Sélection

Appartient au dossier : Cartographie et colonialisme

De la géographie coloniale à la connaissance de l’ailleurs

Une première mondialisation a vu le jour dans les années 1880-1914 au moment de la formation des empires coloniaux fondés par l’Europe. Le développement des moyens de transports et de communication facilite les circulations à la surface de la planète et rend le monde plus petit et plus accessible.

bulletin de la société de géographie

C’est l’époque où la géographie s’affirme comme discipline universitaire, crée des Sociétés de géographie, des revues comme « la revue de la société de géographie » en juin 1822, les « Annales de géographie » en 1892, ou encore les «  Cahiers d’Outre-Mer » en 1948.  L’exploration et la connaissance du globe sont au premier plan de ses préoccupations. Elle multiplie les voyages et les expéditions. Elle s’apprête à seconder l’expansion coloniale, forte de sa capacité à réaliser des cartes, à nommer (débaptiser !) des villes, des fleuves, des peuples, à tracer les frontières des pays, des régions, des ethnies en inventant des « lois naturelles » pour expliquer les différences entre les peuples et justifier l’asservissement.

Or plusieurs géographies s’affronteront au tournant du 20e siècle en France : faut-il participer à l’aménagement des empires coloniaux ?  Ou seule la « description explicative et raisonnée » du monde compte-t-elle ? La géographie vidalienne  privilégie l’étude des milieux et considère l’indigène comme un sujet, puis la géographie dite «tropicale» favorise encore plus l’approche régionale et l’analyse des rapports hommes, milieux, civilisations.

La géographie d’un espace colonisé n’est pas forcément coloniale. La découverte des autres et la reconnaissance de leurs différences amèneront progressivement les géographes à critiquer les excès de la colonisation sans toutefois la remettre en question. Le moment n’est pas encore venu. La durée du séjour sur le terrain des géographes français s’allonge. Leur objectif  fondamental  demeure néanmoins de prouver l’unité du monde en imposant leur grille de lecture, en gommant les différences et en faisant ressortir l’universalité des territoires parcourus et  la similarité des modes de vie dans toutes les régions du monde.

Quelques articles

“Un regard sur la géographie coloniale française”Cristina D’Alessandro, Annales de géographie, n°631, 2003, pp.
La géographie coloniale, souvent oubliée des historiens de la géographie française, a été l’oeuvre d’hommes de cabinet même s’ils étaient par ailleurs administrateurs,  militaires,  médecins…. Leurs informations proviennent des récits de voyageurs et d’explorateurs et non d’une expérience directe du terrain. La géographie physique (climat, relief, hydrographie…) donne à ce courant géographique colonial un gage de scientificité et l’évaluation des richesses de ces contrées lointaines (mines, agriculture, voies de communication et de commerce…) à des fins d’exploitation, assoie sa légitimité et favorise sa reconnaissance par le monde économique et notamment les chambres de commerce.
À consulter sur www.armand-colin.com

“Les géographes et la pensée coloniale française : l’Indochine à travers les thèses de Charles Roquebain et Pierre Gourou”, Dany Bréelle, Cybergeo : European Journal of Geography [en ligne], article 442, mis en ligne le 19 mars 2009
L’auteur compare les premières thèses françaises sur l’Extrême-Orient, le Thanh Hoà, étude géographique d’une province annamite de Charles Roquebain, publiée en 1929 et les Paysans du delta tonkinois, étude de géographie humaine de Pierre Gourou publiée en 1936 et montre les divergences entre ces deux approches, l’originalité par rapport au discours colonial et la distance par rapport à la pensée vietnamienne.
À consulter sur cybergeo.revues.org

Et gratuitement à la Bpi sur cairn.info :

“Coloniser l’espace : Territoires, identités, spatialité”, Hélène Blais, Genèses, 2009/1 n°74, p. 145-159
L’auteure se  propose de faire le point sur les questions de spatialisation en situation coloniale, en croisant des études de langue anglaise qui se revendiquent de la « géographie postcoloniale », de « l’histoire spatiale », ou de l’histoire urbaine et de l’histoire environnementale.

“Les géographes français et la tropicalité, à propos de l’Asie des moussons”, Michel Bruneau, L’Espace géographique, 2006/3, tome 35. p. 093-207
La géographie coloniale, devenue tropicale au moment de la décolonisation, a eu besoin de plusieurs décennies pour relativiser l’influence du milieu écologique de l’Asie des moussons sur les sociétés et pour prendre en compte les facteurs humains d’explication des paysages et de l’espace. Cette rupture épistémologique permet d’en finir avec l’image exotique de l’Autre, l’Oriental, le Tropical,  en opposition radicale à l’Occidental, le Tempéré, porteur de la normalité et d’une supériorité scientifique et technique.

Trois expériences cartographiques successives

Un système multi-scalaire, ses espaces de référence et ses mondes. L’Atlas Vidal-Lablache”, Marie-Claire Robic, Cybergeo : European Journal of Geography [en ligne]. Dossiers, Journée à l’EHESS, 29 avril 2002, article 265, mis en ligne le 25 mars 2004
À la différence de productions qui lui sont contemporaines comme l’atlas de Levasseur et celui de Reclus, l’atlas de Vidal de la Blache a une structure complexe. Il utilise plusieurs échelles (multiscalaire) et est polymorphe car il use d’ « espaces de références » différents d’une planche à l’autre. Chaque planche forme une composition devenue désormais une référence : cartes, cartons, légende. Le monde représenté est le monde « fini » de la fin 19e et du début 20e siècle : l’atlas parait chez Armand Colin de 1890 à 1894. Il recouvre en fait « trois mondes » un monde économique (celui du marchand), un monde impérial (celui du soldat colonisateur) et un monde de la civilisation, divisé entre monde occidental et “Ailleurs” avec une surreprésentation de l’empire français.

Les cartes ethno-démographiques de l’Afrique occidentale : enjeux d’une construction : 1952-1963″, Marie-Albane de Suremain, M@ppemonde 92 (2008.4)
Entre 1952 et 1963, l’IFAN (Institut français d’Afrique noire) publie cinq cartes de l’Afrique occidentale au 1/1 000 000. Elles représentent la distribution démographique et la répartition ethnique de la population. Cette démarche scientifique et encyclopédique rencontre de nombreuses difficultés face à une réalité différente de la métropole (populations qui se déplacent, chiffres peu fiables, contexte politique colonial…)

Atlas des structures agraires au Sud du Sahara, Collection publiée avec le concours de l’Office de la recherche scientifique et technique Outre-Mer et de l’École pratique des hautes études (VIe section)
Mouton, 1967-1987
22 volumes de cartes avec texte et photos publiés entre 1967 et 1987 : les auteurs, géographes de l’O.R.S.T.O.M. sous la direction de Paul Pélissier et Gilles Sautter étudient les terroirs et  la façon dont les sociétés africaines y vivent. Le but de la géographie rurale africaniste est de faire apparaître clairement les structures agraires au-delà des particularités que présente toute étude de cas et de soulever les problèmes de développement dans le contexte des années 1960 (période des indépendances africaines). Les séries de cartes sont dressées à l’échelle d’un territoire villageois et font encore référence.

À consulter à la Bpi au niveau 3, voir le catalogue

Publié le 24/09/2012 - CC BY-SA 4.0

Sélection de références

A l'enseigne de la Petite vache où l'avenir de l'Empire colonial se jouait dans un café

A l'enseigne de la Petite vache où l'avenir de l'Empire colonial se jouait dans un café

Henri Malo
Elytis, 2009

À la fin du 18e siècle, une Belge, Melle de Genève, fonda rue Mazarine, à Paris, une crémerie-café-restaurant, qui devait prendre pour nom : La petite vache. Située non loin de la Société de géographie, elle devint le rendez-vous des explorateurs et des géographes du monde entier. Ils s’y retrouvaient, avec des scientifiques, écrivains ou artistes de l’époque.

À la Bpi, niveau 3, 911(091) MAL

couverture Géographie en brousse

Géographes en brousse : un métissage spatial entre discours et pratiques

Cristina D'Alessandro-Scarpari
l'Harmattan, 2005

Cet ouvrage vise à éclaircir la mise en place progressive d’une connaissance géographique de l’Afrique subsaharienne francophone par les géographes français. Après une première phase, celle de la géographie coloniale, on assiste, à partir des années 1930, à la naissance d’une géographie africaniste : une géographie originale et unique dans le panorama français.

À la Bpi, niveau 3, 914(6) DAL

couverture Géographie en brousse

Imaginaire, science et discipline

Olivier Soubeyran
L'Harmattan, 1997

L’auteur revient sur «la bataille des Annales » qui a opposé de 1891 à 1895 au sein de la revue des Annales de géographie deux courants fratricides : d’un côté Marcel Dubois se réclamant de la géographie coloniale à visées aménagistes et de l’autre Lucien Gallois militant pour une géographie non utilitaire et où les faits géographiques sont soumis au déterminisme physique. Vidal de La Blache finira par prendre parti pour Gallois. Dans une dernière partie consacrée à l’ambiance scientifique de la fin du XIXe siècle, l’auteur remet en question les « fondements naturalistes » trop souvent attribués à la géographie humaine naissante qui aurait été soumise à l’influence des thèses de Darwin. Lui voit Darwin comme « le fossoyeur potentiel de la géographie humaine » puisque sa théorie minimise le rôle de l’espace et celui des hommes dans le processus de l’évolution.

À la Bpi, niveau 3, 911(091) SOU

La formation de l'école française de géographie : 1870-1914

La Formation de l'école française de géographie : 1870-1914

Berdoulay, Vincent (1947-....)
Editions du C.T.H.S., 2008

L’«école française de géographie» est apparue dans le contexte de la défaite de 1870 face à l’Allemagne, de la mise en place de la 3e République et de la volonté positiviste d’apporter les progrès de la révolution industrielle et scientifique aux pays qui n’en ont pas encore bénéficié. La géographie participe avec les autres sciences à la « grandeur de la France », même si l’adhésion au mouvement colonial est tempérée chez certains géographes par une dénonciation des excès de l’exploitation. La géographie occupe une place importante au sein de l’enseignement supérieur. Elle est introduite à tous les niveaux de l’enseignement au cours de la décennie 1880 ; elle bénéficie des faveurs des grandes maisons d’édition (Armand Colin) et de mécènes généreux (Albert Kahn…) et rencontre un intérêt très vif de la part du public. La forte personnalité de Vidal de la Blache finira par s’imposer dans le concert des tendances rivales qui s’affrontent au sein de l’école française de géographie et par acquérir dans le monde une notoriété considérable qui va durer jusque vers les années cinquante.

À la Bpi, niveau 3, 911(091) BER

La géographie militaire française : 1871-1939

La géographie militaire française : 1871-1939

Philippe Boulanger
Economica, 2002

Seules nous intéressent les pages 557 à 570 du chapitre IX-B « La construction des empires coloniaux » sur la spécificité de la géographie militaire des colonies : d’abord géographie d’exploration, puis géographie des théâtres d’opération et géographie des objectifs stratégiques.

À la Bpi, niveau 3, 911(091) BOU

couverture Les sociétés de géographies en France...

Les Sociétés de géographie en France et l'expansion coloniale au XIXe siecle

Dominique Lejeune
Albin Michel, 1993

Les Sociétés de géographie se développent en France du début du 19e siècle – leur ” grand siècle ” – à l’entre-deux-guerres. Cette étude retrace l’histoire d’une élite de l’esprit et de l’argent, elle éclaire le phénomène des Sociétés savantes et la naissance d’une science, la géographie, synonyme pour certains d’exploration. De l’association de grands notables des années 1820 qui ne songent qu’ à l’exploration du globe sans aucune vue utilitaire, aux groupes de pression des années 1860 prônant une géographie commerciale et colonialiste, les Sociétés de géographie, dominées par celle de Paris, la doyenne du monde, participent au mouvement de tout un siècle qui porte l’Europe au-delà de ses frontières. Explorateurs et géographes de cabinet s’affrontent ; mais tous, avec les officiers, les négociants, les artistes – Jules Verne et Rimbaud pour ne citer qu’eux -, écrivent un chapitre passionnant de la grande histoire de la curiosité occidentale.

À la Bpi, niveau 3, 911(091) LEJ

Naissance de la géographie moderne

Naissances de la géographie moderne (1760-1860) : lieux, pratiques et formation des savoirs de l'espace

Sous la direction de Jean-Marc Besse, Hélène Blais et Isabelle Surun
ENS Editions, 2010

Dès leurs débuts, les savoirs géographiques sont confrontés à l’altérité des territoires extra-européens. En voici deux exemples : Dans la première partie « Géographes en mouvement », la contribution d’Hélène Blais intitulée « La carte de l’Algérie au miroir de la carte de France. Circulations des savoirs et altérité du terrain (1830-1860) » montre comment le modèle cartographique de la carte d’état-major qui sert à la conquête de l’Algérie par les militaires est considérée comme un « exemple d’exactitude scientifique et de précision cartographique » mais se heurte à une incompatibilité avec le territoire algérien en raison de la taille et la nature du pays, des coûts, des conditions de travail, de l’organisation des équipes, de l’hostilité des populations… Les officiers cartographes sont alors contraints de se conformer au terrain qui prend le pas sur la norme cartographique initiale. Isabelle Surun dans « Espace projeté, espace parcouru. Le terrain des explorateurs en Afrique (1790-1860) » s’attache à distinguer les différentes conceptions de l’espace au moment de l’exploration : elle oppose «une vision surplombante, icarienne, scénographique et pour tout dire cartographique de l’espace » dont on trouve le déploiement dans les voyages en ballon au dessus de l’Afrique tendance Jules Verne et d’autre part une « vision au ras du sol, engagée dans un corps lui-même cheminant dans le labyrinthe d’un territoire inconnu » lors de l’exploration géographique ambulatoire.

À la Bpi, niveau 3, 911(091) NAI

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