Le monde appartient à ceux qui se soulèvent tôt
Portraits de Jean-Pierre Thorn par Nadja Harek et Atisso Médessou
À l’occasion de la rétrospective « Jean-Pierre Thorn, Fraternellement » du 16 septembre au 1er novembre 2026, de la Cinémathèque du documentaire par la Bpi, les réaliteur·rices Nadja Harek et Atisso Médessou sont intervenu·es pour raconter leur relation au réalisateur militant. Il et elle ont dressé, pour Balises, un portrait en creux empreint d’émotions, du cinéaste talentueux comme du camarade de lutte, aujourd’hui disparu. Entre les lignes, on comprend que Jean-Pierre Thorn a marqué une génération de cinéastes qui prendront sa relève.

Jean-Pierre Thorn aka Jipé : Le combat continue !
par Nadja Harek
À la fin de la projection de L’Âcre parfum des Immortelles (2019), ça a fait comme un vide quand même.
Lors de la soirée d’ouverture au Forum des images pour la rétrospective en hommage à Jean Pierre Thorn, le 16 septembre 2026, on a toutes et tous ressenti un vide, une absence, une tristesse, un manque. Elle a raison ma camarade Julie Bertucelli, pourquoi attendre la mort d’un artiste pour faire une rétrospective ? Ne peut-il pas kiffer avec les anges sur terre avec nous, notre Jipé ? Il a lutté longtemps ! Il a osé vaincre la galère pour faire son dernier film avec sa productrice Anne-Catherine Witt.
À la fin de la projection de son dernier poème enragé de cinéma, on s’attendait à le voir arriver… Un autre camarade, Samir Abdalah, a crié : « ouéeee Jipé ! » Puis, d’autres Jipés sonores ont fleuri çà et là dans la salle. Comme pour dire on est avec toi Jipé, ou bien t’es où Jipé ? Viens dire un mot ! Moi, j’ai sifflé à défaut de crier ma tristesse. Il me manque. On a tous applaudi très fort. Un immense merci. Thorn, c’est le cinéaste passeur. Il nous disait à propos des cultures hip-hop et ouvrières qui nous rassemblait :
« Il n’y a plus de passerelles, la classe ouvrière on fait comme si elle n’existait pas. On est compartimenté. Le hip hop c’est une passerelle, c’est une culture de la banlieue qui veut aller dans le centre. Les danseurs de Lyon vont à l’opéra de Lyon, à Montpellier c’est sur la place de la comédie, à Paris c’est aux Halles, et les graffeurs c’est le long du RER. C’est une culture pour sortir du ghetto imposé par le système, d’où l’importance des passerelles ; à l’époque c’était une intuition. Quand on est cinéaste on fait les choses parce qu’on les ressent. »
Jean-Pierre Thorn, propos recueillis par Nadja Harek et Atisso Médessou
Jean Pierre Thorn a filmé le monde ouvrier et le hip hop à deux endroits d’où je suis, d’où je regarde, avec tant d’autres cinéastes qu’il admirait et que j’admire aussi. Pourquoi cette fascination du monde ouvrier d’où je viens ? Parce que selon lui :
« (…) notre monde vit sur votre travail, je ne sais pas comment te dire. Je voyais bien que c’étaient des gens qui fonctionnait sur d’autres valeurs que les miennes. Beaucoup plus de solidarité. Je suis un enfant des classes moyennes. Je voulais faire la révolution, je ne supportais plus les gauchistes qui parlaient sans arrêt et qui n’agissaient pas. À l’usine, là au moins c’était du concret. L’exploitation, les saloperies que font les chefs des directions. À l’usine, je suis devenu délégué par la force des choses, à force d’organiser des réunions. En 68, le pouvoir nous a envoyé 5 000 flics, faut voir la violence. Faut voir Oser Lutter Oser vaincre. Quand tu as filmé ça, tu ne peux pas reprendre une vie normale. Le parti communiste nous a trahi, la gauche nous a trahi, donc il faut créer un nouveau parti. C’était très naïf. L’usine, ce n’étaient pas que des moments tristes, c’étaient des moments joyeux : casser la croute avec les copains ouvriers, des Portugais des Africains, ils m’ont appris à faire le couscous. »
Jean-Pierre Thorn, propos recueillis par Nadja Harek et Atisso Médessou
Il est là mon ADN, fille d’ouvrier algérien de Haute-Savoie, ouvrière à mon tour à quinze ans, passionnée de culture hip-hop et de cinéma.
S’il était parmi nous, il filmerait la révolte lycéenne de la rentrée 2026, révolte amputée littéralement par la violence d’état. Obligé. Il la regarde vener, du ciel avec les anges. Il est avec nous.
Durant les différents moments de cet hommage, j’ai revu des camarades comme lors du podcast animé par les journalistes Nora Hamadi et Raphäl Yem que je remercie infiniment. J’étais entourée de mes camarades Alice Diop et Atisso Médessou. Alice la frangine, qui me sert fort la main captant mes larmes devant les images de Faire kiffer les anges (1996). En revoyant le visage de Gabin Nuissier membre fondateur de la première compagnie de danse hip hop culte Aktuel Force sur grand écran dans la fleur de l’âge, je n’ai pu retenir mes larmes. Pourquoi je pleure ? Parce que moi je sais que Gabin a perdu la mémoire, lui l’archiviste d’Aktuel Force. Jipé le savait. Jipé a fixé la première génération de danseurs hip hop. Je réalise humblement que j’ai fixé la seconde avec mes documentaires sur la génération des battles.
Karima Khélifi danseuse d’Aktuel Force me rejoint à ma demande, je la souhaite à mes cotés c’est important. Jipé la kiffait. Elle lui rend un bel hommage en prenant la parole avec son cœur pur, ses tripes, sa timidité, sa force, son authenticité. Il y a aussi Malika Chaghal, fondatrice du festival Les Pépites du Cinéma, qui avec Aicha Bélaidi, paix à sa belle âme, ont rendu un bel hommage de son vivant à Thorn. Des activistes de l’ombre qui mettent en lumière NOUS. Et qui nous font nous rencontrer. C’est aux Pépites du Cinéma que j’ai rencontré Alice Diop, Rachid Djaidani, et tant d’autres, la relève. Il y a Caroline Blache the documentaliste, la passeuse d’image qui remplit l’espace de belle manière. C’est vrai qu’on est une belle bande de résistant·es.
Jipé m’a toujours encouragé à faire des films, « on a besoin de ton regard » et m’a toujours soutenue et mise en garde contre le regard condescendant de certains décideurs. Le combat continue.
Jipé l’infiltré, qui scie à longueur de journée des barres de cuivre, nous a laissé en héritage des films puissants et poétiques, avec des personnages au cœur pur, à la foi inébranlable en la justice des hommes et des femmes. Tous ces cris de colère, ces cris d’amour, de rage, tous ces sourires et ces larmes, toute cette danse, tous ces graffitis, tous ces lyrics, tous ces slogans, tous ces combats sont fixés à jamais sur la pellicule pour les générations futures qui se demanderont : qui étaient nos ancêtres de luttes, nos camarades de joie et de fureur ?
Il y a des jours où…
par Atisso Médessou
Il y a des matins où quand je me lève je n’ai plus du tout envie de poursuivre le travail de réalisateur. Il y a des soirs où quand je me couche, je n’ai qu’une hâte, continuer le lendemain mon métier d’auteur-réalisateur.
Il fût un jour où Alice Diop m’annonçait une triste nouvelle, celle de la disparition d’un cinéaste qui compte à nos yeux. Jean-Pierre Thorn aka Jipé.
Là où je suis né quand un grand homme décède on se vêtit de blanc pour le célébrer.
Jipé n’est plus parmi nous mais il demeure avec nous.
Il y aura tout un mois où il s’agira de rendre hommage à notre grand frère Jipé.
Il reste des années où il faudra veiller à entretenir ce qu’il a semé en nous.
Il fût un jour où je retournais dans la salle 300 du Forum des Images, là où une après-midi, plus d’une décennie auparavant, je recevais une étoile de La Scam pour mon film Les Bandes, le Quartier et Moi (2010). C’est la seule fois de ma vie où je pouvais montrer en vrai de vrai à mes parents mon diplôme d’auteur. La seule fois de ma vie où je pouvais leur dire fièrement qu’agiter des images et du son, ce n’est pas du vent.
Mon regard n’est pas morne quand il s’agit de rendre hommage à Jean-Pierre Thorn. C’est même un honneur pour moi de dire quelques mots après vous Nadja Harek, Julie Bertuccelli et Richard Copans.
Il y a des jours où on se questionne si on est vraiment à notre place.
Quelques instants avant, Nadja, assise entre Rémi Lainé et moi au premier rang me souffle à l’oreille, « on prend notre temps ». Alors quand je saisis le micro, je me place avant que l’on me déplace et je dis :
« Si Jipé était une paire de chaussures, il serait une bonne paire de Timberland boots.
Atisso Médessou
Celle avec la grosse semelle bien résistante.
Si Jipé était un vêtement, il serait un bleu de travail car dès ses premiers films il a mouillé le maillot avec les ouvriers dans les usines.
Jean-Pierre Thorn était un cinéaste qui a filmé la génération de nos parents, celles de nos oncles et tantes. Il a poursuivi avec notre génération, celle de Nadja et moi, nous qui baignons dans le mouvement hip-hop depuis si longtemps.
Alors naturellement si Jipé était une devise, elle serait :
Peace, Love, Unity and Havin Fun.
Si Jipé était une image, elle serait celle de la pochette d’un album de rap du groupe Ideal J. Où une main noire s’empare du drapeau français d’un poing ferme. »
Car le combat continue pour rappeler aux yeux de tous au combien la banlieue influence Paname, et Paname influence le monde.
Thibaut de Longeville avec sa série documentaire DJ Medhi – Made in France (2024) l’a habilement démontré.
« Jipé a su donner à voir et imposé son regard à travers le 7e Art.
Thibaut de Longeville, propos recueillis par Atisso Médessou
Dans nos quartiers populaires, les jeunes auraient dit : Jipé il connaît son karaté.
Nous savons tous que Bruce Lee maîtrise les arts martiaux ;
Alors moi l’Africain, j’affirme que Jipé maitrise les arts martiens. »
Il fût un autre jour, où nous nous retrouvons dans la salle 500, où toi, ma frangine Nadja, tu découvres pour la première fois sur grand écran mon film. J’étais ému de recueillir tes délicates attentions. J’étais ému aussi parce que sur l’un des sièges rouges cette fois-ci était assise ma fille. J’espère au fond de moi qu’elle aura quelques réponses à mes absences. Qu’elle comprenne qu’agiter des images et du son nécessite une grande exigence.
Dans cette même salle, lors du festival Génération Court, festival porté par l’association OMJA – Organisation en Mouvement des Jeunesses d’Aubervilliers – je recevais il y a quinze ans, le prix du Jury pour mon court-métrage de fiction Le bruit du silence (2010).
Depuis cette date, je n’ai toujours hélas pas réussi à mettre en chantier mon premier long métrage de fiction.
Il y a des jours où l’on ne se voit pas pendant des années, et pourtant avec les frangins et frangines nous reprenons la conversation au même endroit où elle s’était interrompue. Dans la salle 300 avec Alice et toi Nadja, les journalistes Raphäl Yem et Nora Hamidi dans leur podcast La fierté des Nôtres (2023), nous dialoguons autour d’héritage.
La voix de Jipé, les extraits de ses films et entretiens nous animent.
Nous nous éloignons du Forum des images, de la Rotonde, de la place Carré.
La B.Girl Karima Khelifi se souvient du respect puis évoque aujourd’hui la disparition de l’agentivité.
Liza Alster poursuit sur l’impérieuse nécessité de l’archivage pour alimenter La Cinémathèque idéale des banlieues du monde.
On tape la pause pour la documentaliste Caroline Blache devant la sculpture Écoute (1986) sur la place René Cassin.
Nous sommes devenus des darons et des daronnes, nous croisons les doigts pour nos enfants, devenus eux des lycéens, et sommes assez fiers de les savoir bras dessus bras dessous, devant leur établissement, où le poing en l’air face aux forces de l’ordre.
On poursuit nos discussions dans un café.
C’est bon d’avoir des nouvelles, d’un autre frangin ; le tocard sur le toit du monde, qui malgré tout avec l’absence d’une chaîne de télévision œuvre pour réaliser son premier long métrage de fiction.
L’alternative, le financement participatif.
Jipé pour ne pas « crever la gueule ouverte » a dû y avoir recours lui aussi pour son dernier film L’Âcre Parfum des immortelles.
Puisse le ciel donc nous permettre de voir au cinéma Une famille française (2026) de Nadir Dendoune.
Je vais me coucher ce soir, en gardant à l’esprit qu’à chaque jour suffit sa peine.
Je vais me coucher ce soir, en me rappelant que le monde appartient à ceux qui se soulèvent tôt.
Et demain au chant d’un coq, tout un monde s’éclaire.
Publié le 19/10/2026 - CC BY-NC-SA 4.0
Pour aller plus loin
Salut à toi Jean-Pierre Thorn par Nadja Harek et Atisso Médessou
Nadja Harek et Atisso Médessou ont rencontré Jean-Pierre Thorn pour un regard croisé.
Interview sur LaScam.
La filmographie de Nadja Harek | Filmdocumentaire.fr
Née à Cluses en Haute-Savoie en 1971, Nadja Harek fait des études de cinéma à l’université de Montpellier où elle réalise un mémoire sur la culpabilité et l’expiation dans l’œuvre de Martin Scorsese. Elle rejoint ensuite le monde professionnel et exerce les métiers de régisseuse, cadreuse, monteuse. Après avoir réalisé des reportages institutionnels et des captations de spectacle de danse hip hop, elle passe à la réalisation de ses propres films.
La filmographie d'Atisso Medessou | Filmdocumentaire.fr
Diplômé d’un BTS Audiovisuel option Image et d’une Maîtrise d’Études Cinématographiques et Audiovisuelles option documentaire de l’Université Paris VII, Atisso Medessou a d’abord été assistant caméra et chef électro pour des téléfilms et des longs-métrages de fiction. Il passe derrière la caméra en 1999 et réalise des clips vidéo, dont le remarqué J’pète les plombs de Disiz la Peste.
Je t'ai dans la peau, de Jean-Pierre Thorn
Collectif
Commune, 2014
« Bien que mon désir soit on ne peut plus réel de voir, revoir, parler de, écrire sur vos films, j’ai glissé depuis l’été dans le Grand Divertissement : voyages incessants, conférences innombrables, fatigue probablement vaine. Avec à peu près tout ce que j’aime vraiment, vos films ont été victimes de ce temps qui passe sans qu’on puisse lui accorder une véritable importance, ni en prendre la mesure. Ayant constaté les dégâts, j’ai fini par réorganiser tout mon temps et me voici dans un hameau désert… Enfin, chaque soir, je regarde un de vos films. Ma hiérarchie est mouvante, mais ce matin, je pense que mon préféré est Le dos au mur, que je tiens pour le plus grand de tous les films que je connais qui traitent de l’usine sous l’angle du conflit (il y a de grands films chinois qui en traitent sous l’angle de sa fin). Du reste, les séquences d’atelier dans Je t’ai dans la peau sont également remarquables, faisant venir au jour sinon le conflit du moins ses conditions. À vrai dire, le récit que vous proposez de la France vu du point de son peuple réel est unique en son genre. Fraternellement, cher camarade, cher ami lointain et proche. » (Quatrième de couverture)
À la Bpi, 791.6 THOR 2
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