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Appartient au dossier : 4 pionniers de la photographie animalière

4 pionniers de la photographie animalière #3 : Carl Georg Schillings

Chasseur, naturaliste et photographe, l’Allemand Carl Georg Schillings (1865-1921) réalise de nombreux clichés d’animaux sauvages au cours de ses expéditions en Afrique. Balises vous présente son approche de la photographie animalière, un sujet également récurrent dans l’œuvre de Jochen Lempert, à qui le Centre Pompidou consacre une exposition de mai à septembre 2022.

Photographie en noir et blanc d'un marabout et d'un vautour sur des rochers
« Deux habitants du veld qui ont rejoint mon campement et sont désormais au jardin zoologique de Berlin ». Carl Georg Schillings, In Wildest Africa, Harper & Brothers, 1907, p. 599. Domaine public via archive.org

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Carl Georg Schillings effectue au moins quatre voyages en Afrique orientale allemande entre 1896 et 1903. Accompagné par une caravane de plusieurs dizaines de porteurs, il sillonne l’intérieur des terres et en documente la faune : certains animaux sont capturés vivants pour des parcs zoologiques allemands, d’autres sont abattus pour les taxidermistes des muséums d’histoire naturelle. Des peaux, crânes et squelettes sont également collectés.

Schillings se lance aussi dans la photographie, avec un succès variable selon les expéditions. Mal équipé durant son premier voyage en 1896-1897, il n’en rapporte que quelques images d’animaux évoluant à la lumière du jour. Il complète cette série par des photographies de bêtes mortes – une pratique héritée de la seconde moitié du 19ᵉ siècle, lorsque le long temps de pose rendait impossible la capture photographique d’animaux en mouvement.

Schillings bute également sur plusieurs obstacles techniques au cours des deux expéditions suivantes. Le poids et la complexité du matériel empêchent toute prise de vue spontanée, et il ne dispose pas d’assez longue focale sur ses objectifs pour des photographies à distance. Le temps de combustion du magnésium – nécessaire au déclenchement du flash – ne lui permet pas non plus de travailler de nuit.

Chaque retour en Allemagne est l’occasion d’expérimenter et de perfectionner son matériel, en contact notamment avec l’entreprise spécialisée de Carl Paul Goerz. Ils conçoivent ainsi un appareil plus léger, adapté aux sujets en mouvement. Le flash est aussi amélioré et Schillings est alors l’un des premiers à réaliser des clichés d’animaux de nuit. La photographie animalière n’est donc pas, au tournant du siècle, une pratique improvisée : elle nécessite une importante organisation dans la conception, le transport et la manipulation du matériel.

Une démarche documentaire

Le travail de naturaliste et la démarche de photographe de Schillings semblent guidés par une même idée : faire connaître au public occidental la faune des terres africaines alors colonisées, et conserver une trace visuelle des espèces menacées. Schillings confère en effet à la photographie une valeur de preuve : les images capturées par l’appareil seraient nécessairement objectives, confirmant ainsi ses observations écrites – qui vont parfois à l’encontre des représentations jusqu’alors admises sur le mode de vie des animaux. Cette approche est similaire à celle adoptée par les frères Kearton, photographes de la faune aviaire britannique.

Cet aspect documentaire n’empêche pas pour Schillings une certaine mise en scène. Il attache par exemple des proies aux arbres pour attirer des fauves et les photographier. L’image d’un lion et d’une lionne en pleine attaque prouve ainsi, selon lui, que ces animaux peuvent se déplacer en groupe ; qu’ils approchent leur cible en rampant et non en bondissant ; et que la femelle conduit l’attaque.

Photographie en noir et blanc d'une lionne s'approchant d'un bœuf
« Lionne s’apprêtant à bondir sur un bœuf ». Carl Georg Schillings, With Flashlight and Rifle, Harper & Brothers, 1905, p. 20. Domaine public via archive.org

Un photographe dans l’environnement colonial

Les photographies de Schillings font l’objet de séances de projections en Allemagne. Elles sont aussi publiées dans deux récits de voyage : Mit Blitzlicht und Büchse (« Au flash et à la carabine ») en 1905, suivi l’année suivante de Der Zauber des Elelescho (« L’Enchantement de l’elelescho », du nom d’une plante d’Afrique de l’Est) – rapidement traduits en anglais pour un public international, sous les titres With Flashlight and Rifle et In Wildest Africa. Schillings fait de ces ouvrages un plaidoyer en faveur de la nature, expliquant ainsi leur grande popularité : « tout au fond du cœur de l’homme civilisé de haute culture se trouve une attirance involontaire pour les sensations de la nature sauvage, prospère et primitive ».

La large circulation de tels discours et images sur l’Afrique accompagne aussi, selon l’historien allemand Bernhard Gißibl, l’élaboration et la mise en œuvre de politiques coloniales. Des restrictions de chasse et des zones protégées ont brièvement été mises en place en Afrique orientale allemande en 1896, à l’initiative du gouverneur Hermann von Wissmann. Au tournant du siècle, Schillings milite lui aussi pour l’instauration de permis de chasse et de « parcs de protection de la nature », inspirés à la fois des parcs nationaux américains et des domaines de chasse de l’aristocratie européenne.

Si cette proposition n’est pas vraiment suivie d’effets, elle illustre néanmoins, selon Bernhard Gißibl, la dimension impérialiste de l’environnementalisme naissant : alors que la préservation de la faune africaine devient un sujet de débat international, les discours et mesures sur la protection du gibier servent aussi à contrôler l’accès aux ressources et, par extension, la mobilité et le travail des populations africaines désormais séparées de leur environnement. Ces réflexions sont largement présentes lors de la Conférence internationale pour la préservation des animaux sauvages, des oiseaux et des poissons d’Afrique organisée à Londres en avril 1900, à laquelle Schillings participe.

Pour la protection des éléphants et des oiseaux

Dans les années qui suivent, Schillings continue de militer pour l’application des mesures décidées en 1900 et pour la protection d’espèces menacées. Il renonce peu à peu à la chasse – qu’il pratiquait à la fois par loisir et par volonté d’enrichir les collections muséales allemandes – et dénonce le massacre d’une espèce vers laquelle il dirigeait auparavant son fusil de chasse et son appareil photographique : les éléphants. Cette destruction est pour lui le résultat direct de l’arrivée de colons et marchands européens sur le continent africain, qui s’accompagne d’une circulation accrue des armes à feu, d’une multiplication des parties de chasse et d’une augmentation de la demande d’ivoire pour la fabrication d’objets précieux et de boules de billards.

Photographie en noir et blanc d'un éléphant accroupi dans les hautes herbes
« Un beau spécimen d’éléphant mâle tué par l’auteur ». Carl Georg Schillings, In Wildest Africa, Harper & Brothers, 1907, p. 427. Domaine public via archive.org

Schillings s’engage par ailleurs pour la protection des aigrettes et oiseaux de paradis – deux espèces présentes dans certaines colonies d’Afrique et d’Océanie, commercialisées et abattues en grand nombre pour fournir les plumes des chapeaux féminins en Europe et en Amérique du Nord. La dimension transnationale du mouvement environnementaliste est là encore manifeste : les interventions de Schillings sont reprises dans des journaux et dans des publications spécialisées en France et en Amérique du Nord, et le photographe tente à son tour de mobiliser l’opinion publique et les dirigeants européens en s’appuyant sur l’exemple des États-Unis, où plusieurs lois étatiques ont interdit l’importation et la vente de certains plumages. Le parcours de Schillings fait donc, là encore, écho à celui d’autres photographes animaliers, engagés comme lui pour la protection de la faune.

Publié le 18/07/2022 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

With Flashlight and Rifle

Carl Georg Schillings
Harper & Brothers, 1905

Ce récit de voyage de Carl Georg Schillings, illustré de nombreuses photographies prises par l’auteur, est disponible en ligne dans une traduction anglaise. L’ouvrage numérisé est consultable sur Internet Archive.

In Wildest Africa

Carl Georg Schillings
Harper & Brothers, 1907

Cet autre récit de voyage de Carl Georg Schillings, lui aussi illustré de photographies et traduit en anglais, est consultable sur Internet Archive.

Pionniers de la photographie animalière, 1888-1933

Laurent Arthur
Pôles d'images, 2006

Un livre à la mémoire des pionniers de la photographie animalière, par le conservateur adjoint du musée d’histoire naturelle de Bourges.

The Nature of German Imperialism. Conservation and the Politics of Wildlife in Colonial East Africa

Bernhard Gißibl
Berghahn Books, 2016

L’historien Bernhard Gißibl aborde dans cet ouvrage les politiques de conservation et de gestion de la faune dans l’empire colonial allemand, en s’appuyant plus particulièrement sur l’exemple de la Tanzanie auquel il a consacré sa thèse de doctorat.

Exposition « Jochen Lempert » | Galerie de photographies, Centre Pompidou, du 11 mai au 4 septembre 2022

Cette exposition rétrospective présente trois décennies du travail de Jochen Lempert, né en 1958, qui vit et travaille à Hambourg. Biologiste de formation, spécialiste des libellules, ce n’est qu’en 1989, à trente-et-un ans, qu’il débute sa carrière de photographe après une période fructueuse au sein du collectif de cinéma expérimental Schmelzdahin (« Dissous-toi »). Cet héritage scientifique reste au fondement de sa pratique artistique, empreinte d’images de la nature, où l’animal côtoie le végétal.

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