Image

Appartient au dossier : 4 pionniers de la photographie animalière

4 pionniers de la photographie animalière #1 : Étienne-Jules Marey

Étienne-Jules Marey, né en 1830 et mort en 1904, est un médecin passionné par les mouvements des êtres vivants. Afin d’étudier la locomotion des animaux, il révolutionne la photographie en inventant une machine capable de décomposer leurs déplacements : le fusil photographique. Balises vous présente son approche de la photographie animalière, un sujet également récurrent dans l’œuvre de Jochen Lempert, à qui le Centre Pompidou consacre une exposition de mai à septembre 2022.

Chronophotographie de l'atterrissage d'un pélican
Pélican, vol transversal descendant, 10 images par seconde, de Jules-Étienne Marey, vers 1882. Domaine public via Wikicommons

Cliquez en haut à droite pour agrandir l’image.

Étienne-Jules Marey étudie le mouvement dès ses débuts en médecine : il rédige sa thèse sur la circulation sanguine, puis un essai sur les mouvements du cœur et de la respiration, avant de donner des cours sur les influx nerveux. En 1869, nommé professeur au Collège de France, il publie plusieurs articles sur le vol des oiseaux et des insectes. En 1873, dans son essai La Machine animale, locomotion terrestre et aérienne, il avance notamment l’idée que, contrairement à ce qui a toujours été représenté en peinture, les chevaux au galop n’ont jamais simultanément les quatre fers en l’air. Marey, qui plus jeune voulait être ingénieur plutôt que médecin, invente régulièrement de nouveaux dispositifs, tels que le sphygmographe, les insectes artificiels ou les chaussures exploratrices, pour mettre ses postulats à l’épreuve. Il est donc particulièrement intéressé par l’expérience photographique qui permet à l’Américain Eadweard Muybridge de démontrer, en 1878, que son hypothèse concernant le galop des chevaux est exacte.

Du fusil photographique à la chronophotographie

En 1881, Marey rencontre Muybridge. Dès lors, la photographie devient son instrument principal pour l’étude graphique du mouvement. En 1882, pour observer des oiseaux en vol, le scientifique invente un fusil photographique, qui prend douze images par seconde avec un temps de pose d’1/720e de seconde sur une plaque en verre photosensible circulaire. Il présente à l’Académie des sciences des images de mouettes et de chauve-souris en vol, puis publie Photographies instantanées d’oiseaux en vol

Avec l’aide de son assistant Georges Demenÿ, Marey fait évoluer son invention au fil des années et publie régulièrement ses découvertes. En 1889, il adapte son fusil chronophotographique pour passer de la plaque photosensible à la pellicule souple. Cette avancée considérable permet de passer d’une suite d’impressions sur une même surface à une série de photogrammes isolables : la chronophotographie est née.

Fusil photographique de 1882 adapté à la pellicule en 1888, Musée des Arts et Métiers, CC BY-SA 3.0 fr via Wikicommons,

Marey s’intéresse principalement à la locomotion humaine car la Station physiologique qu’il bâtit avec Demenÿ au Parc des Princes, près de Paris, est subventionnée par l’État pour analyser la biomécanique de l’homme dans le but d’améliorer l’entraînement des soldats après la défaite de la France dans la guerre de 1870. Cependant, Marey continue d’étudier les animaux. Il publie par exemple, en 1888, Des mouvements de la natation de l’anguille, en 1893, les Mouvements de natation de la raie, en 1894, Des mouvements que certains animaux exécutent pour retomber sur leurs pieds lorsqu’ils sont précipités d’un lieu élevé, ou encore plusieurs études sur les chevaux. Aidé de Demenÿ, il précise le mécanisme de ses inventions jusqu’à capter, grâce à un microscope, le mouvement de vorticelles, des micro-organismes vivant dans l’eau douce.

Un intérêt scientifique

L’intérêt de Marey pour la photographie animalière n’a rien d’une démarche d’esthète : il est purement scientifique. Son objectif est d’observer les humains et les animaux en mouvement dans l’espace, à l’air libre et en pleine lumière plutôt que dans un laboratoire, « sans troubler en rien les fonctions qu’ils ont pour but de nous faire connaître », c’est-à-dire sans en passer par des conditions d’expérience qui altèrent l’état du sujet, à plus forte raison sans recours à la dissection. 

On remarque, sur de nombreuses chronophotographies, la présence d’autres appareils de mesure disposés dans le champ. En effet, la chronophotographie n’est qu’une méthode parmi d’autres pour obtenir des données sur la locomotion des sujets étudiés. Tout l’enjeu de la méthode graphique défendue par Marey est de croiser les résultats obtenus pour opérer des déductions. En enregistrant les images de plusieurs espèces, le scientifique effectue également des études comparées, qui lui permettent notamment de dégager les liens entre les formes d’un organe et les particularités de ses fonctions. De plus, Marey dispose des appareils sous plusieurs angles pour obtenir des prises de vues qui révèlent chacune des détails différents et permettent d’obtenir une saisie globale de la locomotion.

Le vol des oiseaux

En capturant au fusil puis avec la chronophotographie le vol de plusieurs oiseaux, puis d’insectes, Marey tente par exemple de répondre aux questions suivantes, qu’il se posait déjà en 1868 :

« L’oiseau soutenu dans les airs y garde-t-il un niveau sensiblement constant, ou bien subit-il des oscillations dans le plan vertical ? N’éprouve-t-il pas, par l’effet intermittent du battement de ses ailes, une série de remontées et de descentes dont l’œil ne saurait saisir la fréquence ni l’étendue ? — D’autre part, dans son transport horizontal, l’oiseau n’est-il pas animé d’une vitesse variable ? Ne trouve-t-il pas dans l’action de ses ailes une série d’impulsions qui donnent à son transport un mouvement saccadé ? »

Avec la chronophotographie, Marey porte le nombre d’images à plus de cent par seconde. Ainsi, « dans un coup d’aile que l’œil n’a pas le temps de saisir, l’appareil détermine, avec une précision parfaite, plus de vingt phases successives, passant de l’une à l’autre par transitions presque insensibles ». En comparant les données recueillies sur de nombreuses espèces d’oiseaux, il peut conclure en 1887, que tous les oiseaux utilisent leurs ailes d’une façon similaire. Marey dispose en outre des repères sur plusieurs parties de l’anatomie des oiseaux, ce qui lui permet d’étudier plus précisément encore la trajectoire des volatiles, ainsi que le jeu de leur masse et de la résistance de l’air pendant leur vol.

Si la connaissance des êtres vivants motive le scientifique, il pointe également un autre enjeu de ses recherches :

« Les adeptes de l’aviation espèrent qu’on réalisera quelque jour une machine capable de transporter l’homme dans les airs, mais beaucoup d’entre eux sont troublés par un doute : ils se demandent si la force de l’oiseau n’excède pas celle des moteurs connus. Les expériences ci-dessus peuvent déjà les rassurer, car si nous comparons la force musculaire des oiseaux à celle de la vapeur, nous voyons qu’un muscle serait assimilable à une machine à très basse pression. »

En 1887, les ornithologues ne sont pas les seuls à rêver de comprendre « le mécanisme encore obscur du vol plané ».

Publié le 04/07/2022 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

Marey, penser le mouvement

Christian Salomon
L'Harmattan, 2008

Cet ouvrage aborde l’œuvre et la pensée d’Étienne-Jules Marey (1830-1904) selon quatre approches : la passion du mouvement et de la physiologie, l’épistémologie du mouvement, l’esthétique du mouvement, la vision médicale du mouvement. D’abord scientifique, Étienne-Jules Marey a également apporté une contribution décisive aux arts du 20e siècle et à la philosophie dans la manière de penser le continu et le discontinu.

À la Bpi, niveau 3, 770 MARE

Films chrono­photographiques (Étienne-Jules Marey, 1889-1904) | HENRI, la plateforme des collections films de la Cinémathèque française

Étienne-Jules Marey (1830-1904), physiologiste et médecin, a consacré sa vie à l’étude du mouvement humain et animal. En 1882, il inaugure en lisière du bois de Boulogne la Station physiologique pour y mener ses expériences. À l’aide d’une caméra à disque obturateur et plaque de verre, Marey réalise une très grande quantité de clichés chronophotographiques.

La présente sélection – un florilège de 70 films couvrant ses principaux sujets d’étude (locomotion animale et humaine, gymnastique, chutes du chat et du lapin, photographies de la parole) – a été réalisée par Laurent Mannoni, à partir des plus de 400 négatifs originaux issus de la Station physiologique conservés par la Cinémathèque française.

Étienne-Jules Marey | Gloubik Sciences

Gloubik Sciences est dédié aux anciennes revues scientifiques françaises, mais aussi aux livres de sciences et de vulgarisation scientifique. On retrouve, dans la rubrique consacrée à Étienne-Jules Marey, presque quarante articles scientifiques rédigés par le physiologiste, illustrés de nombreuses chronophotographies.

Exposition « Jochen Lempert » | Galerie de photographies, Centre Pompidou, du 11 mai au 4 septembre 2022

Cette exposition rétrospective présente trois décennies du travail de Jochen Lempert, né en 1958, qui vit et travaille à Hambourg. Biologiste de formation, spécialiste des libellules, ce n’est qu’en 1989, à 31 ans, qu’il débute sa carrière de photographe après une période fructueuse au sein du collectif de cinéma expérimental Schmelzdahin (« Dissous-toi »). Cet héritage scientifique reste au fondement de sa pratique artistique, empreinte d’images de la nature, où l’animal côtoie le végétal.

Rédiger un commentaire

Les champs signalés avec une étoile (*) sont obligatoires

Réagissez sur le sujet