Interview

Appartient au dossier : Marc Isaacs, espaces de vie Denis Gheerbrant, des relations documentaires

Denis Gheerbrant et Marc Isaacs, cinéastes en dialogue
Entretien avec Harry Bos, programmateur

Cinéma

Les deux réalisateurs Denis Gheerbrant et Marc Isaacs en salle le 23 janvier 2022 © Hervé Veronese

Harry Bos est programmateur pour la Cinémathèque du documentaire à la Bibliothèque publique d’information. Il nous présente les cinéastes Denis Gheerbrant et Marc Isaacs, à l’occasion du cycle « Denis Gheerbrant/Marc Isaacs. Double rétrospective » organisé durant l’hiver 2022.

Propos recueillis par l’équipe de Les yeux doc. Article publié initialement sur pro.bpi.fr, le 04/02/2022.

Marc Isaacs est britannique, Denis Gheerbrant est français, ces deux cinéastes sont de générations différentes… comment en êtes-vous arrivé à rapprocher leur filmographie ?

Il existe des liens entre leurs façons d’aborder le cinéma. Ils filment en général seuls, portent eux-mêmes la caméra et entretiennent un rapport extrêmement direct avec leurs personnages, des marginaux pour la plupart. Ces cinéastes se sont notamment intéressés à la question de l’émigration et à la situation des étranger·ères en France et au Royaume-Uni.

Ils partagent également un discours sur la manière de concevoir des films documentaires, car ils ne sont ni l’un ni l’autre adeptes du cinéma direct américain que l’on surnomme « fly-on-the-wall », dans lequel les cinéastes prétendent capter discrètement le réel tels des « mouches sur un mur ». Denis Gheerbrant considère que la réalisation d’un film est un processus artificiel et ne prétend pas montrer la vie telle qu’elle est en dehors de la présence de la caméra. Il se situe ainsi dans la lignée de Johan van der Keuken et du cinéma-vérité de Jean Rouch. Marc Isaacs est, quant à lui, assez interventionniste. Dans son premier film, Lift (2001), il se moque avec humour de ce dogme américain en filmant l’intrusion dans l’ascenseur d’une fausse mouche, trouvée dans un magasin de farces et attrapesIl souligne ainsi visuellement son positionnement en tant que cinéaste.

Comme le cycle d’hiver de la Cinémathèque du documentaire par la Bpi se déroule sur deux mois, j’ai donc demandé à Marc Isaacs et Denis Gheerbrant de partager l’affiche. Cela nous a permis d’organiser des temps de rencontre entre eux, comme cette carte blanche qui leur a permis de confronter leur travail et leurs inspirations. J’ajoute que certains documentaires de Marc Isaacs sont projetés pour la première fois en France. Des films de Denis Gheerbrant sont aussi montrés en exclusivité. Certains ont été restaurés pour l’occasion et son tout premier film, Un printemps de square (1981), a été remonté spécialement pour la séance d’ouverture de la rétrospective. Ce « premier et dernier film », comme Denis Gheerbrant s’amuse à l’appeler, était donc présenté en première mondiale le 7 janvier 2022.

En quoi sont-ils différents ?

Denis Gheerbrant est un arpenteur de l’espace francophone et Marc de l’espace anglophone, notamment dans le secteur londonien. Leur style de cinéma diffère également. La narration de Denis Gheebrant n’est pas linéaire, contrairement à celle de Marc Isaacs qui travaille davantage avec les conventions narratives classiques du film documentaire. Il y a enfin une dimension humoristique très manifeste dans l’univers de Marc Isaacs. La verve anglaise ajoute du piquant à ses portraits, qui sont empathiques mais jamais complaisants. Il lui arrive de taquiner ses personnages et de créer des situations assez cocasses.

Quels films conseilleriez-vous ?

Pour commencer avec le cinéma de Marc Isaacs, je conseille les courts métrages : The Lift, Touched by a Murder (2016) et Outsiders, un film tourné en 2014 sur un foodtruck où l’on peut voir que le sujet du Brexit suscite déjà beaucoup de commentaires. Ce qui est intéressant et ironique dans ce film, c’est que Marc Isaacs filme des personnes face caméra en train de se plaindre de la présence des étranger·ères au Royaume-Uni ; en arrière-plan, il cadre des travailleurs immigrés qui sont en train de cultiver la terre dans un champ de choux. Nous montrons aussi, durant le cycle, un court montage de rushes tournés au Bangladesh. Dans ces notes cinématographiques, Marc Isaacs filme des paysan·nes extrêmement pauvres vivant dans des zones inondées pendant la mousson. L’une des femmes filmées lui lance que les étranger·ères sont là quand il fait beau, mais pas quand il se met à pleuvoir. Alors que fait Marc Isaacs ? Il reste malgré la météo, transformant le geste cinématographique en geste humanitaire. Il montre sans filtre la vie très dure des paysan·nes bangladais·es pendant la montée des eaux.

Denis Gheerbrant, lui, a tourné deux films au Rwanda, dix ans après les événements tragiques de 1994. Il suit une femme qui a perdu toute sa famille, ainsi qu’un orphelinat au sein duquel les enfants essaient de construire leur vie. C’est bouleversant, les blessures sont loin d’être refermées. Plus de dix ans après, les communautés Hutu et Tutsi vivent certes côte-à-côte, mais pas ensemble.

Avant que le ciel n’apparaisse (2021) est le premier documentaire que Denis Gheerbrant fait en coréalisation. Quelle place occupe-t-il dans sa filmographie ?

Dans Avant que le ciel n’apparaisse, Denis ne dialogue pas avec ses personnages, comme dans ses précédents documentaires. Cela vient du fait que le film est situé dans le Caucase, dans une ancienne république soviétique opprimée où des personnes redécouvrent leur culture. Denis Gheerbrant ne connaît pas leur langue. Il a comme guide et interprète Lina Tsrimova, la fille du personnage principal, le peintre Rouslan Tsrimov. Malgré la barrière de la langue, le réalisateur capte les émotions des personnages, notamment à travers les scènes de chants et de danseÿ : on reconnaît bien là sa signature.

On peut donc trouver le documentaire un peu atypique, mais après Avant que le ciel n’apparaisse, Lina et Denis ont tourné un autre film ensemble. Il ne s’agit donc pas d’un accident de parcours, mais plutôt d’une évolution dans le travail du réalisateur. Je trouve encourageant de voir qu’une personne connue depuis les années 1970 en tant que photographe et depuis 1980 en tant que cinéaste, puisse donner une nouvelle dimension à son travail.

Dans The Filmmaker’s House (2020), Marc Isaacs scénarise largement les situations. Était-ce une dimension déjà présente dans son œuvre ?

Tout à fait, Marc Isaacs manipule déjà le réel dans ses précédents films. Par exemple, dans All White in Barking (2007), il organise un repas entre une famille blanche, disons plutôt raciste, et une famille des Caraïbes. On peut déjà parler d’une certaine mise en scène. Mais c‘est un processus qu’il amplifie dans The Filmmaker’s House (2020). Je crois que ce film est surtout un cri d’alarme sur la situation très difficile du cinéma documentaire aujourd’hui en Grande-Bretagne. Marc Isaacs ne veut pas se conformer à ce que les producteur·rices et financeur·euses lui demandent, à savoir, des histoires de meurtres et un certain sensationnalisme. Cette mise en scène témoigne de l’opposition d’un réalisateur à toute forme de limitation dans sa liberté de créer.

Publié le 24/08/2026 - CC BY-NC-SA 4.0

Pour aller plus loin

Denis Gheerbrant : "Quand je filme, je suis le personnage-caméra", Par les temps qui courent, 6 janvier 2022 | France Culture

Le cinéaste est à l’affiche d’une rétrospective visible jusqu’au 6 mars 2022 à la Bibliothèque publique d’information. L’occasion pour nous de revenir sur plus de quarante ans de cinéma et d’évoquer une si singulière façon de fabriquer des images à la première personne, au gré des rencontres.

Les films sur la plateforme Les yeux doc

Avant que le ciel n'apparaisse, Denis Gheerbrant, Les Films d'Ici, 2021 | Plateforme Les yeux docs

Une horde de chevaux à moitié sauvages, des historien·nes qui chantent des chants de la guerre coloniale contre l’Empire russe, des jeunes qui dansent sur la place publique, des villageois·es qui se bricolent leur musée: tout un peuple qui se souvient dans une petite République du Caucase.

The Filmmaker's House, Marc Isaacs, Marc Isaacs Films, Lush, MK Studios, Bungalow Town Productions Ltd, 2021 | Plateforme Les yeux doc

Lorsqu’on annonce au réalisateur que son prochain film doit porter sur le crime, sur le sexe ou sur des célébrités pour recevoir des financements, il décide de prendre les choses en main personnellement et se met à tourner un film chez lui, avec des personnages liés à sa propre vie.

La Vie est immense et pleine de dangers, Denis Gheerbrant, Les Films d'Ici, 1994 | Plateforme Les yeux doc

Au cinquième étage de l’Institut Curie à Paris, Denis Gheerbrant filme la vie d’un petit service spécialisé dans le traitement du cancer chez les enfants et les adolescent·es. Le cinéaste croise Khalil, Dolorès, Steve et surtout Cédric, qu’il suit tout le long de son séjour. Dans l’intimité de leurs petites chambres, chacun·e livre son expérience de malade, celle d’une vie fragile mais néanmoins pleine d’espoirs.

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