon du projet d’extension du camp militaire en 1981, devient une référence historique des mobilisations écologistes et altermondialistes en France.

Vers une augmentation des conflits

L’EJ Atlas révèle aussi une forte augmentation du nombre de conflits environnementaux au cours des années deux mille dix. Certains concernent l’exploitation minière, en France métropolitaine mais aussi en outre-mer avec le projet « Montagne d’or », qui envisage l’ouverture d’une mine d’or industrielle à ciel ouvert en Guyane. Soutenus à l’échelle locale par des élu·es et des acteurs économiques, les plans de la compagnie minière sont en revanche contestés par des Amérindien·nes de Guyane et par des associations citoyennes rassemblées en collectif. Certaines figures politiques nationales se prononcent en faveur ou en opposition au projet, rejointes dans ce second cas par des associations comme la Ligue des droits de l’homme ou le WWF France. Le conflit oppose des arguments économiques à des préoccupations écologiques et sociales, centrées notamment sur les droits des peuples autochtones. Le projet est finalement abandonné en 2019.

Les années deux mille dix voient également se développer une nouvelle forme de lutte : les zones à défendre (ZAD). Les ZAD sont des territoires sur lesquels des militant­·es s’installent durablement pour empêcher un projet d’aménagement. De telles zones se sont notamment constituées à Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique) en opposition au projet d’aéroport du Grand-Ouest, dans la forêt de Roybon (Isère) contre la construction d’un centre de loisirs et vacances et dans la vallée de Tescou (Tarn) contre le barrage de Sivens. Au-delà de ce mode d’action particulier, ces trois projets font l’objet de larges contestations pour des raisons sociales et écologiques, jusqu’à leur abandon.

Le cas de Notre-Dame-des-Landes s’inscrit aussi dans un contexte d’augmentation des conflits environnementaux liés aux infrastructures de transports dans les années deux mille dix. Cela touche des aéroports. À Roissy (Val-d’Oise), la construction d’un nouveau terminal est envisagée puis abandonnée, mais une augmentation du trafic aérien reste prévue. À Nice (Alpes-Maritimes), un projet d’extension est controversé depuis son annonce en 2018. Plusieurs projets d’autoroutes font également l’objet de contestations : agriculteur·rices, riverain·es et organisations locales dénoncent une menace pour la biodiversité, une dégradation du paysage et du cadre de vie et une pollution de l’air, de l’eau, des sols et de l’environnement sonore.

Articuler justice sociale et justice climatique

Ces conséquences néfastes sont également mises en avant lors de la construction de lignes ferroviaires à grande vitesse entre Tours et Bordeaux et entre Paris et la Bretagne. Les politiques environnementales se confrontent ici aux inégalités sociales qu’elles engendrent. En effet, si l’usage croissant du train est essentiel pour réduire la pollution liée aux transports, le renforcement du réseau ferroviaire dégrade les conditions de vie sur les territoires traversés.

Les infrastructures tournées vers les énergies renouvelables provoquent elles aussi des réactions contrastées : la nécessité d’une transition énergétique semble reconnue à l’échelle nationale, mais sa concrétisation au niveau local suscite souvent des résistances, elles-mêmes motivées par des préoccupations environnementales. Mentionné par l’EJ Atlas, le projet de parc éolien au large de l’île d’Oléron (Charente-Maritime) illustre les débats entourant le développement des énergies marines renouvelables sur la façade atlantique.

Les partisan·es de ces projets y voient un moyen de lutter contre le réchauffement climatique tout en assurant l’indépendance énergétique de la France. Cette autonomie permettrait d’éviter une forte hausse du coût de l’énergie, en particulier pour les ménages les plus précaires. Dans le même temps, certain·es pêcheur·ses et organisations de défense de l’environnement soulignent les conséquences indésirables des parcs éoliens. Les travaux gêneraient l’accès aux zones de pêche et détruiraient une partie des fonds marins. Une fois les éoliennes mises en service, le bruit et les vibrations continueraient de perturber les systèmes hydrauliques et géologiques, ce qui nuirait à la biodiversité des espaces maritimes et aux activités de pêche. Les habitant·es du littoral s’inquiètent aussi de la pollution engendrée par la construction et des conséquences sur leur santé, sur leur qualité de vie et sur la valeur de leur patrimoine immobilier. Les conflits environnementaux sont donc aussi des conflits d’usage, qui mettent en lumière une difficile articulation entre justice sociale et justice climatique.

Publié le 28/11/2022 - CC BY-SA 4.0

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« Et si la transition écologique était avant tout une transition culturelle ? Telle est la question au cœur du forum “Climat : quelle culture pour quel futur ?”, organisé en partenariat avec l’Ademe (l’Agence de la transition écologique). Durant trois jours, le public est convié à réfléchir sur l’évolution de la société, à imaginer un monde vivable pour 2050 et à débattre de solutions concrètes en compagnie de scientifiques, d’artistes et d’activistes. »

« Inégalités et écologie », Entendez-vous l'éco ? | France Culture, 22 mai 2018

Maylis Besserie reçoit Lucas Chancel, économiste spécialiste des inégalités et de l’environnement. Ensemble, iels discutent des articulations entre inégalités économiques et enjeux de développement durable, ce qui interroge notamment l’avenir des politiques publiques socio-économiques et écologiques.

 

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