La mode, une histoire de classe
Au-delà de ses aspects fonctionnels, la tenue vestimentaire est un marqueur de genre, de statut social ou d’allégeance politique, répondant aux codes de son temps. Dans la silhouette que la mode dessine se lisent une époque et les sujets sociétaux, politiques et économiques qui la traversent.


Mettre en scène la puissance
Le mot « modus » pour désigner une manière collective de s’habiller remonte à l’Antiquité. Le vêtement marque alors le statut social. En France, les vêtements deviennent un moyen d’exprimer l’intime et de se différencier dès le 15e siècle, observe l’historien de la mode Olivier Saillard dans l’émission Comment la mode raconte notre histoire ? (France Inter, 2026). Une préoccupation toutefois réservée à la cour, la garde-robe du peuple étant, quant à elle, composée de peu de pièces, fonctionnelles et adaptées à son activité. De la Renaissance jusqu’à la Révolution, les codes vestimentaires sont dictés par le goût ou la volonté du roi. La tenue, reflet de la richesse de celui ou celle qui la porte, révèle la proximité avec le monarque. La magnificence de la cour du roi fait la réputation du souverain et devient un indicateur de la santé économique et du savoir-faire du pays. L’apparence des nobles est commentée et les codes de la mode voyagent dans les cours voisines grâce à des poupées vêtues à la française.
Remodeler le corps
À la cour, le vêtement doit « être imposant par l’éclat de ses matériaux et de sa parure ainsi que par l’ampleur qu’il confère au corps. Cette norme s’avère extrêmement contraignante, au détriment de l’aisance corporelle », explique Isabelle Paresys (La Fabrique de la norme, 2012). Le vêtement vient traduire la puissance en remodelant le corps. À la Renaissance, les costumes féminins et masculins ont en commun des tissus riches et lourds, travaillés pour que le corps prenne du volume : vastes manches, hauts rembourrés. Les hommes portent des culottes bouffantes tandis que les femmes adoptent une jupe large et rigide. La taille doit être fine et dessiner une silhouette en forme de sablier. Une contrainte supplémentaire est imposée aux femmes : le corset, renforcé par des tiges métalliques. Si la ligne masculine commence à s’alléger dès 1625 et évolue très peu ensuite, celle des femmes est sans cesse modifiée par des corsets, des paniers, des crinolines, des accessoires ou des injonctions sociétales. Mode et place de la femme dans la société sont étroitement liées.
Asservir les esprits
Quand le roi détermine la mode, il l’utilise pour distinguer ses courtisan·es. Ainsi, Louis XIV institua un justaucorps à brevet, que seule une élite pouvait obtenir, réglementé par le décret de 1661. Il autorise le port d’une robe plus simple à celles qu’il invite au château de Marly. La course aux privilèges, les changements fréquents de normes vestimentaires et les cérémonies qui s’enchaînent imposent une compétition entre courtisan·es et entraînent des dépenses qui les rendent encore plus dépendant·es de la générosité du roi. S’extraire de ce système est quasi impossible. La mode est un outil d’obéissance sociale : qui n’obéit pas à ses règles est ostracisé. Cet assujettissement par la mode, qui perdure au 19e siècle, est documenté dans les travaux du philosophe et sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918).
S’affirmer par la mode
Georg Simmel souligne aussi le caractère duel de la mode, entre liberté et contrainte, entre distinction et imitation. Celles et ceux qui la conçoivent échappent à ce paradoxe en lançant sans cesse les tendances pour conserver l’avantage. C’est à travers la mode que la reine Marie-Antoinette a pu s’exprimer. Entourée d’un coiffeur audacieux, Léonard, et d’une modiste créative et dotée du sens du commerce, Rose Bertin, promue au titre de « Ministre des modes », elle pose les principes de la haute couture : création, renouvellement constant, audace, et même scandale quand elle pose pour la peintre Élisabeth Vigée-Lebrun en robe-chemise de mousseline, sorte de déshabillé porté au sortir du lit.
Afficher ses convictions
La mode est loin d’être frivole. Le choix d’une couleur, la position d’un ruban, la hauteur d’une perruque, la longueur d’une jupe ou le nom d’un accessoire, mettent en avant des opinions, de façon codée. Par exemple, en 1789, l’habit fait le révolutionnaire. Le port de la cocarde sur sa tenue est imposé, mais les hommes ont le choix entre pantalons longs comme le peuple et culottes, symboles de tradition aristocratique. La simplicité et la sobriété sont de rigueur et s’apparentent au patriotisme. Les femmes adoptent, temporairement, une silhouette plus simple avec des robes-redingotes ou des robes légères.
Entrer dans le consumérisme
Au 19e siècle, la mode s’ouvre aux plus modestes grâce à la révolution industrielle qui permet la production en masse et la naissance des grands magasins de nouveautés. La mode est un marché porteur qui se structure autour de grand·es couturier·ères. La haute couture émerge, copiée par les classes moyennes qui tentent de suivre des tendances vite démodées. Pour Georg Simmel, ces changements de collections s’opèrent « sitôt que les catégories inférieures commencent à s’approprier la mode et brisent ainsi l’unité cohérente de la communauté d’appartenance symbolique ». Selon lui, « la mode est toujours une histoire de classe ». On pourrait ajouter « et de genre », à l’instar de Simone de Beauvoir, dans Le Deuxième sexe (1949), qui voyait dans les contraintes de la mode un instrument d’aliénation des femmes.
Questionner la mode
La mode du 21e siècle est moins concentrée et encore plus volatile : la haute couture donne le ton à l’échelle mondiale, le prêt-à-porter multiplie les collections, la fast-fashion s’appuie sur l’éphémérité des tendances et des prix bas pour mettre le style à la portée de tous et toutes. Les influenceur·euses sur les réseaux sociaux concurrencent les stylistes. Chaque fashion-week est un événement, dans la rue comme sur les podiums. Si bien que les vestiaires féminins et masculins débordent de vêtements, ce qui soulève des questions sur les répercussions écologiques, mais aussi sur l’influence d’un secteur, devenu « symbole d’une mondialisation malade » selon l’historienne Audrey Millet. Dans Le Livre noir de la mode (2021), elle analyse les différentes facettes de la mode, y compris sous l’angle psychologique quand la manipulation marketing rend la consommation complusive ou impose une image normée du corps.
Si le style devient accessible économiquement et peut facilement s’individualiser, la mode persiste à marquer les classes. En effet, comme l’expliquent les sociologues Lucie Bargel et Muriel Darmon, autrices de « Les Habits du social » (2025) : « Qui nous sommes socialement […] explique comment nous nous habillons, à qui nous ressemblons, et de qui nous nous différencions. »
Publié le 08/06/2026 - CC BY-SA 4.0
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Description des silhouettes, des vêtements et des dates importantes pour contextualiser ces informations. De nombreuses photos de tenues conservées au MAD.
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Une chronologie très complète qui répertorie les dates marquantes de l’histoire de la mode du 16e au début du 21e siècle. Culture(s) de Mode rassemble les chercheurs et les professionnels de tous les horizons pour réfléchir ensemble aux multiples dimensions de la mode, à ce que cette industrie culturelle fabrique en termes d’idées et de produits ; à la richesse et la diversité de sa création artisanale et artistique ; aux postes de travail qu’elle a créés de tout temps dans les pays et aux emplois qu’elle génère encore aujourd’hui ; aux savoir-faire transmis par les femmes et les hommes ; à l’Histoire ; à la mémoire et au patrimoine dont elle est à la fois le catalyseur et l’héritière ; aux valeurs et aux sens qu’elle produit ; à l’influence qu’elle a sur chacun d’entre nous chaque matin devant le miroir et au pouvoir de communication qu’elle possède entre les individus et les générations.
Les Habits du social
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PUF, 2025
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Au carrefour de l’histoire du droit, de l’histoire de la justice, et de l’histoire intellectuelle, religieuse et sociale, cet ouvrage analyse la construction de la norme dans les institutions, les discours et les images au Moyen Âge et à l’époque moderne.
À la Bpi, 940.1 FAB
Une histoire de la mode
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À la Bpi, 743.9(091) SAI
Le livre noir de la mode. Création, production, manipulation
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Les Pérégrines, 2021
La mondialisation a bouleversé l’industrie de l’habillement et le rapport au corps, réduisant en esclavage les travailleurs du textile. Les marques cherchent un code de conduite fondé sur les droits de l’homme et la durabilité tandis que les consommateurs sont invités à se responsabiliser. L’essai propose de repenser le système pour le rendre plus éthique et respectueux de l’environnement. © Électre 2021
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Christine Bard
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Essai sur le pantalon comme symbole de la masculinité et sur sa progressive appropriation par les femmes au cours des 19e et 20e siècles. Retrace l’histoire des artistes, féministes, révolutionnaires, voyageuses qui ont porté le pantalon avant qu’il ne se féminise et ne devienne mixte.
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