Vivian Ostrovsky, passeuse de films
La réalisatrice américaine Vivian Ostrovsky soutient et programme des films réalisés par des femmes, de festival en festival, à travers le monde. Balises rencontre la cinéaste à New York, avant la retrospective qui lui est consacrée par la cinémathèque du documentaire, à la Bpi, en juin 2026. Elle évoque ses souvenirs, des anecdotes et ses engagements pour que le cinéma intègre d’autres représentations.

Vivian Ostrovsky, cinéaste et programmatrice, a célébré son 80e anniversaire en novembre dernier, à Berlin, en pleine rétrospective, entourée d’amies et de films. Silhouette filiforme, regard malicieux, elle semble avoir conservé l’énergie débordante de ses jeunes années, tout en ayant acquis l’expérience des plus sages.
Elle me donne rendez-vous dans une pâtisserie, entre Greenwich Village et Union Square. Je viens de passer la nuit dans un bus Montréal – New-York, le café est bienvenu. Elle me dit être allée une fois à Montréal, en compagnie de l’actrice et réalisatrice Delphine Seyrig. Elle me parle de la volonté et de l’humour de cette femme extraordinaire. En partageant nos gâteaux, non sans amusement, elle me raconte qu’à l’époque où, fauchée, elle distribuait des films, elle avait trouvé « un plan » pour se faire un peu d’argent : écrire une chronique sur le sucre dans le mensuel Charlie. Ce pouvait être payant d’être gourmande !
Nous nous dirigeons vers chez elle. Installées dans son bureau, la discussion commence. Vivian a imprimé le déroulé de mes questions et, parfois, elle semble se cacher derrière les feuilles qu’elle tient dans ses mains. Elle conserve la discrétion humble qui caractérise aussi sa manière de filmer, l’envie de se faire oublier pour se fondre dans le décor.
Celui de son bureau est à l’image des lignes graphiques de ses vêtements. Tout ramène au Brésil : une œuvre signée par son amie plasticienne Ione Saldanha dont elle a fait un film-portrait (CORrespondência e REcorDAÇÕES), une vue du jardin des plantes de Rio, et écrits en grand derrière elle, les mots de l’artiste brésilien Hélio Oiticica : Seja marginal, Seja heroi, faisant de la marginalité un acte héroïque.
Premiers festivals
L’amour de Vivian pour le cinéma naît au Brésil, dès l’enfance, grâce à une mère photographe et cinéphile qui l’emmène voir un film tous les week-ends. Elle quitte le Brésil pour la France à la fin des années 1960. Malheureuse étudiante en psychologie à Paris, elle se lance un peu par hasard et tête la première dans une folle aventure de cinéma, au début des années 1970.
À l’occasion d’une exposition au Centre culturel américain, elle croise une femme affairée : c’est Esta Marshall, débordée par l’organisation d’un festival mettant à l’honneur les cinéastes étatsuniennes. Vivian lui propose son aide, on lui tend une pile d’enveloppes et des timbres, on lui propose de revenir le lendemain. C’est le début d’une belle collaboration faite de courtes nuits pour organiser « Women by Women », premier festival consacré aux films réalisés par des femmes, qui se tient à Paris en 1974. La programmation est riche et diverse : des courts et des longs métrages, tous genres confondus, des films narratifs aux plus expérimentaux, des sujets plus ou moins militants, des formats en prise de vue réelle, animation, vidéo légère… L’idée est de présenter un panorama, en puisant dans le peu de festivals consacrés aux réalisations de femmes qui avaient précédé, notamment le Festival of Women’s Film de New York (1972) et le Women and Film Festival de Toronto (1973). Pour établir la programmation, Esta et Vivian vont à New York, consultent les catalogues de la Public Library, écument la documentation et prennent les recommandations d’autres femmes. Le festival est un succès, la salle est petite, mais bien remplie.
En 1975, fortes de cette première expérience, Vivian et Esta s’attèlent à une nouvelle initiative festivalière : Femmes/Films. Profitant des budgets dédiés à l’« Année de la femme » décrétée par l’Unesco, elles élargissent leurs recherches en s’appuyant sur le magnifique programme du Festival Musidora (1974), organisé par un collectif composé, entre autres, de Nicole-Lise Berheim et Françoise Flamant. Elles vont également chercher conseils dans les différents instituts culturels et se rendent à la Cinémathèque française. Ainsi, la programmation de Femmes/Films fait se côtoyer des réalisations plus anciennes, comme celles de Dorothy Arzner ou Jacqueline Audry, avec celles plus récentes, venant de France et des États-Unis, mais aussi du Liban, de Suède, de Hong Kong, de Hongrie, d’Égypte… Selon Esta et Vivian, « ces films se distinguent radicalement du cinéma traditionnel – forteresse de l’idéologie sexiste » grâce aux « qualités de sensibilité et de finesse, et la manière avec laquelle les femmes cinéastes expriment leur opinion sur la vie et la société ».

Les films sont projetés au Gaumont-Rive gauche, où la salle, d’habitude assez vide en matinée, est pleine à 80 % dès la première séance de 10 h, puis reste complète durant tout le festival. Les réalisatrices sont présentes, venues, pour certaines, par leurs propres moyens. Des spectatrices viennent à Paris pour l’événement, parfois de loin, parfois en stop. L’événement répond à une demande, dans un moment où les revendications féministes se font de plus en plus entendre, en particulier grâce à des mouvements comme, en France, le MLF (Mouvement de libération des femmes) ou le MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception).
L’association Alpha de la Fnac, dirigée par Raymonde Chavagnac, apporte son soutien, en accueillant les débats qui réunissent les cinéastes autour de discussions concernant le financement des films, la recherche de structures de production, la manière de concilier vie familiale et vie professionnelle. Lors de ces échanges, les problématiques sont communes, très matérielles et concrètes. Un sentiment d’ébullition circule, dans une ambiance très joyeuse.
Partager une expérience commune
Ce partage d’expériences peut se prolonger et s’approfondir à l’occasion d’un colloque international intitulé « La femme dans le cinéma ». À nouveau soutenues par l’Unesco dans le cadre de cette « Année de la femme », ces rencontres réunissent des professionnelles du cinéma du monde entier à Saint-Vincent, en Italie. Esta ayant dû retourner aux États-Unis, Vivian se retrouve seule à gérer un lot important de tâches pour que ces quatre jours de rencontres puissent advenir. Le colloque se tient dans un hôtel chic à la clientèle bourgeoise. L’Unesco a prévu des conversations enregistrées dans une salle dédiée, avec micros, bloc-notes et interprètes. La première à intervenir est Agnès Varda. Comme il fait beau, elle propose de sortir de ce cadre rigide pour aller discuter dehors, dans l’herbe.
Des groupes de travail se forment, abordant les enjeux de financement, de réalisation, de production, de distribution. Réunies du petit-déjeuner jusqu’aux projections le soir, les invitées de différentes professions rêvent d’une association internationale, avec des antennes dans chaque pays.
Mettre en circulation d’autres représentations
Suite à ces rencontres, Esta et Vivian montent une première structure pour distribuer les films que les femmes des quatre coins du monde leur confient : Femmes Médias. Si cette initiative ne dure pas, car Esta repart aux États-Unis, Vivian persévère à trouver les moyens de diffuser ces films insuffisamment montrés. Avec Rosine Grange, elle fonde Ciné-Femmes international. Dans une petite camionnette, le coffre plein à craquer de bobines, elles sillonnent la France de MJC en ciné-clubs et sont invitées dans des festivals européens. Vivian se souvient de sa motivation : elle faisait ce qui lui plaisait. « C’était éprouvant et je ne gagnais pas un rond, il fallait cumuler les petits boulots, mais les rencontres étaient passionnantes », raconte-t-elle.
Aujourd’hui, si les choses ont un peu changé dans la programmation festivalière, elle a toujours le sentiment de voir un old boy’s club à l’œuvre. « Les cinémas d’Afrique et d’Asie manquent encore de place. Il faut continuer à plaider pour une plus grande pluralité de représentations », affirme-t-elle. Vivian est toujours à la recherche de bons films, c’est-à-dire de réalisations qui la mettent en mouvement, lui insufflent une énergie, une envie de créer. Elle souhaite découvrir des images qui l’interpellent, qui suscitent une forme de rupture. Ce n’est pas qu’une question de genre, mais elle considère qu’à l’époque de ces premiers festivals, les films réalisés par des femmes proposaient ce changement dans le discours : ils offraient quelque chose de différent.
Pour l’heure, ce qui lui importe, c’est de continuer à jouer son rôle de passeuse en se tournant vers l’archive et la restauration. Elle s’attèle à soutenir la restauration d’œuvres vidéo, réalisées par des artistes plasticiennes brésiliennes sous la dictature comme Sonia Andrade ou Anna Bella Geiger. En plus de son parcours de cinéaste, qui débute dans les années 1980, Vivian n’aura jamais cessé de consacrer son temps et son énergie au rayonnement et au partage de ce qui lui importe, dans une grande indépendance.
Publié le 15/06/2026 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
Vivian Ostrovsky. Avant-garde filmaker and curator | Site officiel
Site Internet de la cinéaste, dans lequel elle présente son travail et ses projets.
Films distribution (1974 -1980) | Les archives de Vivian Ostrosvsky sur les festivals de femmes
Une sélection de documents personnels et de documents de collection (affiches, programmes de festivals, photos, articles de presse, etc.) sur la période durant laquelle Vivian Ostrovsky a travaillé aux côtés d’autres femmes pour promouvoir le cinéma féminin.
Women Film Directors. An International Bio-Critical Dictionary
Gwendolyn Audrey Foster
Greenwood, 1995
Un panorama complet (jusqu’en 1995) de l’œuvre de réalisatrices dans tous les genres de cinéma.
À la Bpi, 791(03) FOS
En compétition : une décennie de festivals internationaux de cinéma
Joëlle Farchy, Grégoire Bideau et Steven Tallec
Presses des Mines, Les cahiers de l'EMNS, 2019
Fondée sur l’exploitation d’une base de données originale, une étude comparative de l’ambition internationale de la programmation et de l’importance des critères nationaux et locaux, depuis le début des années 2010. La place des femmes, la nationalité des films et des réalisateur·rices sélectionnés, l’évolution des langues parlées ou encore l’apparition de plateformes numériques sont évoqués. © Électre 2019
À la Bpi, 791.01 ENC
Les champs signalés avec une étoile (*) sont obligatoires