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Appartient au dossier : 4 pionniers de la photographie animalière

4 pionniers de la photographie animalière #4 : Jean Painlevé

Jean Painlevé réalise à partir des années vingt plus de deux cents films scientifiques documentant les modes de vie des animaux, principalement en milieu marin, comme le montre l’exposition que lui consacre le Jeu de Paume en 2022. Ses films et les photogrammes qui en sont tirés sont célébrés par les avant-gardes pour leur beauté et, plus tardivement, par le milieu scientifique pour l’avancée des connaissances que ses réalisations permettent.
Balises vous présente son approche de la prise de vues animalière, un sujet également récurrent dans l’œuvre de Jochen Lempert, à qui le Centre Pompidou consacre une exposition de mai à septembre 2022.

Le rostre d'une crevette au microscope
Jean Painlevé assisté d’Éli Lotar, Rostre sur le nez de la crevette [extrait de Crevettes], 1929-1931, Photogramme, Fonds photographique Bouqueret-Rémy

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Jean Painlevé, né en 1902 et mort en 1989, obtient un certificat de zoologie dans les années vingt, puis abandonne ses études de sciences pour se consacrer au cinéma et à la photographie. Conjuguant sa passion pour les animaux à son intérêt pour la technique, il commence, en 1925, par filmer l’éclosion d’œufs d’épinoche, un petit poisson, dans le cadre d’une communication pour l’Académie des sciences. Il explique : 

« Je n’avais été qu’acteur (…) et je m’intéressais beaucoup à la caméra construite par l’opérateur André Raymond dont en désenclenchant la manivelle par tirage, on pouvait pratiquer l’image par image, chaque tour de manivelle correspondant à une image, au lieu de 16 quand la manivelle était normalement enclenchée. Cela permettait un accéléré (…). »

Avec sa collaboratrice et compagne Geneviève Hamon, ils se relaient pendant plusieurs jours et nuits, effectuant un tour de manivelle toutes les trois minutes, pour filmer à toute petite échelle l’évolution de l’œuf d’épinoche de la fécondation jusqu’à l’éclosion. Ainsi naît leur méthode de prise de vues, faite de patience, d’observation, de technique et de collaboration.

Une reconnaissance artistique précoce

Dans les années vingt, les avant-gardes célèbrent la technique photographique. Les images de Jean Painlevé sont donc chaleureusement accueillies par les surréalistes pour la beauté qu’ils y décèlent. Ami avec de nombreux artistes, Painlevé publie d’ailleurs dès 1924 le texte « Drame néozoologique » dans l’unique numéro de la revue Surréalisme. Alors que ses premiers films sont rapidement projetés dans les salles spécialisées de la capitale, ses photographies sont publiées dans de nombreuses revues – Jazz, Photographie, Vu, Art et Industrie, Art et Décoration

En 1933, Painlevé participe à une exposition de photographies scientifiques à la galerie de la Pléiade en compagnie de Laure Albin Guillot. En 1935, il fait partie d’une exposition collective au même endroit, sur le thème de « l’humour et le fantastique par la photographie », en compagnie de Brassaï, Éli Lotar, Man Ray… Ses photographies seront exposées à six reprises dans les années trente.

La recherche esthétique est d’ailleurs évidente dans ses prises de vue photographiques. En plus de montrer en détail un animal marin, une photographie comme Étoile de mer (1930) est bien un montage artistique, constitué d’un collage : les contours de l’étoile de mer, photographiée dans son milieu en noir et blanc, sont découpés et contrecollés sur un fond neutre, troublant la perception des spectateurs quant à sa forme et à sa nature animale. Une autre photographie, représentant en gros plan une pince de homard sous un angle inattendu sur un fond sombre, prend le titre de Pince de homard ou Charles de Gaulle (1929). Painlevé fait ici preuve d’un humour surréaliste, puisque la forme du crustacé rappelle, de fait, le profil du célèbre militaire. Des microphotographies de queue, de pince ou de rostre de crevette (1929-1931), comme celle reproduite ci-dessus, confinent quant à elles à l’abstraction, entre contours géométriques et translucidité spectrale.

Une démarche scientifique éprouvée

Il n’en reste pas moins que Painlevé fait preuve d’une précision toute scientifique pour réaliser ses images. Lorsqu’il commence à filmer au microscope des animaux marins, à la fin des années vingt, la microcinématographie n’en est pas à ses débuts. Lancée par Étienne-Jules Marey, elle a été développée entre autres au Collège de France par François Franck en 1907, puis par Lucienne Chevroton, ainsi que par Jean Comandon vers 1909. Painlevé inscrit donc sa démarche dans un protocole scientifique déjà existant, tout en le développant. Il est par exemple attentif aux conditions de tournage, afin de ne pas entraver les processus qu’il observe. Pour son film sur les bryozoaires, en 1970, il remarque notamment que ces organismes sont impossibles à filmer sous une lame de microscope, sauf à y introduire une algue spécifique, car ils ne se développent qu’en se nourrissant de l’algue. Il note également qu’un excès de lumière les empêche de croître et il doit adapter son éclairage. Le tournage du développement d’une colonie permet à la chercheuse Geneviève Lutaud, qui prépare à l’époque un doctorat sur ces animaux, de faire de nouvelles découvertes qui l’amènent à modifier sa thèse.

D’abord adepte d’une réalisation en milieu naturel pour les animaux macroscopiques, Painlevé est le premier à pratiquer la prise de vues cinématographique sous-marine dans les années trente. Il filme finalement plusieurs animaux dans un aquarium, car il ne parvient pas à capter leur comportement dans la mer. Cela ne va pas sans déconvenue : pour Histoires de crevettes (1964), il transfère des crevettes en aquarium car, dans la mer, elles se cachent pour muer. Mais dans l’aquarium, la crevette en mue est dévorée par ses congénères. Le réalisateur doit donc en permanence s’adapter.

Painlevé revendique d’ailleurs de réaliser, le plus souvent, trois versions d’un même film. En 1956, il indique ainsi : 

« Je fais, quand je le peux, trois versions du même sujet : une de recherche contenant les éléments de base à développer, une version universitaire faite d’affirmations vérifiées, une version publique où la musique par exemple essaie d’accentuer ou de rendre digeste un montage des images les plus curieuses ou inattendues concernant le sujet. Dans la version universitaire, j’insiste parfois sur des faits prouvés par la prise de vue et qui contredisent les affirmations officielles (…). »

De ses films, il tire de nombreux photogrammes, qui lui permettent d’illustrer son propos scientifique et de faire admirer la beauté de la faune. Painlevé place ainsi sa démarche photographique dans la continuité totale de ses recherches cinématographiques.

Hippocampes, pieuvres et crevettes

Painlevé commence à filmer les animaux marins à Port-Blanc, en Bretagne, où il réside. Les sujets de ses dix premiers films sont donc les crabes, crevettes, étoiles de mer, oursins, poulpes et autre bernard-l’ermite qui peuplent les eaux peu profondes de la côte rocheuse, comme le montre l’exposition « Jean Painlevé, les pieds dans l’eau », présentée au Jeu de Paume jusqu’en septembre 2022. Pour capter au mieux leur comportement, le réalisateur alterne des plans dans leur milieu naturel et des prises dans un aquarium. Cela lui permet de filmer les animaux sur un fond neutre, mettant en évidence les détails de leur morphologie et les particularités de leurs déplacements.

C’est par exemple le cas des films Crabes et Crevettes, réalisés en 1929 à Port-Blanc, filmés par Éli Lotar, collaborateur fidèle de Painlevé, et réunis en 1931 au sein d’un même film. Le milieu naturel des animaux est montré, des intertitres donnent plusieurs informations. Puis, les sujets sont filmés en studio, dans la lumière et sur un fond noir, ou encore au microscope – comme sur le photogramme montrant le rostre de la crevette, reproduit ci-dessus. Sur une musique originale, la précision zoologique s’allie à une poésie confinant à l’abstraction ou à un anthropomorphisme ludique, marquant profondément l’histoire de la prise de vue animalière et celle du cinéma expérimental.

Publié le 25/07/2022 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

Les photographies de Jean Painlevé | Musée national d'art moderne, Centre Pompidou, Paris

Le Musée national d’art moderne au Centre Pompidou détient, dans ses collections, 86 photographies de Jean Painlevé, listées et numérisées sur cette page. Certaines images, comme Grossissement du rostre de la crevette (1929-1930) sont à découvrir dans les salles du Centre Pompidou.

Exposition « Jean Painlevé, les pieds dans l'eau » | Musée du Jeu de Paume, Paris, du 8 juin au 18 septembre 2022

À l’été 2022, le Jeu de Paume présente la première exposition consacrée exclusivement à la figure de Jean Painlevé. Cinéaste de réputation internationale pour ses expériences filmiques, Jean Painlevé (1902-1989) fut un spécialiste du documentaire scientifique et des techniques cinématographiques.

Jean Painlevé

Brigitte Berg (dir.)
Les Documents cinématographiques, 1991

Ce catalogue, coordonné par Brigitte Berg, a été voulu par Jean Painlevé lui-même, fondateur de la société des Documents cinématographiques, pour préserver sa filmographie de l’oubli. Sur les quelques deux cents films réalisés par Painlevé, une cinquantaine sont présentés ici par lui-même, dans des textes à la fois précis et drôles. Un cahier central rassemble par ailleurs plusieurs documents d’archive.

À la Bpi, niveau 3, 791.24 PAI

Jean Painlevé, le cinéma au cœur de la vie

Roxane Hamery
Presses universitaires de Rennes, 2009

Cet ouvrage, issu de la thèse de doctorat de Roxane Hamery, retrace à la fois l’œuvre cinématographique et le parcours institutionnel de Jean Painlevé. Photographe et cinéaste très indépendant, proche des avant-gardes artistiques et notamment des surréalistes, travaillant en relation avec des biologistes, fervent défenseur du cinéma, Painlevé est une personnalité éclectique. Pour mieux comprendre son approche cinématographique et technique, découvrir sa longue carrière et le contexte dans lequel il a évolué est un atout précieux.

À la Bpi, niveau 3, 791.24 PAI

« Jean Painlevé et la promotion du cinéma scientifique en France dans les années trente », de Roxane Hamery | 1895 n°47, 2005

Le nom de Jean Painlevé est surtout associé aux documentaires sur la faune sous-marine qu’il tourna pendant près de cinquante ans. Mais les films qui l’ont fait connaître ont occulté la partie institutionnelle de sa carrière. Ainsi, dès 1930, ce réalisateur et producteur qui pâtit d’un manque de considération de la part de la profession, crée l’Institut de cinématographie scientifique. Cette association va permettre au cinéma scientifique français de se développer notablement pendant les années trente, et Painlevé, son directeur, saura tirer parti de sa notoriété, de son charisme et de sa polyvalence pour faire connaître sa spécialité au grand public.

Cette étude décrit comment Painlevé a contribué à structurer le cinéma scientifique tout en préservant son indépendance et sa vocation de militant engagé dans la défense d’un cinéma de qualité.

« Jean Painlevé : de la science à la fiction scientifique », de Florence Riou | Conserveries mémorielles n°6, 2009

Si l’image documentaire, et a fortiori l’image scientifique est encore souvent perçue comme la réalité elle-même, elle n’est cependant qu’interprétation. Florence Riou propose ici, par une approche issue de l’histoire des techniques, d’interroger la construction des images liées à la pratique de biologiste. La mise en formes de ces images est tout à la fois le reflet de l’expérimentateur, de l’instrument, et celui de la connaissance de l’époque. Mais dans un désir de partage de la science au plus grand nombre, ces images soulèvent aussi la question du lien existant entre science et fiction.

Jean Painlevé (1902-1989), réalisateur et scientifique usant du cinématographe, met l’accent sur ce point dès les années trente. Conscient de notre tendance naturelle à l’anthropomorphisme, il souligne la nécessité d’une éducation du regard pour plus d’indépendance et d’esprit critique vis-à-vis des images. Et, en tirant du contenu scientifique lui-même la substance et la dramaturgie de ses histoires, il propose une mise en fiction de la science qui renouvelle le genre documentaire.

« Jean Painlevé et le cinéma animalier », de Frédérique Calcagno-Tristant | Communication, n°24/1, 2005

Dans cet article, l’œuvre de Jean Painlevé, cinéaste-chercheur et précurseur du film de vulgarisation scientifique, est un prétexte pour aborder la mouvance des genres. Il s’agit, ici, dans un contexte sociohistorique chaque fois particulier, de faire émerger le processus d’hybridation et d’en révéler la dimension discrète, voire dissimulée. Pour ce faire, Frédérique Calcagno-Tristant opère selon des méthodes pluridisciplinaires liées à la sémiologie de l’image, à la sémiologie du cinéma, à la narratologie et à l’esthétique.

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