0   Commentaires
Analyse
Appartient au dossier :

Paris dans les romans de Nabokov

Malgré une existence souvent difficile financièrement et des logements exigus où Nabokov a du mal à écrire, les années passées en France et notamment à Paris voient la naissance de plusieurs chefs-d’oeuvre :
Chambre obscure (1932), La Méprise (1936), La Vraie Vie de Sebastian Knight (rédigé dans la salle de bains du petit appartement du XVIe arrondissement de Paris entre décembre 1938 et la fin de janvier 1939), L’Invitation au supplice (1938) et Le Don (commencé en 1932 à Berlin, terminé à Paris en 1938).
Il écrit en russe, en français (Mademoiselle O et l’essai Pouchkine, le vrai ou le vraisemblable) et en anglais. Nabokov avait un rapport quasi amoureux avec les trois langues qu’il connaissait et écrivait. Lorsqu’on lui demandait laquelle de ces trois langues il préférait, il répondait : "Mon esprit répond : l’anglais, mon coeur : le russe, mon oreille : le français."

Lolita, une nymphette française ?


Nabokov raconte que l’idée de Lolita lui est venue à Paris à la fin de 1939 alors qu’il lisait un article scientifique. Il écrit alors L’Enchanteur, véritable matrice de Lolita :
"C’est à Paris, à la fin de 1939 ou au tout début de 1940, à une période où j’étais alité suite à une grave crise de névralgie intercostale, que je ressentis en moi la première petite palpitation de Lolita. Si je me souviens bien, le frisson d’inspiration initial fut provoqué bizarrement par un article paru dans un journal à propos d’un singe du Jardin des plantes qui, après avoir été cajolé pendant des mois par un chercheur scientifique, finit par produire le premier dessin au fusain jamais réalisé par un animal : cette esquisse représentait les barreaux de la cage de la pauvre créature. La pulsion que j’évoque ici n’avait aucun lien textuel avec le courant de pensées qui s’ensuivit, lequel se traduisit cependant par un prototype du présent roman, une nouvelle d’une trentaine de pages. Je l’écrivis en russe, la langue dans laquelle j’écrivais des romans depuis 1924 (les meilleurs d’entre eux ne sont pas traduits en anglais, et tous sont interdits en Russie pour des raisons politiques). Le protagoniste était un homme d’Europe centrale, la nymphette anonyme était française et l’action se déroulait à Paris et en Provence."
(Lolita, "À propos d’un livre intitulé Lolita", nouvelle trad. de Maurice Couturier, Gallimard, Pléiade, 2010, p.1137-1138)  

Humbert Humbert est né à Paris


Dans Lolita, le personnage principal Humbert Humbert est né à Paris et y effectue une partie de ses études. Le roman est émaillé de mots français et de références à la littérature française. Ronsard notamment, mais aussi Flaubert, Chateaubriand, Mérimée, Baudelaire, Proust y sont cités et parodiés. Comme le rappelle Yannicke Chupin dans son article de la Revue française d’études américaines (n°115, 2008) : "…c’est à un homme de lettres d’origine francophone que Nabokov a confié la narration de son roman américain. Lolita met en regard la France et l’Amérique, la culture française et la culture américaine." Elle ajoute : "La vision de l’Amérique offerte par Humbert est cadrée par le regard européen et reste constamment soumise à la comparaison. Il faut peut-être rappeler que c’est à Paris, dans l’échoppe encombrée d’un marchand d’art parisien, que Humbert connaît l’une de ses premières émotions américaines : "Nous [...] prîmes la plupart de nos repas dans un endroit bourré de monde rue Bonaparte [... ] Et juste à côté, un marchand de tableaux exposait dans sa vitrine trop encombrée une estampe américaine, une antiquité splendide, flamboyante, verte rouge, dorée et bleu d'encre - une locomotive équipée d'une gigantesque cheminée, de grosses lanternes baroques et d'un chasse-pierre impressionnant, qui traçait ses wagons mauves à travers la nuit de la Prairie balayée par l'orage et mêlait ses volutes de fumée noire émaillée d'étincelles aux nuages cotonneux où couvait la foudre." (Partie I, chap. 8, p.830). Des lieux précis de Paris sont mentionnés comme le café des Deux Magots :
« Paris me convint à merveille. J’y discutai du cinéma soviétique avec des expatriés, m’installai aux Deux Magots avec des uranistes, publiai des essais tortueux dans d’obscures revues. Je composai des pastiches. » (Pléiade II, Partie I, chap.5)
ou la Madeleine :
« J’appris, cependant, à quoi elles ressemblaient, ces charmantes, exaspérantes nymphettes aux bras fluets, lorsqu’elles grandissaient. Je me rappelle encore cette promenade le long d’une rue animée un après-midi gris de printemps quelque part près de la Madeleine. Une fille mince et de petite taille me croisa d’un pas rapide, trébuchant sur ses hauts talons, nous nous retournâmes au même moment, elle s’arrêta et je l’accostai. » (Pléiade II, Partie I, chap. 6) 
Refusé par plusieurs éditeurs américains, le roman Lolita est publié en anglais mais à Paris en 1955, chez Olympia Press par Maurice Girodias.
En 1959, Raymond Queneau persuade les éditions Gallimard de traduire Lolita  en français. C’est la première traduction au monde de Lolita, supervisée par Nabokov lui-même.

Les autres romans de Nabokov


D’autres scènes de La Vraie Vie de Sebastian Knight (1941), de Pnine (1957), d’Ada (1969), de Regarde, regarde les arlequins ! (1974) se passent à Paris.
Mais force est de constater que Paris n’y est pas à son avantage.  Les odeurs de la ville  sont désagréables :
« Je leur dis que j’allais prendre le métro à l’Etoile, et nous contournâmes la place par la gauche. Comme nous allions traverser l’avenue Kléber, Clare faillit se faire renverser par une bicyclette.
« Espèce de petite sotte ! s’écria Sebastian en la saisissant par le coude.
- Il y a trop de pigeons, dit-elle, comme nous atteignions le trottoir.
-Oui, et ils sentent mauvais, poursuivit Sebastian. 
- Quelle sorte d’odeur ? Mon nez est bouché », dit-elle en reniflant et regardant d’un air inquisiteur la foule compacte des oiseaux dodus qui se pavanaient à nos pieds.
« L’iris et le caoutchouc », dit Sebastian.
Le gémissement des freins d’un camion essayant d’éviter un véhicule de déménagement envoya les oiseaux tournoyer dans le ciel. Ils se posèrent parmi la frise gris perle et noire de l’Arc de Triomphe… ». (Pléiade II, Chap.8 : p.444)
Les personnages typiquement parisiens, comme la concierge d’immeuble, sont aussi peu soignés que leurs immeubles :
« De ce temps-là, le fait de laisser entrevoir un bout blanc de caleçon en tirant trop haut la jambe du pantalon eût paru à Pnine aussi peu convenable que de se montrer à des dames sans col ni cravate ; et même quand Mme Roux, la concierge décatie de l’immeuble crasseux du Seizième (où Pnine, après s’être échappé de Russie léninisée, ayant terminé ensuite ses études universitaire à Prague, devait vivre pendant quinze ans) , montait pour le loyer alors que son locataire n’avait pas encore passé son faux-col, Pnine le délicat se hâtait de dissimuler d’une main chaste son bouton de devant. »  (Chap.1, I, p.8, Gallimard, 1962, trad. de Michel Chrestien)
En définitive, c’est bien le Paris qu’il a connu : "Paris devenait le centre culturel des émigrés - le centre de leur misère aussi " (Regarde, regarde les arlequins ! Fayard, 1990, p.69) mais aussi le Paris des cafés où se retrouvaient les artistes de l'émigration. " C’était la coutume, parmi les écrivains et les artistes de l’émigration, de se réunir aux Trois-Fontaines après les récitations et les conférences si appréciées des expatriés russes… ». (Chap. 7, III, p.202 ).  Enfin, la ville de Paris est également présente dans Autres rivages lors de l'évocation d'un jardin :
« De même je peux nommer un jardin en fleurs à Paris comme étant l’endroit où je remarquai , en 1938 ou 1939, une calme petite fille d’environ dix ans, au blanc visage sans expression, ayant l’air , dans ses vêtements noirs criant misère et peu appropriés à la saison, de s’être échappée d’un orphelinat […], qui avait adroitement attaché un papillon vivant à un fil et qui promenait le joli insecte, légèrement estropié et battant faiblement des ailes, au bout de cette laisse de lutin. » (Pléiade, p.1400)
Le Divan japonais de Toulouse-Lautrec
Le Divan japonais, Henri de Toulouse-Lautrec,
[Yale University Art Gallery, Public domain], Wikimedia Commons


Dans Ada, même si l’histoire se passe dans un lieu imaginaire Lute (allusion à Lutetia), le nom des rues n’est pas sans évoquer Paris.

Pour décrire la pose et l'allure de Lucette que Van retrouve par hasard dans un café de la rue des jeunes Martyres, Nabokov s'inspire de la célèbre affiche de Toulouse-Lautrec : Le divan japonais, publicité pour un café situé 75 rue des Martyrs !
 
"Devant la toile de fond dorée d’un paravent de sakarama, elle s’approchait du bar d’un pas glissant. Elle était encore debout, elle prenait un tabouret, elle avait déjà posé sur le comptoir une main gantée de blanc. Elle portait une robe romantique noire et fermée sous le cou, aux manches longues, au corsage ajusté, à la jupe large. Son long cou s’élevait avec grâce au-dessus de la molle corolle noire d’une collerette plissée […]. Nous connaissons, nous aimons cette pommette haut placée […], la frange oblique des longs cils noirs, l’œil félin à la paupière fardée – tout cela vu de profil, nous le répétons doucement. Sous le large bord onduleux du chapeau de faille noire que surmonte un gros noeud, noir aussi, une spirale de cuivre ardent, bouclée d’une main experte et désapprêtée avec art, descend sur la joue enflammée […]."




Et comme en témoigne cet extrait du "Poème de Paris", composé en russe en 1943 à Cambridge, Nabokov  n’échappait pas à la séduction de Paris.
 
"Paris le maigre est merveilleux la nuit...
Écoutez ! Sous les arcades noires
où la pierre est du roc, à l'abri de leurs boucliers glougloutent les pissoires.
Il y a du destin, quelque chose d'alpestre
dans ce murmure esseulé... [...]
Et les ponts ! Ce bonheur pour toujours,
ce bonheur de l'eau noire !"

Poèmes et problèmes, Vladimir Nabokov, traduit du russe et de l'anglais par Hélène Henry, Paris, Gallimard, 1999, p. 139. À la Bpi, niveau 3, 821 NABO 2

Captcha: