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Appartient au dossier : Des typographies inclusives pour une écriture dégenrée

Typographies inclusives #5 : le IM FELL English de Nathan Laurent

Tiphaine Kazi-Tani, membre de la collective Bye Bye Binary et professeure en théorie(s) du design à l’ESADSE (École supérieure d’Art et Design de Saint-Étienne) commente pour Balises quelques créations de typographies inclusives et non-binaires afin d’en comprendre les enjeux socio-politiques et graphiques. La déclinaison de la IM FELL English par Nathan Laurent rend l’écriture plus universelle.

Des mots complets sont placés les uns sous les autres pour une alternative
Expérimentations typographiques de Nathan Laurent avec la police de caractères IM FELL English. Texte extrait du Discours sur l’histoire universelle (1681) de Bossuet, lors du workshop #1 Bye Bye Binary, Des imaginaires possibles autour d’une typographie inclusive, Bruxelles, 2018.

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Un des points de départ de cette fonte, c’est le Discours sur l’histoire universelle de Bossuet et bien évidemment le questionnement de l’universalité du masculin neutre. Il s’agit donc d’une recherche sur le binarisme, et au-delà du binarisme avec ce x, indéterminé.

Le caractère de départ a une élégance désuète avec des imprécisions dans le dessin, avec des bords de lettres qui tremblent, qui sont une référence directe à l’impression typographique. Ça nous renvoie à l’âge d’or du développement de la typographie, l’époque des imprimeurs vénitiens, de l’humanisme. Citer cette période-là, c’est faire un pied de nez assez drôle à l’universalisme des Lumières. En effet, le référent de cet universalisme des Lumières, c’est quand même l’homme blanc européen. J’y vois comme une tentative de réparer cette vision de l’universalisme des Lumières, de l’universaliser davantage.

C’est aussi intéressant de voir qu’un graphème qui, par convention, représente un phonème, peut aussi encapsuler un mot complet, un mot déjà formé. C’est un peu particulier parce qu’on ne peut pas vraiment qualifier les glyphes de logogrammes au sens où ce sont déjà des signes qui sont composites : on peut très nettement lire « femme », « homme », etc. En un signe unique, on ne fusionne pas mais on propose à égalité au moins trois subjectivités qui vont s’énoncer en tant que telles. Je trouve que cela ne dénote pas des recherches qui sont menées au 16e et au 17e siècle par les typographes de cette époque, qu’ils soient vénitiens ou français. Je pense notamment aux alphabets imaginaires de Geoffroy Tory par exemple ou à tout le travail sur l’italique d’Alde Manuce. C’était une période où on réfléchissait sur la lettre et son dessin, d’une manière conceptuelle et économique. Dans cette Im Fell English, je vois aussi une forme d’économie de la lettre, dans le sens où il est question de pouvoir faire rentrer dans un texte et dans l’espace matériel d’un mot autant de nuances que possible. Et le rendu est assez élégant.

Tiphaine Kazi-Tani

Publié le 31/05/2021 - CC BY-SA 4.0

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