Appartient au dossier : Le pouvoir du fil. Tisser, penser, créer
Helena Rojas : la fibre de l’émancipation des femmes autochtones mexicaines
Native de l’un des épicentres du Mexique autochtone, la chercheuse Helena Rojas travaille avec les femmes des communautés tissant le huipil, ce vêtement ancestral tout autant textile que texte. Entretien avec celle qui a autant la fibre politique que l’émancipation féminine comme fil rouge.
Propos recueillis par Aymeric Bôle-Richard, le 17/03/2026. Interview qui vient compléter l’article rédigé pour Balises n°16
Helena, pouvez-vous vous présenter ?
Je suis Mexicaine, originaire de San Cristóbal de las Casas, au Chiapas. J’ai commencé à travailler avec des organisations non gouvernementales, puis j’ai décidé d’étudier. Le design de mode m’attirait mais c’est une carrière peu connue au Mexique, les écoles privées sont très chères. J’ai hésité entre l’art, la philosophie et la littérature hispano-américaine. Finalement, j’ai commencé une licence d’histoire. J’étudie actuellement la prospective.
Je me suis tout de suite concentrée sur le textile parce qu’il est dans ma vie depuis toute petite. Ma grand-mère maternelle a longtemps tenu un magasin de souvenirs sur l’avenue Cristóbal Colón, le seul axe par lequel les touristes pouvaient accéder à San Cristóbal quand il n’y avait pas encore d’aéroport au Chiapas. Une partie des souvenirs vendus par ma grand-mère était des vêtements de peuples autochtones. J’ai donc vu des artisanes et leurs textiles depuis l’enfance. Ma grand-mère aimait coudre. Ma mère a étudié pour devenir enseignante, mais elle aimait aussi beaucoup la couture. L’un de nos passe-temps favoris à nous trois était de confectionner des vêtements pour mes poupées Barbie. Certaines de ces robes étaient faites de morceaux de chaussettes, ma mère tricotait les manches d’un pull et nous y ajoutions un morceau de huipil que nous trouvions joli. C’est là qu’a commencé cette idée de construction et de déconstruction créative.
Médecin, mon père a longtemps travaillé dans les communautés zapatistes. Il m’en rapportait un souvenir, comme un morceau de bois poli ou d’ambre, ou une petite chemisette qu’on lui donnait en remerciement. Ma mère s’est remariée avec un États-Unien passionné de culture mexicaine. Il m’a beaucoup influencée, notamment avec sa collection de masques, de textiles et ses visites dans les villages. Il était proche de Chip Morris, l’un des chercheurs pionniers sur les textiles. J’ai eu le privilège de l’accompagner dans de nombreuses communautés et de rencontrer des personnes venant de musées et d’institutions. Tout cela m’a permis de me familiariser aux différentes lectures d’un textile, avec lesquelles on peut aborder le patrimoine culturel matériel et immatériel. J’étais très intéressée par le textile, le territoire, le social : j’ai donc décidé de m’engager dans cette voie.
Pouvez-vous présenter le Chiapas ?
Le Chiapas est un État mexicain d’une immense richesse culturelle. Il fut un temps où il n’appartenait pas au Mexique, mais au Guatemala. C’est un État qui s’est toujours démarqué et a subi de nombreux soubresauts économiques. Il n’est pas facile de vivre au Chiapas. Tout le monde n’y a pas les mêmes privilèges ni les mêmes opportunités. Il a aussi servi de plateforme mondiale pour de nombreuses réformes politiques et philosophiques, comme celle de l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale) en 1994. Le Chiapas a sa propre histoire en tant qu’État, mais aussi en tant que lieu stratégique : il incarne une idée différente de ce que pourrait être un État, une société ou une communauté à l’avenir.
Qu’y faites-vous ?
Je travaille depuis plus de quinze ans avec des associations, en tant qu’indépendante. Actuellement, je contribue à différents projets, notamment pour Impacto, une organisation de commercialisation de textiles. Ma mission consiste à les accompagner sur la communication interculturelle.
Mes deux principaux emplois sont liés à des projets autogérés. le premier est le Chiapas Photography Project, fondé en 1982. Il utilise la photographie pour que les femmes de l’ethnie Tzotzil décident de ce qu’elles transmettent de leur culture ou de leur histoire personnelle. La fondatrice a constaté que, pendant longtemps, des étranger·ères les photographiaient, vendaient leurs photographies ou faisaient des recherches sans les partager, ou sans leur demander l’autorisation. Elle a alors décidé de donner des appareils photo à ces communautés. L’idée a grandi, passant d’un simple projet pour lequel les femmes pouvaient avoir des images de leur famille et de leur quotidien, à un projet beaucoup plus vaste qui a duré plus de 30 ans et qui est devenu un fonds d’archives complet pour l’une des bibliothèques de l’université de Stanford. À partir de février 2025, les femmes ont commencé à gérer elles-mêmes le Chiapas Photography Project. Elles se sont autoproclamées femmes autochtones photographes. L’autre organisation pour laquelle je travaille s’appelle Chiapas Maya Project. C’est un projet public-privé de collecte et de numérisation des collections textiles de la région Altos de Chiapas. Le travail sur ces archives virtuelles, hébergées sur un portail web, permet d’élaborer une méthodologie de socialisation et de démocratisation des informations.
Comment définiriez-vous le huipil ?
On pourrait dire que c’est une sorte de chemisier, mais je dirais plutôt que c’est une structure qui peut varier entre deux et trois pièces de tissu, ou une seule. Le huipil peut être très long ou très court. Les femmes autochtones l’utilisent depuis très longtemps pour s’habiller, raconter leur histoire, celle de leur famille, mais aussi comme un ornement de leur corps. On sait qu’à l’époque préhispanique, femmes et dirigeant·es le portaient. La plupart des femmes renvoient l’origine du textile à un processus ontologique, à l’idée mystique selon laquelle la déesse de la Lune leur a appris à tisser et que, depuis, elles continuent à le faire. Quant à son origine, je ne saurais vous donner une date ou un lieu précis, mais le huipil a toujours été lié aux femmes. Il y a des tissus très anciens au Guatemala et au Chiapas, dans la culture maya. Le huipil est un processus politique et économique qui existe depuis que les gens ont conscience de faire société.
Vous ne séparez pas le politique de la mémoire. Pourquoi ?
Le huipil a toujours été considéré comme une archive. C’est un texte. De nombreux livres d’histoire, de sociologie ou d’anthropologie le mentionnent comme le seul texte, le seul codex, que les Espagnol·es n’ont pas réussi à éliminer. Le huipil est une sagesse condensée dans le vêtement qui est un texte. L’anthropologue Martha Turok a fait une recherche sur le huipil Magdalena du Chiapas : elle explique qu’il est un texte, un texte textile et un texte textuel. Elle et Chip Morris y voient ainsi des lectures. De nos jours, on parle de patrimoine bioculturel, qui englobe les processus sociaux, mais aussi ceux naturels comme l’origine des fibres, des teintures : tout ce qui est dans un textile parle de son histoire. C’est un élément socio politique très fort. Porter et fabriquer le huipil est un processus de résistance. Le fait qu’il existe toujours aujourd’hui est un processus de résistance. Les femmes transmettent l’art du tissage du huipil de génération en génération, de manière orale et pratique. C’est un acte politique qui en dit long sur la place des femmes au sein de l’organisation familiale et sociale : elles peuvent s’exprimer par le huipil, le signer, comme une œuvre d’art.

Vous parlez de résistance. À quoi les femmes autochtones chiapanèques d’aujourd’hui résistent-elles ?
On pourrait penser que travailler dans une communauté autochtone est quelque chose de merveilleux, sans conflit, où tout se passe super bien, avec un tissu social très fort. Pourtant, il y a beaucoup de problèmes au sein des communautés. Beaucoup de femmes subissent de la violence raciale ou sexiste. Il y a encore une pensée très machiste. En dehors de leurs communautés, elles subissent aussi des souffrances : du fait de parler une autre langue ou de la discrimination économique, ou encore de leur couleur de peau.
Comment le huipil aide-t-il à faire évoluer les choses ?
C’est une chose de penser le textile comme un processus politique de résistance, mais il ne faut pas oublier son processus de commercialisation. Le huipil est aussi vendu à des personnes qui n’appartiennent pas aux communautés autochtones. C’est souvent perçu comme de l’appropriation culturelle. Il est pourtant important de comprendre que, dès les années 1950, les femmes ont commencé à développer des produits ou des prototypes pour le marché touristique. Il y a donc trois types de huipil : les huipiles de cérémonie, portés pour les grandes occasions comme les mariages ; ceux portés au quotidien et ceux fabriqués pour les touristes. Ceux-là ont moins d’iconographie, peut-être moins de charge symbolique. Dans tous les cas, un sens politique est véhiculé par celui ou celle qui le porte, selon la situation où il est porté. Ce n’est pas la même chose de voir la présidente Claudia Sheinbaum porter un vêtement qui s’apparente au huipil, mais qui n’en est pas un, avec tout l’agenda politique et le pouvoir hégémonique qu’elle incarne (elle a déclaré 2025 l’année des femmes indigènes), que de voir une femme d’une autre origine sociale porter le huipil. Je crois que c’est une bonne chose que les huipiles soient portés dans tous les contextes, mais il est important d’apprendre à les lire.

Pouvez-vous présenter quelques-unes de ces iconographies ?
Chaque communauté a ses processus iconographiques. Ici, dans la région du Chiapas, pour laquelle j’ai le plus de connaissances, certains endroits produisent beaucoup d’iconographies, comme à San Andrés Larraínzar, Aldama ou Chenalhó. À Chamula, par exemple, on brode des champignons sur les huipiles et les capes de laine, car il y a beaucoup de champignons dans cette zone. À Chamula, on cultive également la milpa, qui réapparaît dans les broderies. Le motif de la croix est aussi très présent, car la chrétienté est très importante. Ce sont des iconographies très simples. À Cancuc, on brode des fleurs parce qu’elles y sont cultivées depuis toujours. Chaque année, des fleurs de couleurs différentes sont brodées, selon la tendance. Par exemple, la tendance 2027 sera au vert citron. Toujours à Cancuc, on brode aussi des losanges, des triangles et des rectangles, symboles de l’union familiale.
À Oaxaca, qui est un autre État du Mexique, les femmes disent que l’encolure du huipil est le centre de l’univers. Si vous étendez un huipil de Oaxaca bien à plat, vous pouvez le voir comme un carré, mais vous pouvez aussi le voir comme un losange. Ce losange est l’univers, avec ses quatre points cardinaux. Lorsque vous enfilez le huipil, tête la première, c’est comme si vous naissiez de l’univers. Quand une femme enfile son huipil, elle est couronnée comme une déesse, comme une guerrière de la vie, parce qu’elle naît de l’univers. Elle est la gardienne et la porteuse de toute cette connaissance présentes dans le texte du huipil. L’iconographie la plus proche de l’encolure est donc la plus fondamentale, et descend ensuite tout du long.
Au Chiapas, je n’ai jamais rien lu sur une telle distribution verticale, mais j’ai lu sur la structure circulaire du texte. Je m’explique : quand vous dépliez un huipil chiapanèque, vous voyez son centre, duquel part une histoire circulaire. À San Andrés Larraínzar, les huipiles racontent souvent le calendrier des semailles de la milpa, la saison de la récolte, les dieux impliqués. Le soleil, la lune, la montagne puis les crapauds apparaissent. Les crapauds chantent pour que la pluie tombe. La graine surgit alors, puis le chemin qui permet de semer. Le serpent, protecteur de la milpa, se manifeste, puis la broméliacée apparaît, puis à nouveau le chemin qui permet la récolte. L’iconographie s’étend jusqu’à ce que toute l’histoire soit racontée. La milpa, c’est autant un modèle agricole qu’une organisation sociale : celles et ceux qui sèment, celles et ceux qui aident dans les champs… C’est une construction politique, telle que consignée dans le Popol Vuh.
Une femme de Cancuc peut-elle lire un huipil de Chamula ?
Oui. Chaque communauté a ses spécificités, mais il y a des échanges de savoirs entre communautés. Le samedi, c’est jour de marché à Larraínzar, alors que c’est le dimanche à Cancuc. On n’y vend pas les mêmes produits. Les habitantes de Larraínzar viennent vendre, mettons, un haricot qui ne pousse pas à Cancuc. Lorsqu’elles se rencontrent, les femmes échangent : « Comment brodes-tu la fleur ? », « Moi, je brode la fleur avec trois points », « Ah, eh bien, nous, nous ne brodons pas de fleurs parce qu’il n’y en a pas beaucoup ici, nous brodons plutôt des champignons », etc. Il y a beaucoup d’emprunts et de plus en plus de libertés d’adaptation.
Pouvez-vous nous parler du telar de cintura (métier à tisser à sangle dorsale) avec lequel on tisse le huipil ?
Ce sont plusieurs étapes. Disons que c’est un outil qui ressemble à une très grande brosse. C’est sur cette grande brosse que les tisserandes mesurent la largeur des huipiles. Elles y placent ensuite le fil. C’est un moment important car elles doivent déjà avoir en tête l’aspect final du huipil : elles font un travail de mesure et de conception sur ces tendeurs. Le métier consiste en une série de petits bâtons placés de manière précise à certains endroits pour tendre et diviser le maillage de fils. Dans cette division, les femmes peuvent insérer d’autres fils, qu’on appelle la trame, pour créer des motifs. Chacune des parties du métier a un nom.
Ce travail de préparation accompli, la tisserande s’attache au niveau du bas de la taille avec un fil beaucoup plus long, qu’elle accroche à un arbre ou poteau pour tendre le métier. Les femmes peuvent ainsi commencer à tisser, accroupies ou assises. Elles passent leur temps à faire les trames et les brocarts. La broderie est la broderie normale, mais le brocart est un motif qui ressort du travail du métier. Il y a de nombreuses techniques. Elles peuvent tisser en panier pour faire des combinaisons entre les lignes. Elles peuvent aussi tisser en escalier, faire des brocarts – qui sont les motifs, mais elles peuvent aussi utiliser la trame supplémentaire. Il y a énormément de techniques.
La plupart des huipiles sont faits au telar de cintura, qui bénéfie actuellement, d’un regain d’intérêt. Dans les années soixante-dix à quatre-vingt-dix, lorsque le tourisme s’est développé, à l’arrivée des Zapatistes, les femmes ne pouvaient pas produire suffisamment. Les métiers à tisser à pédales sont alors apparus. Les hommes pouvaient les utiliser, ce qui n’était pas le cas avec le telar de cintura. De nos jours, peu importe que vous soyez un homme ou une femme, vous pouvez utiliser un métier à tisser à pédales ou un métier à tisser à sangle dorsale.
Y a-t-il de grands artisan·es du huipil ?
Il y en a beaucoup ! La célébrité, c’est une autre question, instrumentalisée par le gouvernement, par la création de prix honorifiques et la publication de livres. Certain·es deviennent très connu·es. Il y a beaucoup de grand·es maîtres·ses qui n’apparaissent pas dans ces livres ou dans les publicités. Ce sont surtout des femmes âgées qui n’aiment pas être photographiées et être sous les feux de la rampe, ou qui ne parlent pas très bien espagnol.
De nos jours, les jeunes femmes bobos (fifis, en espagnol) de Ciudad de México ou de Guadalajara portent le huipil. Comment lisez-vous cette rencontre entre le huipil et la mode mainstream ?
Je pense qu’il est très difficile d’enfermer ce qui se passe dans un seul mot. Généraliser le terme de fifis c’est déjà tomber dans certains paradigmes de catégorisation qui, je pense, ne devraient plus exister. Le huipil n’a cessé de se transformer au fil du temps : lorsque des femmes le portent, elles savent ce qu’elles portent, comment elles le portent, quelle histoire il raconte. Elles savent aussi ce qu’elles vendent. Elles savent très bien ce qu’elles font.
Deux grandes créatrices de mode, Carla Fernández et Carmen Rion, ont compris cela. Elles viennent toutes deux d’un milieu privilégié, ce qui leur donne accès à certaines opportunités. Pour autant, elles ont beaucoup travaillé dans les communautés, avec les femmes. Carla Fernández a écrit un livre, Taller Flora, dans lequel elle a incorporé des motifs, des paroles et des patrons autochtones. Carmen Rion a aussi ce bagage, elle connaît les femmes artisanes, leur contexte, leurs problèmes. Carla et Carmen mesurent le chemin parcouru par ces artisanes. D’autre part, des collaborations économiques horizontales existent, par exemple telles qu’elles sont pratiquées par Colectiva Malacate et Kinal Antsetik,
Comme je vous le disais, le travail textile est raconté au travers de nombreux processus historiques. Nous en sommes aujourd’hui à un processus de grande ouverture dans lequel les voix des femmes artisanes sont incorporées. Pour toutes ces raisons, je ne me sens pas capable de stigmatiser l’usage du huipil chez les citadines. J’ai mon positionnement moral. Pour approcher les expressions culturelles traditionnelles, il faut avoir une conscience de classe, il faut avoir une conscience sociale, un positionnement politique. Il faut avoir connu le terrain. Aller dans une communauté et savoir comment les femmes vivent, sans idéaliser.
Publié le 07/08/2026 - CC BY-NC-ND 3.0 FR
Pour aller plus loin
Femmes de maïs, suivi de Compañeras sur le chemin de l'autonomie
Guiomar Rovira, traduction de Mujeres de maís
Rue des cascades, 2014
Livre d’entretiens avec des femmes mayas du Chiapas qui met en lumière leur rôle dans la défense des peuples indiens. Certaines sont devenues des commandantes zapatistes, toutes racontent la lutte, la souffrance, la fierté et l’espoir de transformer la société.
À la Bpi, 39(80) ROV
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