Interview

Appartient au dossier : Les visages du documentaire canadien

Le Wapikoni mobile, structure cinématographique et sociale
Entretien avec Véronique Rankin

Cinéma - Société

© Mathieu Buzzetti

Le Wapikoni mobile est un organisme d’accompagnement à la création audiovisuelle qui intervient auprès des jeunes dans les communautés autochtones canadiennes. Sa directrice, Véronique Rankin, explique à Balises en quoi la réalisation documentaire peut encourager le dialogue communautaire, alors que plusieurs films accompagnés par ce dispositif sont à découvrir pendant le cycle « Au Canada… Traversée documentaire » proposé par la Cinémathèque du documentaire à la Bpi à l’automne 2022.

Comment le Wapikoni mobile a-t-il été créé ?

Le Wapikoni mobile a été fondé en 2003 par Manon Barbeau, une cinéaste québécoise de grande réputation. Elle travaillait sur un film avec des jeunes, dans une communauté atikamekw. Pendant le processus de création, une participante avec qui Manon s’était liée d’amitié, Wapikoni Awashish, est décédée. Cela a mis fin au projet. Cependant, Manon Barbeau voulait utiliser le cinéma comme outil d’intervention sociale, pour développer le leadership et l’estime de soi de ces jeunes. 

Elle a donc approché le Conseil de la Nation Atikamekw et le Conseil des jeunes des Premières Nations du Québec et du Labrador, pour évoquer la possibilité de s’associer. Elle a également obtenu l’appui politique de l’Assemblée des chefs des Premières Nations du Québec et du Labrador. C’est de cette initiative, et en hommage à cette jeune femme, que le Wapikoni mobile est né. 

Quelles sont les missions du Wapikoni mobile ?

Le Wapikoni mobile offre des ateliers de formation en audiovisuel depuis 2004. Nous allons à la rencontre des jeunes au sein de leur communauté. Trois roulottes partent dans différentes communautés pendant la période estivale. Cet été, par exemple, nous avons rendu visite à dix communautés à travers le Québec. Chaque roulotte s’installe pendant un mois dans une communauté pour offrir des ateliers de création de films aux jeunes des Premières Nations. Nous leur permettons de se former sur un volet technique, et nous les accompagnons pour développer le sujet de leur choix.

Un autre intervenant participe aux escales avec une mission de soutien immédiat, si les sujets abordés brassent des émotions et des histoires qui le nécessitent. Nous faisons également le lien avec les services locaux pour nous assurer qu’après notre départ, un suivi social ou autre peut être effectué si quelqu’un en a besoin.

Depuis la pandémie, nous proposons aussi des studios de création virtuels, avec un accompagnement à distance. Cela nous permet de prendre contact avec des personnes qui n’ont pas pu bénéficier des escales pendant la période estivale.

Parallèlement à cela, nous accompagnons les réalisateurs dans la diffusion des films sur les plateformes, dans les festivals… et nous les préparons à prendre la parole devant différents publics. Le Wapikoni mobile soutient également la diffusion de films à travers d’autres initiatives : par exemple, Cinéma qui roule a proposé cet été plus de cinquante projections de courts métrages autochtones dans différents lieux. Nous travaillons à rendre le cinéma accessible sur les territoires où l’accès à des projections de films est plus difficile.

Un paysage vallonné et verdoyant incrusté dans le visage d'une personne, en bonnet et écharpe au milieu d'une rue enneigée.
L’Innu du futur, de Stéphane Nepton © Wapikoni, 2021

Comment choisissez-vous les escales du studio mobile ?

Avant la période des fêtes de fin d’année, nous envoyons une lettre aux communautés, aux chefs et directeurs des conseils de bande, pour les informer que nous ouvrons l’appel à candidatures. Les communautés sont invitées à nous signifier leur intérêt à recevoir une escale. 

Par la suite, nous analysons les lettres pour nous assurer d’avoir une belle représentation. Par exemple, au Québec, la moitié des communautés est anglophone, l’autre moitié francophone, et nous essayons de respecter cet équilibre. Nous vérifions aussi quelles communautés n’ont pas reçu la visite du Wapikoni mobile depuis un certain temps, pour ne pas qu’on nous oublie, mais aussi pour favoriser la création des jeunes à différents moments de leur vie. Nous regardons également à quelles communautés nous n’avons jamais rendu visite. Bien sûr, nous nous assurons que nos trajets ne soient pas trop compliqués. Ensuite, nous contactons les communautés pour vérifier qu’elles sont prêtes à nous recevoir et que la période leur convient.

Comment se déroule la formation ?

Nous restons quatre semaines dans la communauté. L’équipe est composée de cinéastes mentors et d’intervenants. Elle arrive quelques jours avant le début de la formation, pour s’installer, se présenter, rencontrer les différents services dans la communauté, aller à la radio communautaire pour expliquer où la roulotte est située… 

Nous invitons les gens à venir avec ou sans projet et nous les accompagnons du début à la fin. Parfois, une personne vient voir et participe finalement à un film qui n’est pas le sien. D’autres fois, des jeunes arrivent avec des idées très claires, ou des parents nous invitent à aller à la rencontre de leurs enfants, ou encore c’est nous qui leur proposons de venir. 

Le processus de création du film peut être individuel ou collectif. Nous sommes flexibles dans l’approche car le but est de permettre aux jeunes participants de s’exprimer sur un sujet qui les touche. Par la suite, nous accompagnons chaque participant dans les choix qu’il doit effectuer, et dans l’aspect création qui s’ensuit.

Des jeunes devant la roulotte du Wapikoni mobile
© Mathieu Buzzetti

Certains sujets reviennent-ils de manière récurrente ?

Il y a beaucoup de thématiques. Certaines sont sensibles, comme le suicide, les pensionnats autochtones… D’autres films sont axés sur l’espoir, la jeunesse. Mais les problèmes sociaux sont sensiblement les mêmes, à différents niveaux, d’une communauté à l’autre : il y a donc des thématiques qui reviennent. Depuis plusieurs années, les jeunes cherchent par exemple à échanger avec des aînés grâce à un projet de film. Beaucoup de participants font appel au savoir des plus anciens pour écrire leur histoire et, par conséquent, le lien intergénérationnel se travaille à travers le processus de création.

Au départ, le Wapikoni mobile était un outil d’intervention sociale pour les jeunes, maintenant il devient un outil plus collectif, communautaire. De plus en plus d’adultes veulent créer des films. Les gens souhaitent aborder des questions patrimoniales, capter des techniques de fabrication d’outils ou d’instruments traditionnels par exemple… Dans le dernier film collectif que j’ai vu, différentes femmes racontaient leur expérience sur un même sujet.

Comment se déroule la diffusion des films ?

La première projection a lieu devant les membres de la communauté. L’organisation locale peut être différente d’un endroit à l’autre, mais toute la communauté est invitée. Le but est de proposer aux jeunes participants d’avoir comme premier public leur propre famille, les personnes qu’ils côtoient au quotidien, les membres du conseil de bande… Par la suite, les films sont diffusés sur les réseaux sociaux un certain temps, puis sur notre site Internet ou une autre plateforme.

Certains participants poursuivent-ils ensuite une carrière dans l’audiovisuel ?

Oui, quelques-uns. Nous les accompagnons vers d’autres formations pour compléter leur apprentissage. Parfois, nous faisons l’intermédiaire avec des institutions comme le collège Kiuna, consacré à l’éducation des autochtones du Québec, qui offre un programme d’études collégiales avec une option cinéma. Nous faisons aussi le pont avec des sociétés de production qui souhaitent accueillir des jeunes en développement professionnel. Prochainement, un des participants du Wapikoni mobile entre en expérience d’observation en réalisation sur un film de Denys Arcand.

Nous avons également ouvert une section de développement professionnel, et nous commençons à proposer des services aux jeunes. Nous les avons consultés pendant un an pour entendre leurs besoins, et notre objectif ces prochaines années est en priorité de développer notre offre à leur intention. Par exemple, nous allons proposer un atelier virtuel sur la réalisation d’un C.V. et d’un portfolio, un autre sur l’art du pitch, un autre sur les demandes de financement…

Combien de films ont été réalisés depuis la création du Wapikoni mobile ?

Plus de 1 300 films ont été réalisés, ainsi que des pièces musicales. En effet, nous avons aussi un studio d’enregistrement nomade. Parfois, un vidéoclip est réalisé en même temps. Nous avons un partenariat avec Musique nomade, un organisme similaire au Wapikoni mobile, mais avec une mission de soutien à la relève musicale professionnelle. Nous proposons à des jeunes de prendre contact avec eux lorsque nous décelons un talent musical et l’envie de devenir professionnel.

Publié le 12/09/2022 - CC BY-SA 4.0

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